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LE DIMANCHE
DES ENFANTS
Imprimerie de Djcessois, .ri5 , quai des Grands-Augustins.
(Près le Pont-Neuf.)
LE DIMANCHE
DES ENFANT
JOURNAL
DES RÉCRÉATIONS
Êomc premier.
PARIS
LOUIS JANET, LIBRAIRE-ÉDITEUR, RUE SAINT-JACQUES, 59,
AU FONT) DE LA COL'R.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/dimanchedesenfan01pari
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
PUges
Le Dimanche des Enfants. . . 1 J. N. Bouilly.
Le Dimanche de la Passion. . 5 Symphor Vaudoré.
Les traîneaux du roi Louis XVI. 6 Mme Anna des Essarts.
Le Dimanche des Rameaux. . 9 Symphor Vaudoré.
Goutte d'eau; — féerie de la
nature 10 Mme Fanny Richomhë.
Le Dimanche de Pâques. . . 22 Symphor Vaudoré.
Longchamps 24 Anonyme.
L'Enfant martyr 25 Léon Guérin.
L'Invention de la sainte Croix. 33 Symphor Vaudoré.
Edouard I, roi d'Angleterre. . 34 Mrae Claire Brunne.
Histoire deTobie et de son fils. 41 Symphor Vaudoré.
Robert Sorbon 44 Mme Eugénie Fov.
Histoire merveilleuse du roi
Pépin 53 Léon Guérin.
Le jour de l'Ascension. . . 57 Symphor Vaudoré.
La partie de Chasse. ... 68 Mme Philippoteaux.
L'aveugle d'Amboise. ... 71 Anonyme.
La fête de la Pentecôte. . . 73 Symphor Vaudoré.
Un empereur parrain d'un
paysan 74 De Sainte-Marguerite.
Histoire merveilleuse du roi
Charlcmagne 78 Léon Guérin.
Le jour du Saint-Sacrement. . 101 Symphor Vaudoré.
La biche de Sertorius. . . . 102 Auguste Bourjot.
Jehan de Brie 105 Mrae Eugénie Foa.
Le petit coin 121 J. N. Bouilly.
Une visite à l'empereur du
Grand-Mongol 129 Louis Chrétien.
Saint- Vincent de Paul. . . .
m
La première croix de l'école. .
136
137
Histoire miraculeuse de Jo-
142
La pipe turque,
152
L'orphelin de Constantine. . .
156
Voyage aux Antipodes. . . .
162
Histoire de Ruth
170
Pauvre chien
173
Histoire de Melle Caroline La-
177
186
Jacques Amyot
192
19!)
La fête d'un bon père, . . .
207
Syniphor VaudobÈ.
Anonyme.
M"u Caroline Valchehe.
Syniphor Valdoré.
Louis Chrétien.
Alphonse Pqortibb.
Léon Glérin.
Syniphor Valdork.
Louis Chrétien.
Louis de Toireil.
Mme Claire Brinne.
Mme Phii.iim'oteai \.
.1. X. Boi'ILLY.
Noël Gobn.
Il\ Dl LA TABLE.
LISTE
DES VIGNETTES DE CE VOLUME
DESSINS DE M. LOUIS LASSALLE-
1. Les traîneaux de Louis XVI 6
2. Goutte d'eau; — féerie de la nature 10
3. L'enfant martyr 25
4. Robert Sorbon 44
5. Histoire merveilleuse du roi Pépin 53
6. Histoire merveilleuse de Charlcmagne 78
7. Jeban de Brie 105
8. Le petit coin 1^1
(j. Le fagot de bois mort 137
1,0. L'orphelin de Constantine 15(»
11. Histoire de Ruth , 170
12. Deux petits pains 18(!
13. La tirelire. lyy
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LE
DIMANCHE DES ENFANTS
JOURNAL DES RÉCRÉATIONS.
LE DIMANCHE DES ENFANTS
A L'EDITEUR.
J'ai lu, Monsieur et cher ami, avec le plus vif intérêt, le plan
que vous m'avez communiqué , d'un journal hebdomadaire ayant
pour titre : Le Dimanche des Enfants, Journal des Récréations.
J'y trouve enfin ce que je n'ai pu rencontrer complètement dans
les nombreuses productions de ce genre , qu'on offre à la jeu-
nesse; je veux dire : ce désir exclusif du bien, cette idée constante
de frapper les jeunes intelligences par des traits vrais, attachants
et variés; de leur faire parcourir le premier sentier de la vie,
sans les fatiguer ; de leur en montrer les écueils sans les effrayer ;
de leur apprendre à les éviter par leurs propres forces et sans
danger; en un mot, de les classer insensiblement, et sans qu'elles
s'en doutent , parmi ces adeptes qui doivent se signaler un jour
par de hautes vertus, des talents de premier ordre et des droits
sacrés à l'estime générale , à ce faisceau sacré des gloires de la
patrie.
Une pareille entreprise est difficile à soutenir ; je ne saurais
vous le dissimuler. II faut plus de courage et de force qu'on ne se
l'imagine, pour disposer les jeunes âmes aux impressions qu'on
veut leur donner; pour les conduire vers des sites où luit la lu-
mière céleste , sans qu'elles trouvent sur leurs pas la fatigue et
l'ennui. Il ne suffit pas au Mentor de donner la main à son élève;
il faut souvent laisser croire à l'enfant qu'il dirige à son tour son
i 1
maître, et le mène au but par de nouveaux sentiers. L'amour-
propre satisfait de l'élève le fait redoubler alors de zèle, de per-
sévérance; et se croyant au moins de moitié dans la découverte,
il se livre ensuite avec joie et confiance à tout ce que son guide
voudra lui faire connaître.
J'en ai fait moi-même l'épreuve dans une circonstance que je
vais vous raconter le plus brièvement que je le pourrai...., car il
faut toujours que je conte, moi!.. J'étais allé passer l'été au joli
village de Châtenay, près Sceaux, Ma fille avait alors dix à douze
ans, et son plus grand plaisir était de faire avec moi des prome-
nades dans les bois de Verrières, dont l'immense étendue offre
des sites agrestes et ravissants. Entraînés par la fraîcbeur des om-
brages qu'embellissaient les chants des oiseaux, nous pénétrions
fort avant dans le bois; et après deux heures de marche, nous
nous trouvâmes tout à fait égarés. Ma fille n'eut pas peur : elle
était sous l'égide de son père ; mais cédant à la fatigue, à la cha-
leur du soleil qui s'était élevésur nos têtes, elle s'endormit à mes
côtés, à l'ombre d'un massif de coudriers, dont j'avais doucement
enlacé les rameaux au-dessus de la jeune dormeuse. Au bout
d'une heure, elle se réveilla en me disant : « Père, où sommes-
nous donc? — Ma foi, je n'en sais rien; mais je ne serais pas
surpris de nous trouver au milieu de la forêt. — Et comment
en sortir? — En prenant pour guide un fanal qui ne trompe
jamais : le soleil. Si tu veux m'aider, nous pourrons retrouver
le vrai chemin qui conduit à notre demeure. — Ah! je ne de-
mande pas mieux : explique-loi.... Et déjà le désir pétillait
dans son regard. Le village de Châtenay, ajoutai-je, est. situe
au nord-est des bois de Verrières. Eh bien ! voyons , en mar-
chant, de quel côté le soleil portera notre ombre ; si c'est en
arrière, nous allons vers le midi, et nous tournons le dos à
notre village. — Mais si nous marchons, notre ombre en avant,
me répliqua vivement l'apprentie géographe , nous regagnons
notre demeure. Oh ! laissez-moi faire cette épreuve. » Après
une heure et demie de marche, en effet nous aperçûmes les hauts
arbres qui bordent la route de Versailles à Choisy,et bientôt nous
traversâmes notre joli village. Ma tille ne se lassait pas d'admirer
l'expédient si naturel et si simple que j'avais puisé dans V Emile
de J.-J. Rousseau; elle conçut un penchant invincible pour la
géographie , et ne tarda pas à devenir une des jeunes personnes
les plus instruites dans cette partie de l'éducation.
Voilà comme le premier rayon qu'on fait luire dans une jeune
intelligence, et qu'on lui laisse développer elle-même, se grave à
jamais dans sa pensée et l'excite par degrés à orner son esprit et
son cœur; voilà ce que je vous conseille de faire le plus souvent
que vous le pourrez dans votre Journal des Récréations. N'offrez
jamais aux enfants que des sujets à leur portée; attachez-les sur-
tout par le charme de la narration; elle seule a plus de pouvoir
sur le premier âge que le savoir le plus profond, que l'art d'ensei-
gner le plus expérimenté! J'en ai fait souvent l'épreuve dans ma
carrière de vieux conteur, et j'ai vu jusqu'aux enfants des rois quit-
ter leurs jeux brillants, négliger les précepteurs les plus célèbres
qu'ils chérissaient, pour venir entendre lire une historiette qui
louait une de leurs qualités , ou blâmait un de leurs défauts.
Charles Perrault, la comtesse d'Aulnoy, le comte de Caylus et
Berquin, se sont fait, parmi la jeunesse, plus de prosélytes que
tous les Docteurs des diverses Facultés. Fénélon lui-même eut
recours à la narration pour captiver l'attention du jeune duc de
Bourgogne, pour alimenter son imagination dévorante. Ce fut par
des fables et des historiettes qu'il prépara son cher et brillant
élève à sentir et apprécier un jour les beautés héroïques, les
hautes leçons que renferme Télémaque.
Mais, pour arriver au but qu'ont atteint ces illustres, ces pré-
cieux amis de l'enfance, il faut s'appuyer constamment sur tout
ce qui est pur, sur tout ce qui est vrai : il faut prendre ses ta-
bleaux dans la nature, et les esquisser de manière à ce que le
jeune lecteur s'y retrouve lui-même et se dise : « Oh ! c'est bien
moi ! » 11 s'identifie aussitôt à tous les caractères qu'on lui peint,
à tous les personnages qu'on lui présente ; il suit enfin à la piste
le narrateur dans les sentiers, même les plus arides, où il voudra
l'engager.
Attachez-vous donc, Monsieur et bon ami , à ne choisir vos col-
laborateurs que parmi les véritables amis de l'enfance ; à n'ad-
mettre dans votre publication que les écrits de ceux qui, plus
heureux et plus fiers d'instruire que de briller, connaissent le
mieux les mouvements et les sympathies d'un jeune cœur, sa-
vent bien les développer, les préparer par degrés à cette habitude
constante du vrai, à ce désir de s'instruire de tout ce qui conduit
à une honorable réputation et aux prérogatives d'une célébrité
méritée. Je sais, par expérience, que ces grands résultats exigent
baucoup de soins, une constance à toute épreuve, et môme une
dissimulation de son propre mérite , pour ne pas effrayer l'é-
lève de la distance qu'il lui faudra parcourir... Mais aussi quelle
douce jouissance, quel contentement de soi-même , lorsqu'après
avoir conduit un grand nombre de jeunes lecteurs dans une
route longue et souvent escarpée, on s'aperçoit qu'aucun d'eux
n'a éprouvé d'ennuis , de fatigue , que tous l'ont gravie avec in-
térêt et constance ! L'arbrisseau qu'on n'avait fait que greffer,
commence dès lors à porter quelques fruits, et bientôt il de-
viendra l'un des plus beaux ornements d'un jardin fertile.
Toutefois pénétrez-vous bien de cette vérité : C'est aujour-
d'hui parmi les femmes que vous rencontrerez les talents qui
s'identifieront le mieux à votre honorable entreprise; les femmes
possèdent, plus que nous, l'heureux don de s'insinuer dans les
jeunes Ames ; elles ont une grâce inimitable à y semer le pre-
mier grain qu'elles fécondent d'un sourire , d'une caresse ; elles
savent faire aimer l'instruction, à l'aide d'un charme insensible
auquel s'abandonne la jeunesse avec un plaisir toujours nou-
veau , avec une aveugle confiance. Elles possèdent surtout ce
mot du cieur, ce prestige du goût , cet entraînement de style qui
produit bien plus d'effet que les mâles expressions et les préceptes
sententieux de nos orateurs de lycées. Associez-vous donc à des
collaboratrices dont le savoir est embelli de la modestie, chez qui
l'art d'écrire est un délassement et non pas un métier , dont la
narration est toujours naturelle , attachante, variée... Je pourrais
vous citer, en ce genre, plus d'un parfait modèle.
Enfin, Monsieur et bon ami, comme on voit dans l'automne
des feuilles desséchées se mêler parmi les fleurs , je tâcherai d'ou-
blier que, pour moi , l'heure de la retraite a sonné ; et si par
5
hasard , dans le dernier sentier de la vie qui me reste à parcourir,
j'apercevais quelques épis échappés à la faucille des grands
moissonneurs du jour, je m'empresserai de les glaner pour vous
les offrir. Mais ne vous attendez , de grâce , qu'à de simples nar-
rations. La vieillesse et l'enfance ne se plaisent ensemble que par
l'attrait de la causerie, où l'une raconte ce qu'elle a recueilli pen-
dant sa longue carrière , où l'autre thésaurise pour embellir la
sienne. Aussi le conteur qui sent bien toute l'importance de sa
vocation , a-t-il sans cesse le plus grand soin de ne semer que du
bon grain dans le nouveau champ qu'il cultive. Les premières
impressions influent si puissamment sur notre destinée, et la mé-
moire du cœur est si fidèle, que le narrateur de la jeunesse ne
doit pas exprimer une seule pensée, proférer une seule parole ,
sans songer que la trace en est ineffaçable, et sans répéter sans
cesse ces belles paroles de Juvénal : Maxima debetur puero reve-
rentïa... « L'enfance ne saurait être trop respectée.... »
J.-N. BOUILLY.
LE DIMANCHE DE LA PASSION
L'Eglise célèbre aujourd'hui l'une de ces tristes cérémonies,
qui servent à nous rappeler les souffrances d'un Dieu. Après
trente ans d'une vie obscure, Jésus-Christ s'était mis à parcourir
la Judée, pour y prêcher sa sublime religion et y répandre les lu-
mières de son Évangile. Chacun de ses pas était marqué par
de nouveaux bienfaits. Il allait, guérissant les malades, redressant
les boiteux, ressuscitant les morts, répondant aux questions des
sages; et quand les mères lui amenaient leurs petits enfants, il les
accueillait avec bonté et les bénissait sur sa route.
Malgré les miracles de cette vie pleine de bonnes œuvres, il
ne put s'attirer que la haine des Juifs, peuple ingrat et cruel, qui
ne croyait pas aux plus grands prodiges, et persécutait la vertu.
Ils se saisirent de lui, le traînèrent devant un juge timide et in-
juste, qui le condamna malgré son innocence. Il fut battu de ver-
ges, insulté par ses ennemis , abandonné par ses amis , condutt
enfin, portant sa croix, jusqu'au Calvaire, où, crucifié comme un
criminel entre deux voleurs, il expira.
La religion chrétienne a voulu, mes chers enfants, honorer par-
ticulièrement toutes les douleurs que dut éprouver l'homme-Dieu,
si indignement traité, objet de tant de calomnies. Phihïd\i signifié
souffrance. Le Dimanche de la Passion est donc consacré à ré-
veiller, dans l'Ame du chrétien, le souvenir des souffrances de Jé-
sus-Christ, souffrances inouïes, dont pouvait seul triompher l'a-
mour infini d'un Dieu. Vous n'entendez plus de cantiques de
joie, vous ne voyez plus d'ornements magniliques; les statues des
saints sont couvertes d'un long voile, la croix du sanctuaire se
cache derrière une draperie lugubre, et il règne partout un air
de désolation et de religieuse tristesse.
Cependant cette croix, objet de nos larmes, est aussi la cause
de notre joie, puisque c'est elle qui nous a sauvés. Voilà pour-
quoi l'Eglise ouvre en même temps le cœur des chrétiens à l'es-
pérance ; pourquoi , prosternée devant l'autel , la foule chante
ensemble l'hymne Vexilla Régis, et s'écrie :
Je vous salue, ô croix, noire unique espérance !
LES TRAINEAUX DU ROI LOUÏS XVI
Dix heures sonnaient à Saint-Louis , de Versailles, lorsqu'un
pauvre ouvrier entra dans une maison voisine de cette église. Il
monta silencieusement un étroit escalier, et quand il fut tout au
haut de la maison, il frappa trois fois à la porte d'une espèce de
grenier. Une petite fille vint lui ouvrir, et il se trouva dans une
misérable chambre où l'attendaient une femme et plusieurs en-
fants. A sa vue, une exclamation de joie s'échappa de toutes les
bouches.
— C'est papa, crièrent les enfants, il nous apporte du pain!
ItVii drame aux îv Fouis XVI.
>-
i ,
.
7
A ces mots, le vieil ouvrier tomba sans force sur une chaise ; il
n'eut pas le courage de répondre à ses enfants, car il n'avait point
de pain à leur donner.
— Eh bien! Michel, dit la femme d'une voix attristée.
— Hélas! ma bonne Jacqueline, répondit celui-ci, j'ai couru
et je n'ai pu trouver d'argent. Je suis entré chez plusieurs bou-
langers, mais ils n'ont plus voulu me vendre de pain à crédit ; ce-
pendant je promettais de les payer le plus tôt possible. Pam ! c'est
qu'ils savent bien que prêter au pauvre, c'est souvent donner.
— Mon Dieu! murmura Jacqueline, quand ils t'auraient donné
un morceau de pain, ils n'auraient pas été ruinés pour cela.
— C'est vrai, femme; mais tout le monde n'est pas charitable.
— Comment faire?
Et chacun se mit à pleurer, car il est bien cruel de ne pas pou-
voir manger, quand on a faim!
Cependant la journée s'avançait et les enfants pleuraient tou-
jours. Jacqueline dit à son mari :
— Mon ami, veille aux enfants, moi je vais sortir à mon tour.
Peut-être serai-je plus heureuse.
Et elle quitta la pauvre chambre et descendit dans la rue. Mais
elle ne réussit guère mieux que Michel; depuis longtemps ils de-
vaient au boulanger, et celui-ci ne voulait plus leur vendre de
pain à crédit. Désespérée et n'osant rentrer au logis sans appor-
ter de quoi manger à ses pauvres enfants, Jacqueline s'assit sur
un banc de pierre et cacha sa tête dans son tablier, pour dérober
ses larmes aux passants. Tout à coup elle entend qu'on lui
adresse la parole. Etonnée , elle regarde et voit deux messieurs
devant elje.
— Qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec bonté.
Alors Jacqueline se mit à leur raconter ses malheurs : elle leur
dit que la rigueur de l'hiver avait fait fermer tous les ateliers, que
les ouvriers ne pouvaient plus travailler, tant le froid engourdis-
sait leurs mains, qu'enfin cette détresse publique et une ma-
ladie de son mari les avaient jetés dans la plus affreuse misère.
Touchés de son récit , les inconnus la regardaient avec pitié; ils
tirèrent de leur bourse quelques pièces d'or et les donnèrent à la
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femme de l'artisan, en lui répétant plusieurs fois comme pour la
rassurer :
— Ne pleurez plus , nous aurons soin de vous ; on vous
enverra de l'argent et des vêtements pour votre petite famille ;
dans quelques jours vous aurez du bois, car le Roi, qui est
de nos amis, s'occupe en ce moment d'en faire distribuer à tous
les malheureux. Le vilain hiver de 1788 est si rigoureux!
Jacqueline , après avoir remercié mille fois ses bienfaiteurs,
courut acheter du pain et quelques autres provisions, et remonta
joyeusement chez elle. Quel bonheur c'était pour elle de pouvoir
apporter à ses pauvres enfants une nourriture qui leur avait
manqué depuis si longtemps!
— Mais qui t'a donc donné tout cet argent, ma chère femme?
demandait, en pleurant de joie, le vieux Michel.
— Ce sont deux beaux messieurs. Ils se disent comme çà
les amis de notre bon roi.
— Eh bien! vivent le Roi et ses amis! s'écria galment Michel.
Le chagrin s'oublie si vite, alors qu'il est passé.
Quelques jours après , Louis XVI rencontra à la porte du Pa-
lais la reine qui revenait avec ses dames d'honneur, d'une course
de traîneaux. Comme la brillante société vantait avec enthou-
siasme cette sorte d'amusement....
— Et moi, mesdames, interrompit le roi, en montrant les voitu-
res chargées de bois qui passaient au loin, voilà mes traîneaux !
— Ce sont là, en effet, des plaisirs bien dignes de vous, répliqua
avec émotion la reine ! Je serai toujours heureuse de les partager.
Deux heures plus tard, une de ces voitures déposait une voie
de bois devant la porte de Michel; et la pauvre famille recevait
en même temps un paquet renfermant du linge, de l'argent et
une petite rente sur l'Etat.
Nous n'avons pas besoin de peindre la joie de ces braves gens,
qui avaient enduré tant de souffrances. A ce trait de bonté toute
royale, ils reconnurent bientôt leurs bienfaiteurs: c'étaient
Louis XVI et Marie-Antoinette.
LE DIMANCHE DES RAMEAUX
Ce dimanche se nomme ainsi à cause des rameaux de buis ou
de laurier que tous les fidèles portent à la procession; et il nous
rappelle l'entrée solennelle de Jésus-Christ à Jérusalem.
Ce fut un bien beau jour que celui-là, mes chers enfants; assis
sur une ânesse recouverte de manteaux, Jésus s'avançait entouré
de ses disciples, comme un conquérant paisible qui va se rendre
maître d'une grande ville sans combattre. Le peuple ayant appris
son arrivée, sortit en foule au-devant de lui, et coupant çà et là
des branches d'arbres , il les effeuillait sous ses pas ou les agitait
en l'air en s écriant : « Gloire au fils de David ! »
Cependant, ce même peuple allait bientôt condamner à mort
celui qu'il reconnaissait pour son Dieu. Jésus-Chrit le savait, et
il voulait nous apprendre par là qu'il ne faut se fier ni au bonheur
ni aux triomphes passagers du monde.
Les rameaux que les Juifs portèrent autrefois devant le Sau-
veur, étaient des branches de palmier (sorte d'arbre très-com-
mun dans leur pays) ; mais nous n'en avons point chez nous, et
nous prenons à leur place des branches de buis que le prêtre
bénit au commencement de l'office. Anciennement, on se servait
de longues baguettes garnies de feuilles et de fleurs : voilà pour-
quoi ce dimanche est encore appelé Pâques fleuries.
Après la bénédiction et la distribution des rameaux, on fait
une longue procession, qui figure la marche triomphante de
Jésus-Christ, et l'on sort de l'église en chantant:
Fille de Sion. sois remplie d'allégresse;
Fille de Jérusalem, laisse éclater ta joie.
Voici votre roi qui vient à vous.
C'est un roi juste et bon. Il est pauvre; il vient à vous monté
sur une ànesse.
Au retour de la procession , les portes se trouvent fermées ; on
i 2
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s'arrête alors ; le prêtre célébrant s'approche, et frappant plusieurs
coups avec le bâton de la croix, il dit :
« Ouvrez-vous, portes éternelles, ouvrez-vous, et le roi de
gloire entrera. »
Les chantres placés dans l'intérieur de l'église demandent :
« Quel est ce roi de gloire ?
» (Test, répond le prêtre, le Seigneur fort et puissant, ter-
rible, invincible dans les batailles. C'est le Dieu des armées.
Ouvrez-vous, portes éternelles, laissez entrer le roi des rois.»
On chante trois fois en latin les mômes paroles, et le prêtre
frappe autant de fois à la porte , toujours avec le bâton de la croix.
Cette porte s'ouvre enfin et laisse passer la procession, qui re-
tourne au chœur.
Cette dernière cérémonie a pour but de nous apprendre, mes
chers enfants, le mystère de notre rédemption. L'église repré-
sente le ciel, que la faute de nos premiers parents nous a fermé,
et dont la croix de Jésus-Christ pouvait seule ouvrir les portes.
L'évangile de ce jour est le plus long de l'année ; car on y
raconte la Passion du Sauveur, son agonie au jardin des Olives,
sa condamnation, sa souffrance et sa mort. Quand on arrive au
moment où l'homme-Dieu, victime de son amour, rendit le
dernier soupir, il se fait un profond silence, et tout le monde
baise la terre en signe de douleur et de repentir.
Je vous ai donné l'explication courte et simple de cette fête.
Tâchez de la bien comprendre , et de ne jamais oublier les grandes
choses qu'elle nous enseigne.
GOUTTE-D'EAU
FÉERIE DE LA NATURE
Le Génie des Génies venait de créer un fleuve majestueux
qu'il envoyait à la terre: il tenait sa baguette élevée , prêt à se-
(£auttr iV(J:nn .
•
•
Il
couer une légère et brillante goutte d'eau qui s'y trouvait encore
suspendue , lorsque celle-ci prit la parole.
Vous me direz peut-être : Comment une goutte d'eau prenait-
elle la parole ? Sans doute ce n'était pas de la même manière que
vous, mes enfants, car le Génie, en la créant, ne lui avait pas
donné les mêmes organes; mais Goutte-d'eau , comme chacune
des œuvres du Génie des Génies, avait une langue à elle que le
Génie entendait fort bien , car c'était lui qui la lui avait donnée.
11 prêta donc l'oreille aux accents de sa créature , et Goutte-d'eau
lui parla ainsi :
O grand Génie ! mon père , arrête-toi un instant avant de dé-
cider de ma destinée ; mes nombreuses sœurs forment les fleuves,
les rivières, les mers, leur sort est glorieux, sans doute , mais
elles ne peuvent sortir des limites que tu leur as assignées ; et
moi , je voudrais être libre.
— Qu'entends-tu par là? répondit le Génie. — Je voudrais ,
reprit-elle, errer à mon gré sur la terre ; je voudrais jouir, selon
mon désir ou mon caprice, de toutes les belles choses que tu as
créées, m'enivrer du parfum des fleurs, jouer sur le vert feuil-
lage , me balancer dans les airs.... — Imprudente ! sais-tu bien ce
que tu me demandes? Que ferais-tu seule, sans appui? Là-bas
dans la mer, au milieu de tes nombreuses sœurs , tu serais forte
de votre union; mais, sur la terre, toi, pauvre petite Goutte-d'eau,
jouet du moindre zéphir ou du plus pâle rayon de soleil , que de-
viendras-tu? — Mon père, reprit doucement Goutte-d'eau, il est
vrai, je suis bien chétive ; cependant, si tu le veux, je saurai
résister; si tu le veux, je puis être bonne à quelque chose; que
dis-je! je peux faire du bien.
Vous voyez, mes enfants, que, si Goutte-d'eau avait de l'am-
bition , au moins elle n'était pas une sotte, elle comprenait son
insuffisance: c'était de l'esprit, on mieux que cela, du jugement.
Le Génie en jugea ainsi, car il lui dit: Goutte-d'eau , je suis
content de toi; ton audace me plaît, et je veux t'accorder ce
que tu désires. Cependant écoute : je t'avais faite pour aller aug-
menter ce beau fleuve qui , rapide et majestueux , roule ses flots
vers la mer ; une fois arrivée là, pour toi , plus de danger, une vie
12
heureuse, cl indépendante; la mer, \ois-tu, c'est une puissance
que les humains craignent et révèrent; ils n'osent troubler son
repos, ils n'osent l'asservir. Calme, ils la regardent avec amour,
tempétueuse, ils l'admirent; quelques-uns môme vont jusqu'à lui
offrir des sacrifices'
— Tout cela est bien beau ! dit Goutte-d'eau ; mais ce bonheur,
cette puissance me tentent peu , je leur préférerais la liberté. Et
puis, l'immensité de la mer doit être un séjour bien monotone,
tandis que la terre me parait si verdoyante et si belle !
— Certainement, dit le Génie; mais il faut acheter ses faveurs
par un rude travail. Et puis, elle est remplie d'écueils que ta
faiblesse ne pourra surmonter....
— Si tu le veux, dit Goutte-d'eau, je serai assez forte. Quant au
travail, je le préfère au repos. D'ailleurs , tous ces êtres qui four-
millent sur la terre, qui tourbillonnent dans les airs, ils sont
faibles aussi, et cependant chacun a sa mission ; donne-m'en donc
une à mon tour, je serai iière de me rendre utile dans ton
œuvre.
— Tu as réponse à tout, dit le Génie; cependant, plus tu m'in-
téresses , plus je devrais résister à ta prière , dont tu ne peux
entrevoir les conséquences, tandis que moi je connais l'avenir;
mais tu le veux, et je ne me sens pas la force de te résister : aussi
bien, tôt ou tard, tu étais appelée à jouer ton rôle sur la terre;
car, toute petite que tu es , tu as une place à remplir, une car-
rière à fournir, du bien à faire. Va donc accomplir la tâche de
toute créature, rien dans la nature ne doit être inutile; mais mal-
heur à ce qui sera ou mauvais ou méchant ! Souviens-toi aussi
que ceux que j'aime , je les éprouve.
Cela dit, le Génie secoua légèrement sa baguette, et Goutte-
d'eau alla tomber blanche, limpide et rondelette, dans la co-
rolle d'une rose qui venait de s'ouvrir aux rayons du malin.
C'était par un beau jour du mois de mai , le ciel était radieux,
la terre parée, les fleurs exhalaient de délicieux parfums! Goutte-
d'eau admirait cette belle nature , et elle se sentait heureuse d'y
occuper une petite place; ensuite elle se prit a songer à tout ce
que le Génie lui avait dit d'écueils, de dangers, d'ennemis, de corn-
13
bats, et elle pensa que c'était pour l'éprouver ; car elle ne voyait
rien dans ce monde si riant qui répondît au tableau que lui avait
fait le Génie.
Elle en était là de ses réflexions , lorsqu'un zéphir folâtre , en
voltigeant dans l'air, vint raser du bout de son aile le rosier qui
lui servait de palais : la rose ébranlée sur sa tige , se pencha , et
Goutte-d'eau, tombant sur la terre, vit sa robe diaphane souillée
par ce contact. Goutte-d'eau maudit d'autant plus le zéphir
qu'elle n'avait pas des ailes comme lui pour se porter d'un en-
droit à un autre. Cependant une feuille jaunie était tombée près
d'elle; Goutte-d'eau s'y blottit, heureuse d'avoir trouvé une si
bonne place, quoiqu'elle ne valut pas la première. Elle s'y roulait,
croyant y faire un long séjour; mais le malin zéphir s'amusa en-
core à souffler la feuille, et Goutte-d'eau se trouva portée sur le
bord d'un chemin, près d'une délicate fleur bleue, que vous
connaissez sans doute sous le doux nom de Pensez-à-moi. La
gentille fleur, née dans un petit coin aride et pierreux, tressaillit
de plaisir en voyant Goutte-d'eau; elle se pencha vers elle, et lui
dit:
Sois bénie! charmante Goutte-d'eau ; sans doute que le Génie
t'envoie pour me rafraîchir; viens donc près de moi , descends
vers mes racines, tu me rendras la vie.
Goutte-d'eau, sensible à cette prière, allait peut-être s'y rendre,
lorsqu'un sentiment d'orgueil s'empare d'elle : — Quoi se rai s- je
venue pour si peu? Cette fleurette des champs, placée au hasard
sur le bord d'un chemin , doit être bien peu de chose aux yeux
du Génie des Génies! et passer mon temps à la rafraîchir ne serait
pas une mission bien utile ni fort intéressante.
— Pensez-à-moi reprit d'un ton doux : — Le service que je
te demande en ce moment, qui sait ? je puis te le rendre à mon
tour. Tes ennemis sont les miens ; plus heureuse que moi, tu peux
te soustraire à leur malice en te cachant dans le sein de la terre:
moi, je suis attachée au sol. Heureusement que le Génie ne
m'oublie pas, et lorsque le vent m'a ébranlée ou que le soleil
m'a desséchée, le Génie envoie des milliers de gouttes d'eau qui
chaque jour, tombant en rosée, viennent consoler ses petites fleurs,
14
et je. prends ma part de ces consolations: avec un peu de patience
j'attendrai le soir. Mais toi, le vent ne te laissera pas tranquille ;
et puis le soleil monte sur l'horizon, et malheur au\ gouttes d'eau
qu'il verra attardées sur la terre! il les aspirera, et elles devien-
dront ses captives. Près de mes racines je t'offre donc un abri , et
ce soir, au coucher du soleil, lorsque le vent sera calme, tu mon-
teras doucement, tu te joueras dans l'atmosphère, et tu te po-
seras sur les plus belles fleurs.
Goutte-d'eau n'avait écouté qu'une partie de ce discours :
cette idée que le soleil la ferait monter dans les cieux , l'avait
subjuguée ; elle refusa donc les offres et les prières de la Heur, et
se mit à considérer ce ciel d'azur où elle pourrait voyager au gré
de son envie.
Goutte-d'eau était née curieuse, et, disons-le tout bas, un peu
égoïste;... et puis elle aimait le changement: ce sont ces défauts
de caractère qui lui avaient fait redouter le sort paisible que lui
destinait d'abord le Génie. Elle se reprochait bien un peu de re-
fuser un service, mais elle s'excusait en pensant que la fleurette
pouvait attendre jusqu'au soir.
Au milieu de ses hésitations, elle fut emportée bien loin de là,
sur le sable du chemin; elle se tenait toujours sur sa feuille pour
ne pas se mêler à la poussière, lorsque le soleil, du haut de son
trône la voyant briller comme un diamant, darde sur elle un de ses
ravons de midi, et Goutte-d'eau est aspirée, et la voilà transportée
dans les nues. D'abord elle fut enchantée, car elle se trouva là
avec de nombreuses compagnes; et si la terre lui avait paru belle,
le ciel avait bien d'autre charmes! — Que je suis heureuse, se
dit-elle, de n'avoir pas écouté Pensez-à-moi. Que parlait-elle de
captivité ? la prison que le soleil nous donne est spacieuse et
brillante, et puis j'y suis en bonno société.
Goutte-d'eau et ses compagnes n'avaient qu'à parcourir l'es-
pace du ciel, elles y formaient, en se réunissant, de jolis nuages
qui , reflétant les rayons du soieil , se coloraient de pourpre ,
d'opale, do rubis. Dans leurs jeux vagabonds et capricieux, elles
s'amoncelaient , et l'on eût dit des troupeaux de moutons dont
la blanche ot moelleuse toison se dispersait ensuite dans le ciel
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en flocons légers, comme lorsqu'elle tombe sous les ciseaux du
tondeur de brebis. Ensuite Goutte-d'eau et ses compagnes
imitaient les vagues de la mer, puis elles se découpaient en
sombre silhouette pareilles aux têtes sourcilleuses des hautes
montagnes.
Les journées se passaient enjeux de cette sorte, qui d'abord
avaient enchanté Goutte-d'eau; mais toujours jouer devient mo-
notone à la longue et finit par ennuyer , fatiguer même , et
Goutte-d'eau en arriva à maudire sa prison dorée.
Un jour, un mugissement lointain annonce l'arrivée d'un en-
nemi formidable. Ce n'était plus ce zéphir qui, sur la terre, avait
tourmenté Goutte-d'eau, mais un cruel vent du nord, qui accou-
rait avec furie des régions du pôle glacé , renversant tout sur son
passage. Goutte-d'eau et ses compagnes se réunirent pour lui
faire tête, et une guerre acharnée commença; des bataillons de
gouttes d'eau formant de gros nuages noirs, sont poussés en sens
contraires et ballottés dans les airs; ils s'entrechoquent, s'enflam-
ment; l'éclair brille, le tonnerre gronde, et, dans cette affreuse
mêlée, Goutte-d'eau et ses compagnes subissent l'influence du
contact avec les méchants ; elles sont changées en grêle par le vi-
lain vent du nord. Le soleil alors la chasse du ciel, elles se préci-
pitent sur la terre, sans s'inquiéter de la dévastation qu'elles
vont y porter.
Un champ couvert d'arbres fleuris voit tomber ce nuage dé-
vastateur ; en un instant, fleurs, fruits sont brûlés, hachés, dé-
truits ! Le triste laboureur contemple avec désespoir cette scène
de désolation, il pleure ses peines perdues, et, avec elles , la sub-
sistance de sa famille ; il maudit le fléau, et Goutte-d'eau se rap-
pelle ces paroles du Génie : « Malheur à ce qui sera ou mauvais
ou méchant!... »
Le laboureur, dans sa colère , balaie tous ces grêlons : Allez ,
dit-il; si vous avez dévasté mon champ, vous me le paierez en
allant moudre mon blé ; et il les pousse dans la rivière , où un re-
gard du soleil leur rendit leur première forme.
Les bords de la rivière que côtoyait Goutte-d'eau étaient boisés
et tapissés de fleurs; elle aurait bien voulu s'y arrêter un peu et
Kl
jouir de leur charmant aspect, mais un pouvoir surnaturel l'en-
tratne avec violence, et la force à entrer dans un étroit canal qui
conduit à un moulin. Là, une roue immense barre le passage et
présente ses larges aubes; il faut se faire jour, le courant presse ,
Goutte-d'eau , ainsi que ses compagnes, se précipitent sur les au-
bes de la roue, qui cèdent à cet effort; la roue tourne sur elle-
même, et Goutte-d'eau, froissée, fatiguée de ce rude cboc, est lan-
cée dans les airs par le retour de la roue; elle alla tomber sur une
large et brillante feuille de platane, et, là, elle trouva plusieurs de
ses compagnes , que l'élan de la roue y avait aussi jetées. Encore
brisées de leur cbute , elles s'applaudirent d'avoir échappé a ce
danger, d'autant plus qu'elles entendaient dans le lointain le tic-
tac de plusieurs autres moulins , qu'il aurait fallu faire mouvoir
comme le premier.
Pendant que Goutte-d'eau se reposait, se lissait et redevenait
transparente comme du cristal, une gentille birondelle qui cou-
vait ses petits, appela Goutte-d'eau et ses compagnes: — J'ai bien
soif, leur dit-elle, et je ne puis laisser mes petits, car je crains
les oiseaux de proie; si vous vouliez me rafraiebir un peu? Mon
ami est allé me cbercher à manger, mais il ne m'apportera pas à
boire, et le Génie vous envoie si près de moi peut-être à dessein.
Goutte-d'eau fut encore retenue par un sentiment d'égoïsme, et,
pour n'avoir pas la peine de faire un refus, elle se glissa à terre
sur un rosier qui était au pied du platane ,en se disant : Mais si
l'on était dans le monde pour toujours s'occuper des autres ,
quand donc s'occuperait-on de soi? C'est au génie à pourvoir aux
besoins de L'hirondelle ; moi, j'ai été assez secouée tout à l'heure
dans cet horrible moulin , pour rester un peu tranquille. Et la
voilà se logeant de nouveau dans la corolle d'une rose; elle s'y
arrondit, s'y roule et s'arrange cette fois, croyant y faire un long sé-
jour, pendant que ces compagnes s'étaient réunies pour désaltérer
l'hirondelle, et, du sein de la rose, elle put entendre les remercie-
ments de la mère et les joyeux accords du père, qui, à son retour,
célébra cette bonne action.
Goutte-d'eau éprouvait un peu de honte... Vint à passer près
du rosier une rieuse et fraîche jeune fille, avec un seau à la main;
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voir la rose, s'en emparer, la mettre à son corset fut l'affaire d'un
instant ; et elle continua sa route en chantant, jusqu'au puits où
elle allait chercher de l'eau. Mais en se penchant sur le bord, elle
fait un cri : Ah! ma belle rose!... Et la fleur était tombée dans le
puits, et, avec elle, Goutte-d'eau.
La voilà cette fois réellement captive, et elle n'a pas le droit de
se plaindre, car, en y songeant, la cause première de son malheur
est son égoïsme; elle ne voit d'autre moyen de sortir de là qu'en
allant servir aux usages de la vie des hommes; triste alternative !
Elle déplorait son sort, lorsqu'arrivent divers ouvriers qui se
mettent en devoir de placer une pompe dans le puits où elle se
trouve. Quel peut être l'objet de ce travail ? Elle l'apprit bientôt.
Cette pompe devait faire monter l'eau à un réservoir qui lui-même
alimentait une machine à vapeur.
Grande rumeur parmi les compagnes de Goutte-d'eau. Aux
premiers coups de pompe, ce fut bien une autre affaire! elles se
serrent les unes contre les autres, se refoulent au fond; peines
perdues , il leur fallut monter par l'étroit tuyau, et les voilà en-
tassées dans le réservoir d'où même elles tremblent de sortir,
car elles aperçoivent tout près un ennemi dont elles redoutent la
méchanceté.
Bon gré mal gré, leur tour venu, on les force à entrer dans une
énorme chaudière que l'on soumet à l'action d'un feu ardent; le
feu, le plus mortel ennemi de l'eau, lui qui est né pour lui faire
sans cesse la guerre, la voilà livrée sans défense à sa cruauté.
Goutte-d'eau et ses compagnes commencent à se plaindre , elles
frémissent, tournoient vivement autour de la chaudière, cherchant
une issue; le désir de la liberté doublant leurs forces, elles réussis-
sent à pousser un piston qui leur livre un étroit passage par le-
quel elles s'échappent en donnant une secousse à la machine ; et
celle-ci, ô prodige! marche d'elle-même 1.
1 La machine à vapeur, dont la découverte et l'application, en France, sont dues
a Denis Papin, né à Blois vers le milieu du dix-seplième siècle, s'adapte comme
moteur à toutes sortes d'usines , de manufactures et aux chemins de Ter. Sa mar-
che est produite par le jeu d'un piston qui s'élève et s'abaisse alternativement dans
un tuyau cj lindrique en communication avec une chaudière, où la vapeur se forme
par l'action du feu que l'on entrelient dessous.
i. 3
18
Pondant que les hommes, étonnés de leur découverte, l'admi-
rent et se félicitent d'avoir su tirer de l'eau un si grand secours,
Goutte-d'eau, toute brûlante encore, s'échappait par un petit
canal , et chacune de ses autres compagnes, pressée de sortir de
la chaudière, prenant la même route, poussait à son tour le pis-
ton, et faisait ainsi continuellement mouvoir la machine.
Goutte-d'eau sui\it le cours d'un petit ruisseau qui la con-
duisit à une jolie fontaine ombragée de saules. Elle y trouva de
nouvelles compagnes, et leur conta ses malheurs, sa eapti ité et
les peines qu'elle avait eues pour la faire cesser. — Enfin, dit-elle
en finissant son récit, me voilà parmi vous, j'espère que je ne
crains pins rien; on est Lien ici, ma foi, et je m'y établis.
Elle n'avait pas achevé qu'un paysan arrive à la fontaine pour
s'y désaltérer; il s'agenouille sur le bord, puise de l'eau avec sa
main, et Goutte-d'eau, par hasard, est une de celles qui se trouvent
prises. Elle voit avec effroi le gouffre qui s'ouvre pour l'englou-
tir, lorsqu'un mouvement trop pressé du buveur renverse à terre
une partie du liquide; Goutte-d'eau, heureusement pour elle,
échappe à ce nouveau péril et, dans son cœur, elle bénit mille
fois le Génie. Revenue de sa frayeur, elle n'eut pas l'envie de
retourner à la fontaine ; se rappelant les paroles de Pensez-à moi :
— Oui, dit-elle, avec un soupir, si j'eusse été plus obligeante, je
me serais épargné ces ussicitudes.... Enfin je vais cette fois suivre
le conseil que j'ai méprisé ; ce monde, tout beau qu'il est, ren-
ferme trop de dangers pour une pauvrette comme moi : je vais me
réfugier dans la terre. Là , au moins, je serai tranquille.
Goutte -d'eau alors filtra doucement parmi les sables, et elle
descendit bien avant, bien avant , ne se croyant jamais assez loin
des hommes et de leurs machines. Elle arriva , après un long
voyage, jusqu'à un courant d'eau souterraine; elle fut très-contente
de retrouver là encore des êtres de son espèce ; elle leur demanda
asile, et jouit, dans ce nouveau séjour, d'une douce paix, tant que
le souvenir de ses malheurs fut présent à sa pensée. Peu à peu il
s'effaça , et à la longue cette vie uniforme sembla bien monotone
à Goutte-d'eau, elle en arriva même jusqu'à regretter ses tour-
ments passés.
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Enfin un bruit inaccoutumé lui rappela les hommes et leurs
gigantesques travaux. En effet, au moyen d'outils et de bras,
l'homme perçait la terre, et, non content de l'eau qu'il possédait
à sa surface, il allait lui demander celle qu'elle recelait dans son
sein. Cette eau, qu'il forcerait à monter sur le sol, acquerrait
une puissance bien plus grande ; il le savait, et son génie et sa per-
sévérance travaillaient avec efforts à trouver cette eau dont il
avait deviné l'existence.
Les travailleurs étaient déjà descendusbien avant, et l'élément ne
paraissait pas; Goutte-d'eau et ses compagnes tremblaient dans
leur asile ; le grincement de la tarière résonnait au-dessus d'elles.
Un instant les ouvriers s'arrêtent découragés: ils sont tentés
d'abandonner leur travail. Goutte-d'eau ne sait si elle doit s'ap-
plaudir ou craindre de voir sa retraite respectée : mais un coup
désespéré se fait entendre, et la voûte est brisée; une ouverture
laisse pénétrer le jour !
Des cris de joie signalent la victoire des hommes , et Goutte-
d'eau et ses compagnes, forcées par un pouvoir irrésistible, mon-
tent en tournoyant, par l'orifice qui leur est ouvert, jusqu'à la
surface de la terre ; et par suite de cet élan, elles s'élèvent en
gerbes brillantes dans les airs, puis retombent une à une dans le
bassin de marbre destiné à les recevoir.
C'était un puits artésien que les hommes venaient d'inventer1,
et, grâce à cette découverte , Goutte-d'eau était revenue sur la
terre. Elle éprouva d'abord une vive satisfaction; mais bientôt il
lui fallut veiller sans cesse à sa conservation, n'échappant qu'avec
peine à ceux qui conspiraient sa perte. L'un voulait la forcer
d entrer dans un prosaïque seau, et Goutte-d'eau se voyait avec
dégoût destinée aux bourgeois usages delà cuisine. D'autres vou-
1 Les puits artésiens ou fontaines jaillissantes, au moyen desquels on fait mon-
ter à ia surface rie la terre les eaux d'un courant souterrain , provenant d'une
source plus élevée que le niveau du sol, sont connus depuis plus d'un siècle en
Allemagne et en Italie; en France, les premières recherches à cet égard ont eu
lieu dans la province de l'Artois, u'où vient le nom de puits artésiens.
Les travaux qui les produisent s'exécutent à l'aide de la sonde ou tarière du
mineur et du fontaiuier.
20
laient lui faire nettoyer les nies ci emporter toutes leurs immon-
dices. Elle fuyait aujourd'hui leurs poursuites, niais demain poui-
rait-elle s'y dérober encore ?
Cependant un autre ennemi auquel elle ne songeait guère
arrivait à grands pas : c'était l'hiver. Les fleurs, les fruits avaient
disparu; les feuilles jtunies jonchaient déjà la terre, et les oi-
seaux voyageurs parlaient de leur départ et des rigueurs du froid
auxquelles ils allaient se soustraire. Goutte-d'eau, tremblante à
leurs récits, aurait voulu les suivre dans de plus doux climats ,
mais que faire ? Elle y pensait, quand elle voit sur les arbres voi-
sins les oiseaux arriver en foule : c'était le rendez-vous général.
Plusieurs hirondelles, en attendant le signal, venaient se bai-
gner dans le bassin. Goutte-d'eau, jugeant le moment propice, fait
à l'une d'elles la prier de l'emmener, et disant cela, elle se plaçait
déjà sur les ailes de l'oiseau. — T'emmener? lui dit l'hirondelle, je ne
sais trop pour quelle raison je me chargerais de toi; lu réponds si
bien aux prières qu'on t'adresse! n'ai-jepas vu cette jolie Pensez-a-
moi essuyer tes refus! et moi, ai-je été plus heureuse quand je t'ai
demandé un service ? Va , ma mie , tu es aussi froide que la glace
qui va te servir de prison. Adieu, sois moins égoïste à l'avenir ,
si tu veux à ton tour trouver de l'aide dans le monde. Cela dit,
l'hirondelle secoua ses ailes, s'éleva dans les airs en chantant, et
Goutte-d'eau, un instant après, les vit partir toutes ensemble.
L'hiver arriva ; Gouile-d'eau espérait encore se soustraire à
son pouvoir; ce fut en vain. Emprisonnée sous une glace épaisse,
elle y demeura captive avec ses compagnes jusqu'au moment
où le printemps, venant à son tour régner sur la terre , chassa
l'hiver; sous sa douce influence, Goutte-d'eau reprit sa première
l'orme, mais ce temps d'esclavage et de pénitence n'avait pas
été perdu "pour elle. En récapitulant sa vie passée, elle avait
rougi d'elle-même. Ce qu'elle avait fait de bon ou d'utile, c'était
malgré elle, et le bien qui s'était présenté à faire, elle l'avait
négligé. Ses souffrances, auxquelles elle n'avait pas su se résigner,
avaient eu pour cause première son égoïsme. Alors elle se rap-
pela Pensez à-moi, l'hirondelle, le champ dévasté, et elle s'écria :
— Oh ! le génie ne m'avait pas créée pour être ainsi personnelle, et
21
ce n'était pas là ce que je lui avais promis. Si je pouvais sortir de
ma prison, comme je réparerais la nullité de ma vie passée !
Elle était sortie de sa prison , et ses résolutions n'avaient pas
été vaines ; Goulte-d'eau , entièrement changée , mettait son
plaisir à obliger, tant que c'était en son pouvoir, et pensait aux
autres avant de penser à elle-même.
Un soir qu'elle et ses compagnes s'ébattaient joyeusement à la
douce clarté de la lune, leur ennemi mortel vint à paraître : mais
cette fois il dirigeait ses attaques contre l'homme. Le feu, car
c'était lui, pénétrant dans une grande habitation, y couve d'abord
en silence, puis, éclatant avec furie, dévore tout ce qu'il rencontre.
Les victimes crient et implorent du secours, les animaux mugis-
sent et poussent de tristes hurlements. Goutte-d'eau, à la vue de
cet affreux désastre, est émue de pitié; elle voudrait porter secours
à ceux qui souffrent, elle se sentirait le courage et la force de lut-
ter contre le tléau dévastateur. L'homme, qui connaît l'antipathie
de l'eau pour le feu, compte trouver en elle un bon auxiliaire; des
pompes portatives sont adaptées au bassin, et Goutte-d'eau et ses
compagnes, répondant à cet appel , s'empressent de courir dans
l'étroit conduit qu'on leur présente, et les voilà tombant à l'im-
proviste sur cet ennemi redoutable, à qui elles font une rude
guerre. Le feu, vaincu parleurs efforts, se calme, s'arrête, et
Goutte-d'eau et ses sœurs, victorieuses, filtrant au travers des dé-
combres, forment un ruisseau qui va s'épancher dans la rivière.
Cette rivière parcourait une province qu'elle fertilisait, et
puis elle allait se perdre dans un beau fleuve , qui portait la
richesse dans une vaste étendue de pays, dont il favorisait le
commerce.
Là, Goutte-d'eau commença une vie nouvelle , une vie active,
mais par cela même heureuse; tantôt côtoyant des bords fleuris,
elle rafraîchissait leurs productions, elle embellissait leur aspect;
tantôt elle portait les bateaux que l'homme conliait au liquide élé
ment, et s'acquittait de mille autres travaux aussi utiles. Goutte-
d'eau remplissait sa tâche avec bonheur, car elle s'était formée, et
profitait de son expérience. Enfin, après une longue carrière, elle
arriva jusqu'à la mer. Là, elle put se convaincre de la sagesse des
Sfl
paroles du Génie. Au milieu de cet espace immense, plus
d'ennemis à craindre. Goutte-d'eau , réunie à ses innombrables
sœurs, n'avait plus rien à redouter; le l'eu ne pouvait plus l'attein-
dre, l'hiver était sans action sur elle. Si parfois encore les resta
osaient lutter de force, c'étaient de véritables jeux, dont Goutte-
d'eau et ses compagnes sortaient toujours victorieuses.
Goutte-d'eau jouissait d'autant plus de sa situation, qu'elle
avait connu de mauvais jours, et elle disait au Génie avec recon-
naissance: — Maître, tu as été bien indulgent pour moi, merci!
sois aussi bon pour toutes les imprudentes qui, ainsi que moi,
voudraient diriger leur destinée.
LE DIMANCHE DE PAQUES
Vous savez, mes chers enfants, que la fête de Pâques est la
plus grande fête de l'année : je veux vous raconter, en quelques
mots , son origine et son histoire.
Les Hébreux, après être restés longtemps esclaves dans la
terre de l'Egypte, en sortirent enfin par ordre de Dieu, sous la
conduite de Moïse. Ce ne fut point sans beaucoup de peine ; car ils
avaient rendu de nombreux services à Pharaon , et ce roi avare
et cruel ne voulait point les laisser partir. Mais Dieu, qui est plus
puissant que les rois, lit plusieurs miracles pour le punir de
sa méchanceté, et il délivra malgré lui son peuple de la servi-
tude.
Cependant, comme les Hébreux étaient fort ingrats et qu'ils
oubliaient promptement les bienfaits, le Seigneur ordonna à Moïse
d'établir une fête qui leur rappelât le souvenir de leur délivrance.
Cette fête fut la fête de Pâques (c'est-à-dire : passage), ainsi
nommée, parce qu'ils avaient passé la mer Rouge à pied sec.
Ce jour-là, on tuait un agneau dans chaque famille; on le man-
geait avec des laitues sauvages, debout, un bâton à la main, et
en costume de voyageur. Quand les petits enfants étonnés de-
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mandaient la cause de ces cérémonies extraordinaires , leurs pa-
rents ne manquaient pas de leur en donner l'explication; et le
souvenir de la délivrance miraculeuse se conservait ainsi dans
chaque maison.
L'agneau de pâqucs, ou autrement l'agneau pascal, représen-
tait celui que leurs pères avaient autrefois mangé avant de quitter
l'Egypte ; mais c'était encore une autre figure, mes chers enfants :
le véritable agneau, c'est Jésus-Christ, mort innocent sur la croix
pour nous ouvrir le ciel et nous délivrer de la servitude de nos
mauvais penchants. La fête de Pâques nous rappelle donc à nous
la résurrection de notre Sauveur, lorsque, passant de la mort à la
vie, il sortit glorieux du tombeau.
Voilà pourquoi l'Eglise, après les quarante jours de jeûnes
et de prières, fait entendre tout à coup les chants les plus
joyeux. La Semaine-Sainte a été consacrée aux douleurs de
la Passion; hier encore , ce n'était que désolation et tristesse;
aujourd'hui, ce sont les voix unies des fidèles, célébrant le
triomphe de leur divin rédempteur et répétant avec les anges :
Alléluia.
Alléluia est un vieux mot de l'ancienne langue des Hébreux ,
qui signifie : Louer et remercier le Seigneur.
Il y eut une époque où les huit jours qui suivent le dimanche
de Pâques, étaient autant de fêtes ; les chrétiens nouvellement
convertis y remerciaient Dieu de leur baptême; ils étaient vêtus
de blanc et tenaient un cierge à la main. C'est en mémoire de cet
usage que les chantres n'ont point de chapes aux vêpres et à la
procession qui les suit.
Enfin, vous aurez sans doute remarqué, mes chers enfants, ce
grand cierge qui reste au milieu du chœur jusqu'à la Pentecôte,
et qu'on porte le soir, à la tête de la procession. C'est l'image de
la nuée lumineuse qui conduisait les Hébreux égarés dans le dé-
sert , ou plutôt celle de Jésus-Christ lui-même, de l'Homme-Dieu
ressuscité, qui doit nous servir de modèle, guider nos pas dans le
chemin de la vertu et nous éclairer comme un divin flambeau.
Que le jour de Pâques soit donc aussi pour vous un jour de
fête, ô mes jeunes amis! Aimez et adorez de tout votre cœur, ce
Dieu fait homme qui vous a tant aimés; soyez dociles à la vniv de
Jésus qui vous appelle, et dit encore ces mots si doux :
« Laissez venir à moi les petits enfants. »
LONGCHAMPS
Saint Louis lit présent à sa sœur Isabelle de France d'une
somme équivalant à 400,000 francs à peu près de notre mon-
naie. La princesse, qui avait le désir d'élever une sainte maison ,
fit l'acquisition d'un champ plus long que large, dit le /<>//</ champ,
situé sur la rive droite de la Seine. L'abbaye de Longchamp y
fut fondée en 1260, sous le nom de l'Humilité de Notre-Dame.
Sous Louis XV, jeune roi, Marie Leckzinska, sa femme, eut le
désir d'aller à l'abbaye de Longchamp passerdans le recueillement
quelques jours de la semaine sainte. Le vendredi saint, le roi
assistant aux ténèbres, les lamentations de Jérémie y furent chan-
tées par des voix de religieuses si fraîches et si pures, que le mo-
uarque en fut profondément touché. L'année suivante, il y re-
tourna entendre l'office des ténèbres avec la reine , et toute la
cour les suivit. Des voix admirables chantèrent les leçons, chacun
exalta la beauté de ces chants sacrés, et le roi disait: « Je vous
» l'avais bien dit. » Ce devint à la cour un usage d'aller le mer-
credi, le jeudi et le vendredi saints, entendre chanter les ténè-
bres. La ville prit part à ce plaisir. Une foule joyeuse et parée
encombra l'avenue de Longchamp.
La révolution de 93 lit déserter cette promenade; quand le
calme reparut en France, on reprit la route de Longchamp; mais
hélas! l'abbaye qui servait de but à ce plaisir, avait été arrachée
de ses fondements par la tourmente révolutionnaire.
Aujourd'hui, si vous allez à Longchamp, vous verrez un village,
puis une ferme; entrez-y, le soleil d'avril peut vous avoir donné
le besoin de vous rafraîchir; vous trouverez là une tasse de bon
lait, puis vous verrez quelques ruines, quelques pierres éparses
Voilà tout ce qui reste de l'abbaye royale de Lonijchamp.
* '(£ ufnnt nmrtijr
e rroifre -
' I
25
L'ENFANT MARTYR.
I.
Au milieu de la plus belle forêt de France , dans cette om-
breuse vallée qui domine majestueusement le palais de Fon-
tainebleau, vous voyez un grand obélisque dont la blancheur n'est
encore obscurcie que par une légère teinte de vétusté. Des ro-
chers pittoresques , tapissés d'une sombre verdure , l'entourent à
peu de distance ; et , tout auprès, des bouleaux jeunes et effilés,
aux rameaux flexibles et penchés comme ceux du saule, semblent
pleurer sur ce monument. Approchez-vous-en, et, quoique la
main des hommes ait promené sur cette pierre un couteau stu-
pide, vous y pourrez découvrir encore la trace de plusieurs noms
révérés et de quelques dates historiques.
L'obélisque de Fontainebleau avait été construit pour consa-
crer les diverses époques heureuses d'un règne qui bientôt pour-
tant ne marcha plus que d'infortunes en infortunes; et ces dates,
mal grattées , que vous distinguerez encore sur ses quatre faces,
sont celles d'un mariage auguste et de trois naissances royales.
Les noms, les voici : Marie-Antoinette d'Autriche, Louis-
Joseph dauphin de France, Marie-Thérèse de France, et Louis-
Charles duc de Normandie.
Marie-Antoinette suivit son malheureux époux, Louis XVI, à
l'échafaud ; Louis-Joseph mourut avant d'avoir été témoin du
malheur de sa famille; Marie-Thérèse est aujourd'hui madame la
duchesse d'Angoulême, et chacun sait que la douleur et l'exil ne
se sont pas encore lassés d'éprouver sa haute piété Le duc de
Normandie devint dauphin de France après la mort de son frère;
et c'est le martyre de ce royal et malheureux enfant que je viens
vous retr: cer ici, pour que vous pleuriez sur lui, et pour que vous
appreniez enfin, par un mémorable exemple, que le sort des en-
fants des rois n'est pas plus à envier souvent que celui de ces rois
eux-mêmes.
Que de fêtes, de pompes cependant entourèrent !e berceau du
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second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette ! La santé débile
du premier dauphin avait inspiré de si vives inquiétudes, que
Dieu semblait veiller sur la France et la protéger jusque dans
l'avenir en faisant naître le duc de Normandie. Devenu dauphin,
le petit prince fut environné de soins et de respects plus grands
encore, et il savait reconnaître ces soins et ces respects par une
grâce enfantine et charmante qui le rendait encore plus cher; et,
parfois , il répondait aux acclamations de la foule à laquelle on le
montrait, par des baisers qu'il lui envoyait de sa petite main. —
« Oh! maman-reine! disait-il un jour à sa mère qui, seule, com-
mençait à redouter les nuages qui s'amoncelaient autour du trône;
oh ! maman-reine ! qu'il est bon d'être aimé, comme cela, de tout
le monde ! chaque fois que les Français me voient, on dirait
qu'ils veulent tous m'embrasser! — Pourvu que ce ne soit pus
pour l'étouffer, se dit Marie-Antoinette en elle-même, en laissant
échapper un soupir involontaire. — Maman , vous soupirez, re-
prit le petit prince, pourquoi? est-ce que nous ne sommes pas
bienheureux?» Le roi Louis XVI survint, qui, ayant entendu la
demande , se chargea de la réponse. — Si ! si ! nous sommes
bien heureux! dit-il avec la plus naïve expansion du cœur. Eh!
comment ne le serait-on pas avec ce bon peuple ! »
La foule n'entendait pas cette conversation qui avait lieu der-
rière la rampe de pierre de l'une des larges fenêtres de la grande
galerie de Versailles, donnant sur la terrasse du parc; mais elle
cherchait de ses regards le jeune prince, qui la voyait sans en être
vu, caché qu'il était par les gros pilastres à jour de la rampe. —
Voyez ! papa-roi, ils me cherchent, dit l'enfant à son père. » La
pauvre reine prévint le mouvement du roi qui allait prendre lui
même son fils dans ses bras pour satisfaire à la curiosité du peuple;
et, l'élevant au-dessus de la rampe, elle l'offrit à tous les yeux avec
un attendrissement maternel qui arracha des larmes à plus d'un
spectateur.
Près du parc magnifique de Versailles , œuvre du grand roi
Louis XIV, il existe un autre petit parc qui n'en est séparé que
par une grille et une riante pelouse de verdure. La reine Marie-
Antoinette affectionnait beaucoup ce petit parc et son château ,
-27
qu'on nomme Trianon , et qui a l'air d'une bonbonnière , tant il
est joli. C'est là qu'au milieu d'une douzaine de chalets dans le
goût suisse qu'elle y avait fait construire sous de délicieux om-
brages, elle allait se reposer du fatigant cérémonial du trône.
C'était aussi , pour la reine , un moyen de répandre secrètement
ses bienfaits sur les infortunes du pauvre. Il eût été difficile à la
misère de faire parvenir sa voix jusques dans les somptueux appar-
tements du palais de Versailles; là, il fallait que la reine subît les
impérieuses nécessités du rang. Au Petit-Trianon , le roi et la
reine n'étaient pas seulement abordables ; mais ils en sortaient
mystérieusement pour aller eux-mêmes au-devant des souffrances
de ceux qui les entouraient; ils avaient, comme on dit, leurs
pauvres. La vertueuse madame Elisabeth, sœur du roi , l'une des
habituées du petit château, avait aussi ses indigents à elle ; enfin,
autour de Trianon , deux charmants enfants avaient également
leurs pauvres qu'ils allaient secourir en secret. Ces deux enfants,
vous devinez déjà leurs noms : ils s'appelaient Marie-Thérèse et
le petit dauphin. On voit encore, sur la route qui conduit de
Versailles à Marly , une maisonnette où vinrent bien souvent le
frère et la sœur. Toute petite qu'elle était alors, Marie-Thérèse y
apportait à de pauvres enfants des robes, des trousseaux qu'elle
avait taillés et cousus elle-même; et le dauphin, qui était toujours
de la partie, disait aux bonnes gens de la chaumière : — « J'ai été
bien sage ce matin; papa-roi m'a donné ce louis: maman-reine ,
cet autre, et maman Elisabeth , encore celui-là ; prenez-les tous ,
c'est pour vous. » Et ils se retiraient les deux charmants enfants,
et comme les habitants de la cabane les suivaient encore des
yeux et de leurs bénédictions jusque sur le seuil de leur porte, les
enfants, avec un aimable petit geste , leur criaient : — Rentrez
vite ! rentrez vite ! on verrait que c'est nous.
— « Qu'avez-vous fait des trois louis que vous avez reçus ce
matin ? demandait, au retour, la reine au jeune dauphin ? — Mais,
maman, je les ai donnés aux bonnes gens de là-bas. — Vous aviez
pourtant l'intention d'amasser de quoi vous acheter un beau sabre
à poignée d'or, vous savez? répondait la reine, en souriant de
bonheur. — Oh! le sabre à poignée d'or ! ce serait bien joli aussi :
28
mais j'aime encore mieux mes pauvres. — Il sera comme vous,
votre fils, disait alors la reine au roi avec un accent doux et pé-
nétrant : il n'amassera jamais rien. — Comment voulez-vous
qu'on amasse, quand on est roi? répliquait le roi Louis XVI;
Mon bon valet de chambre , Cléry , me disait l'autre jour que je
n'avais bientôt plus d'habits, qu'ils étaient tout rûpés; mais l'hiver
est rude, le pauvre a faim, il a fallu commencer par lui; le roi de
France , cette année, n'a pas de quoi payer son tailleur. »
Le jeune dauphin aimait passionnément les fleurs, mais plus
encore pour sa mère que pour lui; et sa plus douce récréation
était de cultiver, à Trianon, un petit coin de terre qu'on lui avait
abandonné près de la laiterie de marbre blanc où Marie Antoi-
nette se plaisait à venir souvent préparer le lait de ses mains
pour l'offrir ensuite au roi. — Un jour, dit M. le duc de Maillé,
par le soleil le plus ardent, je vis monseigneur le dauphin bêcher
avec tant d'action, à l'entour d'un jasmin d'Espagne, que de
grosses goutte» de sueur lui tombaient du front. Je voulus appe-
ler le jardinier pour épargner au prince un travail qui le fatiguait
trop. — Non , non, laissez-moi, reprit en souriant l'aimable en-
fant; je veux faire croître moi-même ces fleurs pour qu'elles soient
plus agréables à maman qui les aime tant.
Et en effet l'aimable enfant ne manquait jamais de descendre,
chaque jour de grand matin à son jardin, pour y cuei'lir les
fleurs les plus belles et en composer un bouquet qu'il allait dé-
poser près du lit de sa mère, avant même qu'elle fût éveillée.
« Voilà des fleurs! le dauphin n'est pas loin, disait alors la reine
en ouvrant les yeux et avec intention; allons, allons! où est-il?
Qu'il vienne recevoir le merci de maman! » Le dauphin, sitôt
après être venu, à pas de loup, apporter ses fleurs, était reparti
de même pour se blottir dans un coin de l'appartement de peur
de troubler le sommeil de la reine ; au premier mot de sa mère ,
il accourait lui tendre son front; la reine en écartait les belles
boucles de cheveux blonds, pour y déposer un baiser; car un bai-
ser, c'était, chaque matin, le merci de maman.
Hélas ! ce joli jardin qui faisait tout son bonheur, le pauvre en-
fant, il allait bientôt lui dire adieu. L'insurrection s'agitait aux
29
portes de Versailles; elle finit par oser s'introduire dans le palais
et jusque dans la chambre du roi et de la reine. On força la fa-
mille royale à venir habiter les Tuileries, pour le pouvoir insulter
de plus près. Le dauphin, qui n'avait encore que six à sept ans,
demanda, dit-on, à aller voir son petit jardin de Trianon avant
de partir. On lui répondit, pour le consoler, qu'il le reverrait
bientôt. « 3Iais, pendant que je ne serai pas là, personne n'ar-
rosera mes fleurs, elles mourront, reprit-il, avec un soupir; elles
mourront, et je n'en retrouverai plus pour maman-reine, quand
nous reviendrons. — Quand nous reviendrons !... » fit alors la
reine , en cachant une larme.
II.
Ni le roi, ni la reine, ni le dauphin ne revinrent à Trianon.
Toutefois, l'enfant royal eut encore un petit jardin, à l'extrémité
d'une des terrasses des Tuileries. Il y avait des gardes nationaux
qui gardaient le palais, et sous la surveillance desquels le dau-
phin pouvait venir encore cultiver ses roses. L'enfant coupait des
bouquets et les leur donnait, en disant : « Tenez , c'est pour que
vous aimiez bien papa et maman. Papa vous aime tant ! Il aime
tant le peuple ! Ah ! si vous saviez ! .. »
Un jour, le dauphin dit à sa mère : « Est-ce que nous ne re-
tournerons pas bientôt à Versailles? l'hiver approche, et nos pau-
vres nous attendent. — Dieu aussi nous attend ! » Telle fut la
réponse de l'illustre reine. Cependant , pour consoler ce pauvre
enfant, elle lui permit de l'accompagner dans les visites bienfai-
santes qu'elle faisait, chaque semaine, aux hospices delà capitale.
Le dauphin allait souvent à l'hospice des Enfants Trouvés; et, là,
suivi de deux valets de pied, portant des bourses pleines, il faisait
de chambre en chambre un don pour chaque enfant. « Pauvres
petits ! comme ils sont malheureux ! disait-il tout bas en se re-
tournant vers la reine; ils ne sont pas comme moi: ils n'ont pas
de mère ! Oh ! quel bonheur d'avoir une mère! »
Une mère! lui-même, l'infortuné n'allait bientôt plus en avoir.
On avait donné d'abord Paris entier pour prison à la famille
royale; peu de temps après, on ne lui permit plus de sortir des
30
Tuileries; puis enfin on lui donna pour horrible cachot la prison
du Temple; c'était le 11 août 1792. Le dauphin était encore
beaucoup trop jeune pour pouvoir apprécier toute l'étendue de
son infortune, d'autant qu'on cherchait à la lui dissimuler. Sa
sœur, au contraire, plus en âge de comprendre, pleurait sans
cesse, et le jeune dauphin passait des heures entières à essayer
de la consoler. « Oh! va, va, disait-il, le bon Dieu nous tirera
bientôt de cette vilaine maison, et nous retournerons voir nos
pauvres de Trianon. » Alors Marie-Thérèse pleurait plus fort, et
le roi et la reine , et la vertueuse Madame Elisabeth mêlaient
bientôt leurs larmes à ces larmes. Des membres de ce qu'on ap-
pelait alors la commune de Paris entraient, à chaque instant, dans
le lugubre appartement de la famille royale ; le dauphin remar-
quait bien que leur présence excitait toujours une grande émo-
tion dans le cœur de ses parents; or, il arriva qu'une fois il en
prit un à part et lui demanda pourquoi il faisait toujours pleurer
sa maman. Cet homme lui répondit, d'une manière ironique:
« Que ni la reine ni le roi ne pleureraient plus longtemps. » Le
dauphin, incapable de saisir l'effroyable sens de cette réponse,
courut tout de suite vers le roi et la reine, et s'écria: «Vous
voyez bien qu'ils ne sont pas si méchants ! En voici un qui vient
de me dire que vous ne pleureriez pas longtemps. »
III.
Exécrable ironie ! Le roi fut conduit à l'échafaud ; il y monta
avec la sérénité d'une conscience céleste et le courage d'un martyr.
Au moment solennel où Louis XVI venait de faire ses déchirants
adieux à sa famille, où il pressait, pour la dernière fois, sa femme,
sa sœur, et ses deux enfants dans ses bras, le dauphin s'était
senti saisi d'un effroi soudain. «Il n'y avait plus de doute pos-
sible, même pour lui ; le voile s'était levé tout sanglant devant ses
yeux; alors passant à un désespoir affreux, il s'était écrié : « Oh !
je vous en prie, je vous en prie, tuez-moi! mais ne tuez pas mon
père ! » Et il était tombé à genoux, la face contre terre. Quand on
le releva, il n'avait plus revu son père ; le roi était allé où j'ai dit.
31
Au pauvre enfant royal il restait encore sa mère. On ne la lui
laissa pas longtemps, et sa tin fut non moins sublime njj moins
touchante que celle de son auguste époux. Enfin, sa tante, celle
qu'il appelait du doux nom de maman Elisabeth, devint encore à
son tour la proie des bourreaux.
Mais, avant d'avoir même accompli ces deux derniers meurtres
infâmes, les barbares avaient arraché le (ils à sa mère, et, par un
raffinement de cruauté, lui avaient donné à croire qu'il était mort;
dès ce jour, ils étaient en effet morts l'un pour l'autre. On sépara
même le dauphin de sa tendre sœur, qui du moins aurait pu
prendre encore soin de son enfance. Un ignoble savetier, du nom
de Simon, fut imposé pour gardien, pour geôlier au royal enfant,
avec ordre de l'abrutir et de troubler sa jeune raison ; mais l'in-
fâme avait beau accabler de mauvais traitements et de coups l'en-
fant que de loin les puissances de l'Europe saluaient du nom de
Louis XYII, le forcer à boire des liqueurs fortes, l'enfant rejetait
ces liqueurs avec dégoût; et si son petit corps se pliait sous la main
brutale qui le martyrisait, son cœur du moins résistait avec une
admirable énergie : il se souvenait des leçons de sa mère. Un jour,
l'enfant fut surpris à genoux, les mains jointes. — Que fais-tu là?
lui cria son hideux geôlier. — Pardonnez-moi, répondit le dau-
phin , je prie le bon Dieu pour papa et maman. »
Furieux d'entendre le nom de la Divinité sortir de cette bouche
pure et naïve, et de sentir, à ce nom redoutable, naître en lui re-
mords et terreurs, le scélérat jeta, dit-on, l'enfant d'un coup de
poing sur le carreau; le front du petit roi-martyr fut entr' ouvert
par le choc, et son sang se mêlant à ses pleurs inonda son visage.
Il fallut bit^n alors appeler un médecin, ne fût-ce que pour la
forme. En trouvant, dans cet étranger, un homme qui ne lui parlait
pas d'une manière aussi brutale que les autres, le jeune roi, tout
ému, lui présenta une poire qu'il avait mise à part de son misé-
rable repas, et lui dit : « Je ne puis vous offrir que ce fruit pour
vous prouver ma reconnaissance , acceptez-le ; je vous en prie;
vous me ferez tant de plaisir ! »
Simon avait d'affreuses manières de témoigner à son prison-
nier ce qu'il appelait son contentement. Un jour, il lui apporta
32
une petite guillotine en tous points semblable à celle qui avait
servi au martyre de l'auguste famille du pauvre enfant. A ce hi-
deux aspect, Louis recula d'horreur, et la repoussant du pied,
s'écria : « Non, non , vous aurez beau faire, je n'y toucherai pas !
— Tu y toucheras! vociféra le geôlier avec rage; j'y ai bien
touché , moi ! tu y toucheras! »
Et l'enfant reculait, reculait toujours et se serrait contre le
mur. Simon prit l'instrument du supplice, et saisissant le petit
roi par les cheveux, il le contraignit à toucher de ses lèvres in
nocentes cette épouvantable image.
Le croirait-on ? ce monstre ne fut pas trouvé encore assez fé-
roce au gré de ceux qui asservissaient alors lu France ; ils avaient
immolé au grand jour, père, mère, parents, amis, mais ils recu-
laient devant le meurtre juridique d'un enfant qu'on ne pouvait
pas même interroger; et puis, comment traîner ce pauvre petit
être à l'échafaud ! Il aurait fallu que quelqu'un le prît dans ses bras
pour le placer sous le couteau fatal ; qui sait alors si un sentiment
général d'horreur et d'indignation n'eût pas sauvé l'héritier des
rois ; et les barbares ne l'entendaient pas ainsi.
Un misérable, du nom de Chabot, n'avait-il pas dit publique-
ment que la mort de Louis XVII devait être l'affaire d'un marchand
de drogues et de poisons? Or, Simon, contenu quelque peu par sa
femme, moins cruelle que lui , n'avait point osé empoisonner la
nourriture de son prisonnier. Il n'y eut plus une heure de som-
meil pour le pauvre martyr, à dater du jour où on remplaça Simon.
Tout aussitôt que ses paupières affaissées se fermaient, un gardien
le tirait brutalement par le bras, et lui criait : « Capet, est-ce que
tu dors ? » On espérait, à chaque fois, qu'il n'allait plus répondre
et qu'il était mort. Le 20 juin 1795, il ne répondit plus en effet
à l'affreux appel.
L'enfant martyr était au ciel, ange au milieu des anges ! !
33
L'INVENTION DE LA SAINTE CROIX.
Après la mort de Jésus- Christ, sa croix fut abandonnée sur le
Calvaire. Des hommes puissants, nommés les Romains, se rendi-
rent maîtres du pays, massacrèrent une foule de Juifs, brûlèrent
le temple de Jérusalem et ruinèrent tellement la ville qu'on la-
boura la place où s'élevaient les murailles et les fortifications.
Voilà, mes chers enfants, comment s'accomplit la redoutable pro-
phétie de Notre Seigneur contre ce peuple qui, abreuvant son Dieu
d'outrages, ''avait lâchement crucifié.
Les Romains étaient idolâtres; ils adoraient des statues d'or
ou d'argent fabriquées de leurs propres mains, et comme ils ne
croyaient pas en Jesus-Chnst, ils bâtirent un temple à leurs faux
dieux, au lieu même où le Sauveur du monde venait de rendre le
dernier soupir.
Cependant, trois siècles après, il y eut à Rome un empereur
appelé Constantin, qui se convertit au christianisme. L'impéra-
trice Hélène, sa mère, femme d'une grande religion et d'une
grande piété, fut émue de douleur quand elle vit la montagne du
Golgotha profanée par les idoles. Elle donna donc aussitôt l'ordre
de les détruire ; puis, ayant fait creuser la terre en sa présence, elle
découvrit, outre la croiv du Rédempteur, les deux croix où avaient
été attachés les voleurs, compagnons de son supplice. Elles étaient
toutes parfaitement semblables, et il eût été impossible de recon-
naître celle de Jésus-Christ, sans un miracle que je vais vous ra-
conter.
Il y avait, aux environs, une dame qui se mourait d une longue
et cruelle maladie. On transporta chez elle les trois croix ; on les
lui fit toucher successivement, et à la troisième il s'opéra dans la
malade un changement subit; des larmes coulèrent de ses yeux ,
et, se prosternant à genoux, elle remercia Diou de ce qu'il ve-
nait de faire pour elle, car elle était parfaitement rétablie.
Alors on ne douta plus que cette croix ne fût la véritable. Trans-
»• ô
34
portée de reconnaissance et de joie, la pieuse Hélène fit bâtir une
église magnifique sur la montagne du Calvaire. Elle y déposa le
bois sacré de notre Rédemption, et plus tard elle en envoya une
partie à Constantinople et à Rome, où fut élevée tout exprès une
seconde église qui porta le nom de Suinie-Croix de Jérusalem.
La religion chrétienne commençait, dès ce moment, ses triom-
phes. L'empereur, pénétré de vénération pour la croix, avait déjà
défendu dans l'étendue de son empire qu'on la fit servir comme
autrefois au supplie des criminels; et l'Eglise voulut à son tour
consacrer cet heureux événement en établissant la fête de l'Inven-
tion de la sainte croix , c'est-à-dire, de sa découverte. Telle est,
mes chers enfants, l'origine de la fête que nous célébrons aujour-
d'hui.
EDOUARD Ier, ROI D'ANGLETERRE.
TREIZIÈME SIÈCLE.)
Mes enfants, lorsque vouslisez l'histoire, vous en faites un de-
voir plus ou moins pénible; vous saisissez ce que le trait du mo-
ment offre d'intérêt comme drame, vous bâillez aux réflexions...
et, vous retenez avec peine les jalons historiques que votre maître
vous a demandés.
Il est une autre manière de lire l'histoire, et celle-là, une fois
que vous l'aurez comprise et essayée, lui donnera un charme
tout particulier. Vous serez étonnés de découvrir dans une page
plus d'intérêt que vous n'en trouviez naguère à tout un règne.
Cette manière est simple , lorsqu'on sait la saisir , et riche de
résultats pour l'esprit, lorsqu'on sait l'appliquer.
L'histoire , c'est le monde, c'est la vie humaine , c'est toute la
science. L'histoire peut suffire à la pensée, à l'intelligence, à l'é-
ducation. Elle n'est pas seulement scientifique; elle forme le ju-
gement, fortifie la foi religieuse, et occupe toutes les facultés de
l'esprit.
35
Pour cela, il faut la touiller, comparer ses différentes époques,
établir des parallèles entre les divers souverains des différentes
nations , suivre le développement de l'intelligence qui se mani-
feste chez les masses par leur influence plus ou moins démontrée^
étudier par quel chemin la Providence arrive à ses fins.
Bientôt vous comprendrez comment chaque science décou-
verte, selon les progrès des époques, a été nécessaire; l'emploi
qu'on en a fait, la portée de lumière qu'elle a jetée, l'aide qu'elle
a donnée au monde. Vous suivrez peu à peu les desseins de la
Providence; vous les toucherez au doigt, et, les classant dans votre
intelligence, vous remonterez ainsi les siècles avec intérêt, plaisir
et bonheur; tenant pour ainsi dire, comme Dieu, tous les fils
qui font mouvoir l'humanité , vous les mesurerez entre eux , et
vous reconnaîtrez, par leurs progrès ou leur retard, l'avance qu'ils
ont les uns sur les autres.
Ce n'est pas tout, mes enfants: non-seulement l'histoire est une
science, mais elle est aussi un spectacle où le drame se succède sans
cesse, avec vérité et intérêt. C'est la part de l'imagination, celle
qui plaît; elle repose l'esprit en parlant aux sentiments qu'elle
occupe.
Le drame, dans l'histoire, se trouve presque toujours à propos
pour résumer un progrès, un fait accompli. Il est une manifesta-
tion de la Providence qui le forme , le noue , et le dénoue selon
sa miséricorde ou sa colère. — Ici le tyran est miraculeusement
puni; là, Dieu soutient la cause sainte, et se sert quelquefois,
pour déjouer les projets des puissants de ce monde, des moyens
les plus simples, les plus ordinaires et les plus inattendus; met-
tant, soit aux mains de l'enfant, soit au cœur de la femme, l'in-
spiration et le dévouement nécessaires au résultat qu'il se pro-
pose.
I
11 est une histoire, entre toutes, qui abonde en drames curieux.
Cette histoire, c'est l'histoire d'Angleterre ; ses commencements
sont semés de guerres intestines , d'invasions des Barbares , de
36
dominations étrangères qui ont permis aux événemens de se suc-
céder avec une telle rapidité, qu'il en ressort plus de grands ca-
ractères que dans les histoires des autres monarchies. Egbert,
Alfred, Canut, Henry, Richard, Edouard, Elfride, Mathilde, Ro-
samonde, etc., offrent un intérêt réel par leur caractère et les
actions de leur vie.
Edouard, qui fut le premier de ce nom , de la race des Planta-
genets, était d'une force prodigieuse. Son activité infatigable, sa
bravoure téméraire, tenaient aux mœurs barbares; sa finesse, son
intelligence, la supériorité de ses vues et de sa conduite annon-
çaient une belle organisation , et la générosité, la délicatesse, la
loyauté de son honneur, le rattachaient à son siècle par la cheva-
lerie dont il fut l'un des plus grands ornements.
A l'époque où commence le trait de sa vie que je vais vous ra-
conter, mes enfants, Edouard n'était encore que prince , fils aîné
de Henri III, auquel il devait succéder. Il venait de rendre à son
père le royaume d'Angleterre, envahi par Leicester. Ce premier
ministre, beau-frère du roi, à la tête des nobles et des mécontents»
était parvenu à se faire un parti considérable. Cachant l'ambition
dont il était dévoré, sous le masque de l'intérêt public, il avait su
s'emparer habilement de l'administration du royaume, et combat-
tant contre son roi, il l'avait fait prisonnier.
L'adresse, l'intrépidité, la valeur d'1 douard, délivrèrent Henri,
après une bataille meurtrière qui dura depuis une heure jusqu'à
neuf du soir.
Mais, aussi bon (ils que brave chevalier, il ne se contenta pas de
rendre la couronne à son père, il rétablit encore la paix dans le
royaume, en soumettant ceux qui osaient résister à l'autorité
royale.
L'Angleterre une fois pacifiée par ses soins, Edouard sentit se
réveiller en lui cet esprit de chevalerie, et ce désir de gloire qui
s'étaient fait remarquer dans toutes les actions de sa vie. Peut-
être aussi, par une délicatesse extrême, craignait-il, en restant à
la cour du roi, son père, d'établir une comparaison pénible pour
le vieux monarque, homme de vertus intérieures, mais bien infé-
rieur en talents à son fils.
37
Les Croisades, à cette époque , étaient surtout l'objet de l'am-
bition de tous les guerriers. Ce célèbre champ de bataille, tou-
jours ouvert , était le rendez-vous où se rassemblaient en foule
les braves, les chrétiens et les plus valeureux d'entre les princes.
Edouard alla y chercher un nouveau genre de gloire. Il s'em-
barqua pour la Terre-Sainte, suivi d'une armée considérable, et
se rendit au camp du roi de France, devant Tunis.
Mais Louis IX venait de mourir; Dieu l'avait appelé à lui, peut-
être en même temps qu'il avait inspiré à Edouard la pensée d'al-
ler en Palestine.
IL
Vous avez lu, dans votre histoire de France, la mort touchante
de Louis IX; vous avez vu ce saint roi à ses derniers moments,
tenant la croix divine à laquelle il demandait le courage et la ré-
signation dont il avait besoin. Sa position était affreuse; outre les
souffrances d'une longue maladie, il laissait son armée, décimée
par le climat et la fatigue, sans chef, sur un sol étranger ravagé
par la peste dont lui-même était atteint. Le tombeau du Christ
allait retomber aux mains des infidèles, être encore souillé de nou-
veaux sacrilèges; il fallait abandonner l'œuvre sainte qui lui avait
fait traverser les mers; éloigné de sa famille, de son royaume, il
allait périr sans avoir vu triompher la cause pour laquelle il avait
fait de si grands sacrifices. Tant de calamités devaient ébranler le
courage de l'homme et du monarque : mais, comme homme et
comme monarque, il avait placé sa confiance en Dieu, et Dieu ne
lui manqua pas.
A peine venait-il de mourir, qu'on découvrit à l'horizon de
nombreux vaisseaux, c'était Edouard qui arrivait à temps pour
servir de chef à l'armée. — Et quel meilleur chef pouvait-on
trouver alors pour succéder au saint roi. qu'un prince à la fois
guerrier fameux, noble fils, tendre époux et grand capitaine.
Tendre époux ? — Oui , mes enfans, Edouard avait aussi cette
qualité. Sa femme, Eléonore de Castille, l'aimait comme on aime
l'homme dont on est fière et heureuse, avec un dévouement sans
38
homes. Lorsqu'elle apprit son dessein d'aller en Orient, elle se
jeta à ses pieds, le supplia de lui permettre de le suivre, consen-
tant à risquer seule ce voyage, et à se séparer de ses lils qu'elle
aimait avec amour, offrant pour plus grande sûreté de les laisser
en Angleterre sous la protection de leur grand père, le roi Henri 111.
Edouard, touché de sa tendresse, consentit à sa demande ; et cette
princesse ne quitta point son époux, pendant toute la durée de ce
périlleux voyage.
En déharquant à Tunis, Edouard trouva l'armée française dé-
moralisée par la perle de son chef, appauvrie par des maladies,
par des combats malheureux. Aflligé de ce spectacle, il ne s'en
laissa point abattre : son courage ranimait celui des croisés; il pro-
fita de la confiance que son arrivée semblait leur inspirer, pour les
mener à l'ennemi. Les Sarrasins venaient d'assiéger la ville d'A-
cre, il vole à son secours , les atteint, les défait , et remporte suc-
cessivement plusieurs victoires qui jettent aussitôt la consterna-
tion parmi les infidèles.Etonnés de la valeur d'Edouard, désespérant
de le vaincre, ceux ci formèrent le projet de se défaire de lui par
l'assassinat; car rien ne répugne au méchant : il a mille moyens
d'arriver à ses fins coupables. Lorsqu'il est assez fort, il attaque
de front, sans pitié ni miséricorde; s'il se sent le plus faible, au
lieu de céder ou de rentrer dans la bonne voie , il se détourne,
prend une autre route, se cache dans l'ombre, attend son ennemi,
le surprend et le désarme en employant contre lui la ruse, le fer.
ou le poison.
111.
Il y avait , en Palestine, une espèce de tribu dont le chef habitait
une montagne presque inaccessible. Ce chef, connu des siens, sous
le nom du Vieux de la Montagne, avait persuadé à ses sujets qu'il
était le confident du prophète, et l'unique dépositaire de ses lois;
que le seul moyen de gagner le ciel était d'obéir aveuglément à
ses ordres. 11 leur offrait, à certains jours, toutes les délices de ce
monde dont il les enivrait, les leur montrant comme un avant-
goùt des bonheurs célestes qu'il leur promettait. Ce prince, ou
Vieux tic ht Montagne, exerçait en un mot un pouvoir absolu sur
ses sujets.
Ces fanatiques, entièrement dévoués à leur chef, avaient juré
aux chrétiens une haine implacable. Peu accessibles à la crainte ,
ils bravaient tout pour exterminer ceux qu'ils appelaient leurs
ennemis.
Ce fut un de ces dangereux enthousiastes qui forma le projet
d'assassiner Edouard. Sous différents prétextes, il parvint jusqu'à
lui, s'en fit distinguer, endormit sa défiance par mille apparences
de dévouement ; et, comme il parlait plusieurs langues, chose rare
à cette époque, il acquit auprès du prince un libre accès.
Un jour, Éléonore, vaguement inquiète, avait i îutilement es-
sayé de retenir son époux près d'elle; elle cherchait à le distraire
par les chants et la gaîté de ses femmes ; mais Edouard, absorbé par
l'extrême chaleur du climat, si différent de celui d'Angleterre, la
quitta pour se livrer au repos. L'infidèle, saisissant ce moment,
pénètre furtivement dans la chambre du prince; il s'élance sur
lui, pour le frapper de son poignard. Edouard, réveillé depuis
quelques instants, suivait des yeux l'étranger, dont il avait deviné
l'intention, et, le saisissant pour détourner le coup, il le terrasse,
lui arrache l'arme fatale et la lui plonge dans le sein.
Malheureusement ce poignard était empoisonné ! Dans le com-
bat , Edouard avait été blessé au bras ; et la blessure , quoique lé-
gère, était mortelle.
Les gens du prince accoururent au bruit et lui prodiguèrent
les plus prompts secours ; tout devint inutile ! Des symptômes
alarmants ne tardèrent point à se déclarer; l'armée allait encore
une fois perdre son chef! la consternation était générale. Edouard
lui-môme ne douta nullement du danger qu'il courait, mais, fidèle
jusqu'au bout à son noble caractère, il donna les ordres qu'il crut
les meilleurs pour sauver son armée après sa mort. Il fit son tes-
tament, et, satisfait en quelque sorte de quitter la vie pour une
cause sainte, qui lui assurait la félicité éternelle, il se disposa à
mourir avec fermeté et courage.
Il devint impossible de cacher plus longtemps à Eléonore l'état
de son époux. Lorsqu'elle vit Edouard mourant , sa douleur fut
40
horrible; mais placée quelle était au-dessus des femmes ordinai-
res, et puisant dans son amour des forces supérieures, elle se fit
expliquer les détails du crime; et, se sentant tout à coup prise
d'une grande résolution, elle fit découvrir la plaie du prince; au
risque de se perdre elle-même, elle se jeta dessus, avant qu'on
pût s'y opposer, et la suça de manière à en extraire le poison,
qu'elle rejeta heureusement presque aussitôt.
Les médecins répondirent alors de la vie d'Edouard; des soins
lui furent prodigués par les hommes de l'art les plus célèbres de
l'époque; il fut sauvé, et ce bonheur inattendu fut regardé comme
un miracle par son armée , à laquelle il donna un nouveau cou-
rage.
Mais Edouard ne mit pas ce courage à l'épreuve; il profita de
la terreur que sa guérison avait inspirée aux infidèles pour obte-
nir les conditions de la paix que désirait l'Europe.
Éléonore, heureuse et fière d'avoir conservé la vie à son époux,
lui devint de jour en jour plus chère.
Dieu avait mis l'amour au cœur de cette noble femme, non-
seulement pour qu'il charmât sa vie et fît le bonheur d'Edouard,
mais il le destinait à faire le salut de son peuple. Par lui, les pauvres
Croisés, éloignés de leur famille , pourraient un jour la revoir ;
son dévouement leur sauvait la vie; en conservant leur chef, il
leur assurait à eux aussi les jouissances de la famille qu'ils avaient
sacrifiées dans leur noble ambition religieuse. Sans le dévoue-
ment d'Éléonore, abandonnés sur une terre étrangère, dans un
climat dévorant, entourés d'ennemis cruels et vindicatifs, sé-
parés de leurs foyers par les mers, ils seraient morts misérable-
ment loin de tous secours, dépouillés de la gloire qui pouvait
seule les soutenir.
La Providence se sert de mille moyens pour arriver à ses fins.
Le dévouement d'Éléonore fut trop grand, par ses résultats, pour
ne pas être divin dans son inspiration. Ainsi Dieu jette en nos
âmes des inspirations qui , comme les grains que la terre ren-
ferme , doivent mûrir et fructifier selon les temps et les besoins
de la société.
41
HISTOIRE DE TOBIE ET DE SON FILS
Tobie était un homme juste et vertueux qui vivait dans la
crainte de Dieu, employait son temps à soigner les malades, et sa
fortune à faire l'aumône : aussi les pauvres connaissaient tous sa
maison, et le chérissaient comme un père, car sa porte leur était
toujours ouverte, et personne ne sortait de chez lui sans être
soulagé. Cependant, Dieu voulant un jour mettre son courage à
l'épreuve , lui envoya une grande infirmité : To! ie devint aveugle ;
et quoiqu'il souffrît ce malheur avec beaucoup de résignation,
cela le rendit néanmoins si triste, si triste, qu'il crut que sa der-
nière heure approchait.
11 appela donc le jeune Tobie son fils unique, et lui parla en
ces termes : « Mon fils, je vais bientôt mourir, et tu resteras seul
pour consoler ta pauvre mère; prends-en bien soin, et ne l'aban-
donne jamais. Sois honnête homme, oh! mon enfant, n'écoute
point les mauvais conseils des méchants et aime Dieu de tout ton
cœur, car il te protégera, et c'est le seul moyen d'être heureux.
Il faut que tu saches encore que j'ai prêté, il y a longtemps, une
somme d'argent à Gabelus : c'est un de nos amis qui demeure
très-loin d'ici, au pays des Mèdes. Je te prie d'aller lui rede-
mander cette somme, et puisque tu ne sais pas le chemin , tâche
de trouver un guide pour t'y conduire. »
Le jeune Tobie ne ressemblait point à ces enfants qui n'obéis-
sent qu'à regret et avec humeur. Le moindre désir de ses parents
lui semblait un ordre qu'il exécutait promptement , persuadé
qu'ils ne voulaient rien autre chose que son bonheur. Les pères
le donnaient pour modèle. à leurs fils , et l'on disait autour de lui ,
quand il passait : Cet enfant-là sera bien certainement la conso-
lation de sa famille.
Tobie sortit donc afin d'obéir à son père, et il se demandait où
il pourrait trouver un compagnon de voyage, lorsqu'il vit venir
un beau jeune homme dont la ligure douce et charmante lui
I. 6
42
parut de bon augure. Ils lièrent ensemble conversation et la con-
naissance fut bientôt faite. Ce jeune homme se nommait Azarias;
sa famille était illustre, et il savait parfaitement le chemin de la
Médie, car il avait demeuré quelque temps chez Gabelus. Tobie
lui demanda s'il voulait lui servir de guide ? Volontiers, répondit
Azarias; si votre père y consent, nous pouvons partir tout de
suite et vous n'avez qu'à faire vos préparatifs.
Alors ils entrèrent dans la maison. Le vieux Tobie, qui con-
naissait parfaitement la famille d'Azarias, lui conlia sans peine son
cher enfant; mais quand il fallut se séparer, on répandit bien des
larmes. La pauvre mère, qui n'avait au inonde d'autre joie et
d'autres consolations, ne pouvait se résoudre à quitter son lils.
Le vieil aveugle pleurait aussi en le bénissant. Enfin, Azarias
ayant promis de le ramener sain et sauf, les bons parents em-
brassèrent une dernière fois le jeune Tobie, et il prit avec son
nouvel ami la route de la Médie.
Le chien de la maison les suivit.
A quelque temps de là, Tobie se trouvant très-fatigué, s'ap-
procha d'un grand fleuve dont l'eau claire et limpide lui donna
l'envie de se baigner ; et il se disposait à y descendre, quand il
aperçut un poisson monstrueux, qui ouvrant une gueule énorme,
semblait prêt à le dévorer. — Au secours! au secours! s'écria-
t-il: je suis perdu.
Azarias accourant aussitôt, lui dit: « N'ayez pas peur; saisissez
le monstre, et tirez-le sur le rivage. » — Un autre que Tobie se
fût enfui bien vite ; et c'est peut-être, mes chers enfants, ce que
vous eussiez fait vous-mêmes; mais il fut docile à la voix de son
compagnon, il attaqua le monstre, et le jeta tout palpitant sur le
sable. « Maintenant, dit Azarias, ouvrez-lui le ventre; arrachez-
lui le cœur, le fiel et le foie ; car ce sont des remèdes précieux qui
vous serviront un jour. Nous salerons ensuite le reste de ce pois-
son, pour le conserver plus aisément; sa chair est fort délicate, et
nous servira de nourriture jusqu'à la fin de notre voyage. »
Cependant, ils arrivèrent sans autre accident chez Raguel, cou-
sin de Tobie, qui reconnut son jeune parent, le reçut bien, et lui
accorda même en mariage sa fille unique qui était de la plus grande
43
beauté. Les noces furent magnifiques, et durèrent plusieurs se-
maines. Raguel désirait beaucoup que son gendre demeurât avec
lui; et Tobie n'eût pas demandé mieux, s'il n'eût pensé à ses pa-
rents qui comptaient les jours depuis son départ, et devaient déjà
s'inquiéter de son absence. Le bon Azarias fut donc seul chercher
l'argent de Gabelus, qui demeurait un peu plus loin, et quand il
fut revenu, il fallut se remettre en route. Sara dit adieu à son père
et à sa mère, et elle suivit son mari dans le pays de sa famille, em-
menant avec elle des serviteurs et de nombreux troupeaux.
Cependant, Anne, la mère du jeune Tobie, voyant que son fils
n'arrivait pas, ne pouvait se consoler, tant elle était inquiète. Tout
les jours, elle allait s'asseoir sur une montagne élevée d'où elle
regardait au loin dans la route si elle ne l'apercevait point. Elle
était venue bien des fois inutilement, lorsqu'un soir elle le recon-
nut, qui s'avançait seul avec Azarias; car il avait pris les devants
pour arriver plus tôt. La pauvre mère se mit à pleurer de joie ; elle
se hâta de descendre, et fut annoncer cette bonne nouvelle à son
mari. Aussitôt, l'aveugle prenant son bâton, voulait aller à la ren-
contre de son fils; mais il se heurtait partout et ne pouvait avan-
cer. Il entendit bientôt aboyer le chien qui arrivait en courant, et
remuait la queue de joie en reconnaissant ses vieux maîtres; enfin
son fils lui-même se précipita dans ses bras et resta longtemps sur
son cœur. Quand la première émotion fut passée, Azarias dit au
jeune Tobie: « Prenez le fiel du poisson que vous avez tué, et
frottez en les yeux de votre père. »
Le vieillard, qui se croyait aveugle pour toujours, se laissa faire
par complaisance; mais ô miracle! la vue lui revint tout à coup,
et il s'écria: « Mon fils! je te revois, mon cher enfant! »
A ces mots, le jeune Tobie embrassa de nouveau son père, et
ils tombèrent à genoux afin de rendre grâce au ciel ; ils étaient en-
core prosternés quand Azarias leur dit: « Je ne suis point un
homme, et je ne m'appelle point Azarias. Je suis l'ange Raphaël,
et c'est le Seigneur qui m'a envoyé vers vous, pour vous récom-
penser de vos vertus.» Après avoir prononcé ces paroles, il devint
aussi brillant que le soleil, leur dit adieu en souriant, et disparut.
Saisis de frayeur, ceux-ci n'osaient se relever, et ils restèrent
44
trois heures l;i face contre terre; car ils nu savaient comment re-
mercier Dieu, d'un tel bonheur.
Le vieillard vécut encore longtemps, et son fils, modèle de
toutes les vertus, devint le plus heureux des hommes, parce qu'il
avait été le meilleur des fils.
Aies chers enfants, vous avez tous aussi un bon ange qui vous
accompagne; mais ce bon ange ne vous quittera jamais. C'est un
ami invisible que la Providence vous a donné. Il vous engai>e tout
bas à être sages et vertueux, et quand vous avez commis quelques
fautes , il vous réprimande encore tout bas. Soyez dociles à sa
voix, comme Tobie le fut à celle d'Azarias, et vous serez un jour
bien heureux comme lui.
ROBERT SORBON,
FONDATEUR DE LA SORBONNE.
I.
Jlùicu au latin.
— « En vérité, mon père, disait un enfant de douze ans, a un
vénérable vieillard, assis à l'entrée d'un ermitage situé sur le
versant d'une colline dominant le petit village de Sorbon, près de
Reims; — en vérité! votre latin m'ennuie, et j'aimerais mieux
aller jouer.
— Je n'en doute pas, mon enfant, répondit l'ermite. Eh bien!
va jouer, d'autant mieux que cela m'ennuie beaucoup aussi, moi,
de t'enseigner le latin, et que je préfère prier Dieu dans mon bré-
viaire ou admirer la belle nature. »
L'enfant regarda l'ermite avec un étonnement très-naïf.
— « Puisque cela vous ennuie de me donner des leçons,
pourquoi le faites vous donc, mon père? reprit-il.
— Ah! pourquoi?... parce que c'est pour ton bien, et que no-
tre Seigneur Jésus-Christ a dit : « Fais le bien, advienne que
pourra. »
■holu'rt imrlum
■
I.ilh. de Cjluer.
in travaillant tu peux devenu- Clerc ....
Pans, LOUIS JANKT, Kdiicur du DIMANHtK des Enfante.
45
— Ah! vous croyez me faire du l>ien! répliqua l'enfant, après
un moment de réflexion. Et quel bien, s'il vous plaît, mon père?
— Celui de te tirer de la position misérable où tu te trouves
ainsi que ta famille, Robert, répondit le moine avec douceur....
En travaillant, en étudiant, tu peux devenir clerc, puis séculier,
puis entrer dans un Ordre qui te fasse vivre d'une manière hono-
rable et te permette de venir en aide à tes pauvres parents... Mais
va jouer, va; je veux te faire du bien, mais non pas malgré toi ;
va donc jouer... Robert... »
Robert ne bougeait pas. Toutefois, son bel œil noir suivait,
dans la plaine, un groupe d'enfants courant après des papillons.
— « Dans le fait, mon père, reprit-il en se soulevant à demi,
et les yeux toujours tournés vers la plaine , je comprends la cha-
rité chrétienne comme vous l'entendez: elle vous force à vous
ennuyer, pour obliger votre prochain; je suis votre prochain. Mais
moi... c'est différent, aucune charité chrétienne ne m'oblige à
m'ennuyer pour m'obliger moi-même; je ne suis pas mon pro-
chain, moi!., donc, je vais jouer...
— Tu as raison, mon enfant; mais ne viens plus désormais me
trouver pour t' enseigner à lire, puisque cela nous ennuie tous
deux: moi, d'enseigner; toi, d'apprendre.
— C'est ça, dit Robert, essayant de deviner, dans l'air grave
du père, s'il pensait réellement ce qu'il disait, ou si c'était seu-
lement une ironie. « Et vous ne m'en voudrez pas le moins du
monde ?
— Et pourquoi donc? demanda l'ermite.
— Et vous ne vous plaindrez pas à mon père ?
— Ce sera tant pis pour toi , et voilà tout.
. — Vous ne m'appellerez pas paresseux, ignorant?...
— Ne crains rien ; je ne m'intéresserai plus assez à toi pour te
gronder.
— Ah ! c'est une preuve d'intérêt que de gronder les gens, in-
terrompit Robert avec une malicieuse ironie. Eh bien! merci:
je préfère autant qu'on ne s'intéresse pas si fort à moi.
— Tu seras servi à souhait ! répondit le père, ouvrant froide-
ment son bréviaire. Seulement rappelle-toi bien ceci : c'est qu'à
46
dater de ce jour, tu ne seras pour moi ni plus ni moins que les
autres enfants du village. Je te soignerai, si tu es malade; si tu
tombes dans un précipice , je t'en tirerai au péril de mes jours...
mais voilà tout... pauvre enfant! Je t'avais choisi entre tous les
enfants de ce hameau, parce qu'il m'avait semblé lire dans tes
yeux les signes d'une intelligence précoce, et puis je t'avais vu
naître; c'était le jour de ma fête, la Saint-Denis, le 2 octo-
bre 1201 ; il y a de cela douze ans ; tu étais mourant; on pensait
que tu ne vivrais pas, et je t'ondoyais une heure après ta venue
en ce monde : c'est moi aussi qui avais marie ta mère Jacqueline
avec Robert, ton brave et honnête homme de père..., et c'était un
beau jour que celui de leur mariage, celui précisément où Elisa-
beth de Hénault, femme de Philippe-Auguste, mit au monde no-
tre jeune prince Louis VIII... Enfin... enfin... ajouta le saint
homme en soupirant... que la volonté de Dieu soit faite !... tu ne
m'écoutes pas, je t'ennuie... c'est pourtant dommage... va jouer,
va... Robert, fils de vilain, reste vilain... tu pouvais cependant
prétendre à quelque chose de mieux !
— Est-ce que vous m'en voulez... mon père? répéta Robert en
s'éloignant toujours de quelques pas, mais en hésitant.
— Pas le moins du inonde... cela m'afllige, voilà tout...
— Et... vous... ne... me ferez pas de mal. . pas vrai? ajoula en-
core Robert, ne pouvant se décider à s'éloigner...
— Je n'en ai jamais fait à personne, mon fils...
— Ainsi, c'est dit, plus de latin, plus de bréviaire, plus d'heu-
res entières à passer assis , les coudes sur les genoux , la tête dans
les mains, les yeux sur de petits points noirs.
— Seulement, réfléchis bien avant de me quitter, reprit l'her-
mite, car je suis vieux, cassé; je ne puis donner de l'instruction
ici qu'à un seul de vous; je ne peux avoir qu'un élève; toi parti,
demain j'en choisirai un autre...
— Je vous le permets de grand cœur! dit Robert en faisant
une série de cabrioles, depuis l'habitation du père Denis, l'er-
mite de la contrée , le père et le consolateur de tous les habitants,
jusqu'au bas de la plaine où il se mêla aux jeux de ses cama-
rades.
47
11.
Seine il mort.
Cependant, malgré lui, les regards de l'enfant se portaient
encore sur l'orme touffu qui abritait le modeste ermitage au
pied duquel on apercevait, malgré la distance, le front gris du
saint homme, et ses cheveux blancs que soulevait le vent; puis
bientôt Robert regarda un peu moins souvent le vieil arbre, sous
lequel il s'était assis tant de fois; puis les cheveux blancs du saint
homme n'attirèrent plus son attention, son oreille cessa d être
impressionnée par les dernières paroles douces mais sévères de
l'ermite; les cris bruyants de ses camarades l'arrachèrent à sa
distraction, leurs ébats excitèrent les siens; et, une demi-heure
après, il était le plus fou, le plus extravagant de toute la hande
joyeuse.
La nuit seule le fit songer à retourner au logis. Il y revenait en
courant, le front tout trempé de sueur, les lèvres encore sou-
riantes , lorsque le spectacle que présentaient les abords de la
chaumière le glacèrent d effroi; il n'osait plus approcher...
11 y avait, à l'entour, des voisins, des voisines; et tout ce monde
consterné se parlait bas, presque à l'oreille; le chien lui-même,
Ralph, gros chien de berger, au lieu d'accourir en sautant au de-
vant de son jeune maître, ne vint à lui que lentement, les oreilles
basses, la queue entre les jambes.
— « Qu'est-ce donc, Ralph, qu'as-tu? dit l'enfant au chien.
— Qu'y a-t-il donc, mère Michel? demanda-t-il presque aus-
sitôt à la première femme devant laquelle il passa ; vous me faites
tous peur avec vos visages longs d une aune.
— Entre et tu verras, se contenta de répliquer la mère Mi-
chel. »
L'enfant se précipita, le cœur serré, dans la cabane. Un cri de
douleur et d'angoisse annonça son arrivée à sa famille.
L'habitation du père se composait d'une seule pièce servant à
la fois de bûcher , de chambre à coucher et de cuisine. A droite,
on voyait, en un coin, du bois mort en tas et des instruments de
48
bûcheron; à gauche, en l'autre coin, do la paille sur laquelle
figuraient de mauvaises couvertures. C'est là que couchaient
pêle-mêle le père, la mère, trois enfants et deui chiens; au-des-
sus, les poules perchaient sur lin bâton; au milieu de la pièce,
était un grand four près duquel un bahut à pétrir le pain et le
serrer, quand il était cuit; deux escabeaux en bois grossier, un
coffre, une table complétaient l'ameublement de cette seule et
unique pièce.
Ce qui avait arraché un cri à Robert, lorsqu'il entra, c'était la
vue de son père, étendu, pâle, et le front couvert de sang, sur la
couverture qui lui servait de lit. Près de lui Jacqueline pleurait,
se tordait les bras, tandis que les deux petites filles, l'une âgée de
dix ans, l'autre de huit, avec une présence d'esprit admirable,
aidaient le saint ermite à soigner leur père; l'aînée préparait
de vieux linges en bandes pour faire des compresses; 1 autre pré-
sentait un bassin, plein d'eau, pour laver le sang qui coulait des
blessures.
Au cri de Robert, le blessé ouvrit les yeux et voulut parler.
— « Chut, dit le père Denis au bûcheron, ne parlez point; les
blessures qui saignent beaucoup, affaiblissent le malade et sont
dangereuses en cas d'émotions violentes... Ne vous agitez pas
ainsi; et vous, mère Jacqueline, soyez donc plus raisonnable!...
En tombant du haut de cet arbre, votre mari pouvait se tuer,
c'est vrai, mais enlin, il ne s'est pas tué, et c'est offenser Dieu
que de ne pas reconnaître, même en cet horrible accident, les
preuves touchantes de sa miséricorde ; quand il nous arrive un
malheur, demandons-nous aussitôt s'il ne pouvait nous arriver
pis; cette sage réflexion, sans nous consoler tout à fait, aura du
moins pour résultat de nous faire accepter, avec patience et rési-
gnation, l'affliction que le Seigneur nous envoie.
— Que voulez- vous, mon père, reprit Jacqueline en sanglot-
tant, je ne suis pas une sainte, moi! quand j'ai du chagrin, il
faut que je crie , que je pleure...
— Et moi, je vous ordonne de vous taire, répliqua l'ermite,
d'une voix ferme et énergique;» et la bûcheronne se tut.
Alors le saint homme acheva son pansement, et ayant prié tous
49
les assistants de se retirer, il s'assit sur un escabeau, en annon-
çant l'intention de passer la nuit près du blessé.
Bientôt le silence le plus complet régna dans la cabane. Jac-
queline, lasse de pleurer, s'était assoupie ayant ses deux filles
endormies, la tête appuyée sur ses genoux. A la lueur d'un mor-
ceau de vieux linge brûlant dans l'huile , i'ermite lisait son bré-
viaire, et Robert, à qui personne n'avait fait attention jusqu'ici ,
pleurait au pied du lit de son père.
Vers le milieu de la nuit, Sorbon, se soulevant péniblement,
promena ses regards autour de lui; ce mouvement n'échappa pas
à l'ermite ; il quitta son bréviaire.
— « Mon père, dit le blessé, je me sens bien mal; est-ce que
je vais mourir?
— Mon fils, répondit le saint homme, les décrets de la Provi-
dence sont cachés aux yeux des mortels ; en tout état de cause ,
je suis prêt à recevoir la confession de vos fautes.
— Hélas! mon père, reprit douloureusement le bûcheron, un
pauvre diable comme moi , qui passe sa vie à fendre du bois et à
le porter sur ses épaules, a peu de temps à lui pour pécher.
— On pèche aussi bien en pensée qu'en action, mon fds , ré-
pliqua l'ermite.
— En pensée! mon père; je n'en ai qu'une : celle de voir mon
fds devenir un jour autre chose qu'un malheureux bûcheron. J'ai
de l'orgueil, de l'ambition, non pour moi, mais pour cet enfant;
si c'est un péché, je m'en accuse... Etes-vous content de lui , père
Denis? avance-t-il dans ses études?»
L'ermite allait répondre et, sans aucun doute, dire toute la vé-
rité, lorsqu'il se sentit soudain tirer par sa robe ; il vit près de lui
Robert qui, les mains jointes et le regard suppliant, lui faisait
signe de ne pas parler.
— «Vous ne répondez pas, bon ermite, reprit le vieux Sorbon;
ainsi donc je mourrai sans consolation aucune... Je mourrai en
pensant à la vie de misère que je lègue à cet enfant... Mon Dieu !
ajouta t-il en se redressant sur son lit et joignant ses deux mains
à la hauteur de son front; mon Dieu ! vous savez si je vous ai im-
portuné pour moi ; je sujs né pauvre , j'ai vécu pauvre, je mourrai
i. 7
50
pauvre... mais, dans ma misère, un espoir me restait... mon fils
se serait instruit, élevé, et peut-être qu'un jour, le jour de ma
mort , que je ne croyais pas si proche , il m'aurait, sous l'habit
vénérable de prêtre, ouvert les portes de l'éternité... Voilà quel
lut le rêve de toute ma vie , mon père ! voilà ce qui, depuis douze
ans, me fuit trouver l'existence moins triste, ce qui me fait sou-
haiter de vivre!... Concevez-vous ce bonheur, bon ermite?... un
père qui s'endort dans le sein de Dieu, bercé par la voix de son
enfant!... Vous ne l'avez pas voulu, mon Dieu; que votre saint
nom soit béni, soit sanctifié jusqu'à la fin des siècles! Amen.
— Amen! répéta doucement la voix enfantine de Robert.
— Tu es là, Robert? demanda le blessé.
D'un bond, Robert avait passé au chevet du lit, et, pour uni-
que réponse, avait saisi la main de son père.
— Tu es là, cher enfant? reprit le bûcheron... parle-moi , fais-
moi entendre ta voix, console au moins mes derniers instants, en
médisant que tu es docile, studieux, que le bon ermite est con-
tent de toi...
Et comme Robert se taisait, Sorbon reprit :
— Tu as bien étudié aujourd hui, n'est-ce pas? et demain, tu
étudieras encore et tous les jours : et l'ermite qui te sert de père
spirituel, est content de toi; et il consent, même après ma mort, à
te continuer ses soins, n'est-ce pas? »
Au lieu de répondre, Robert tourna vers l'ermite ses beaux
yeux noirs, mais si suppliants, que le saint homme qui allait par-
ler, se tut aussitôt.
— Pas de réponse! reprit le moribond d'une voix si plaintive,
que l'enfant se précipita, à deux genoux, sur la paille du lit du
bûcheron.
— Je vous demande pardon , mes deux pères, dit-il, se tour-
nant alternativement vers le bûcheron et vers l'ermite.
— Pardon ! répéta Sorbon , avec étonnement.
— Pardon, oui, pardon! oui, je suis un méchant enfant, reprit
Robert; le bon Dieu ma puni ; je le vois bien aujourd'hui, puis-
que le jour où j'ai le plus affligé mon père et l'ermite, l'un me
chasse de sa présence, et l'autre va mourir... Oh! mon Dieu!
51
ajouta— t— il en sanglotant, mon Dieu! je me repcns, pardonnez-
moi, mon Dieu ! écoutez moi, rendez la vie et la santé à mon père!
et, quoique le latin ne m'amuse guère, et la lecture pas du tout,
je fais le vœu, si le bon ermite ne veut plus m' instruire, d'aller
à pied et en mendiant jusqu'à Paris, d'étudier jour et nuit, de
n'avoir ni repos, ni relâche que je ne sois devenu docteur... et
alors, oh! mon Dieu... faites vivre mon père jusqu'à ce que
ses vœux soient accomplis!
— Oh ! non ! tu n'iras pas à pied à Paris, cher enfant, du moins
tant que je vivrai, interrompit l'ermite attendri de cette explosion
de piété filiale chez Robert; je t'enseignerai ce que je sais d'a-
bord ; puis après, nous verrons; Dieu que tu pries si bien, aura
pitié de toi. »
Le vieux bûcheron versait des larmes d'attendrissement et de
joie; et l'ermite, le voyant plus calme, alla achever la nuit chez
lui.
La joie fait tant de bien, mes enfants, surtout quand elle vient
du cœur, et qu'elle porte au cœur! Le lendemain donc,etcomme
si Dieu eût exaucé le vœu touchant de l'enfance, le vieux Sorbon
fut en état de se Jever ; et, à l'aube du jour, quand le père Denis
ouvrit la porte de son ermitage pour saluer l'aurore, il trouva
Robert agenouillé sur la pierre du seuil.
— « Remercions Dieu d'abord, nous étudierons ensuite , dit
l'ermite, en passant sa main vénérable dans les beaux cheveux
bruns de l'enfant.
— Ainsi, vous m'avez pardonné, mon père? dit Robert.
— Tu t'étais repenti, » répondit l'ermite.
L'homme propose et Dieu dispose, comme on dit, mes enfants;
le bûcheron revint à la vie, mais le vieil ermite mourut; et Ro-
bert, fidèle à son serment, partit à pied pour Paris.
En ces temps-là, les collèges n'étaient pas institués comme
de nos jours. La pauvreté des écoliers était telle, qu'obligés de
mendier pour vivre, il leur restait peu d'heures pour l'étude;
puis les mauvais écoliers se trouvaient en plus grand nombre que
les bons. Jouer, se battre, mendier, devenait le passe-temps obligi
de cette jeunesse turbulente. Robert Sorbon eut donc toutes les
peines du monde à s'instruire; il lui fallut surmonter les plus
grands obstacles pour en venir à ses fins. Mais ce que peuvent une
loi vive, une volonté ferme, il l'accomplit. Il venait d'être nommé
chapelain et confesseur de saint Louis, lorsque son père se sen-
tant mourir, le fit appeler. Robert lui rendit les derniers devoirs;
puis, comblé des faveurs du roi qui l'avait en grande estime, l'ad-
mettait à sa table, et se plaisait à ses entretiens, il put soulager
la misère de sa mère et établir ses deux sœurs.
En 1251 , Robert Sorbon obtint un canonicat à Cambrai; ce
fut alors que, se rappelant les obstacles qu'il avait eu à vaincre
dans ses études, il résolut d'en aplanir la voie pour les autres
pauvres écoliers; il fonda donc une société d' ecclésiastiques sécu-
liers, qui vivant en commun, et ayant les choses nécessaires à la
vie , ne fussent plus occupés que de l'étude et enseignassent gratui-
tement.
Saint Louis, voulant participer à cette œuvre utile, acheta pour
Robert trois maisons : l'une située rue Coupe-Gueule, devant le
-palais des Thermes, les deux autres, rue des Deux-Portes et rue
des Maçons. Le revenu de ces maisons fut affecté à l'entretien des
pauvres écoliers, à qui le roi donna en outre, soit un sou, deux
sols, soit dix-huit deniers, par semaine, pour les aider à vivre. Le
nombre des pauvres écoliers, admis dans ce collège au temps de
saint Louis, s'élevait à cent; le collège s'appela d'abord Panne
maison , puis plus tard Sorhonne, du nom de son fondateur.
Sorbon en fut en même temps nommé directeur; toutefois, ce
ne fut qu'après dix-huit ans d'expérience dans l'administration de
cette maison qu'il en rédigea les statuts, lesquels n'ont jamais été
ni réformés , ni changés. En 1271 , Robert acheta , près de la Sor-
honne, une maison où il fonda le collège de Calvi, appelé aussi
la petite Sorbonne. On s'y occupait des études élémentaires ; mais
ce dernier établissement fut supprimé, en 1636, par le cardinal
de Richelieu, qui fit bâtir une église à sa place.
Robert Sorbon devint, en 1258, chanoine de Paris; sa répu-
tation s'étendait si loin, que des princes le prenaient, dit-on, pour
arbitre des différends qui s'élevaient entre eux. Il mourut le
15 août 1274.
jFr fviri jJrpiu
■: N
53
HISTOIRES MERVEILLEUSES
DU
ROI PÉPIN ET DE SON FILS CHARLEMAGNE.
(PREMIÈRE HISTOIRE.)
LE ROI PÉPIN.
I.
H cm il advint que Pépin , le lire'' , fui juge digne du trône.
Depuis qu'on avait compté l'an 673 de la nativité de l'en-
fant Jésus, et que le roi Thierry , premier du nom, était monté
sur le trône , le royaume de France avait été gouverné par des
seigneurs appelés maires du palais : car, depuis Thierry Ier, les
successeurs de Mérovée et du premier roi chrétien, le grand
Clovis, étaient si fort dégénérés qu'ils passaient leur vie en désœu-
vrement et paresse ; bref, de la souveraineté , ils n'avaient con -
serve que le nom. Or, ce n'est point ainsi que Dieu entend la
mission des rois sur la terre ; il leur a donné la puissance afin
qu'ils l'exercent pour le bonheur des peuples et la gloire de son
nom.
Parmi ces maires du palais, il y en eut un , Pépin-le Gros, ou
de Héristel, qui gouverna glorieusement le royaume de France
sous les rois Clovis III, Childebert II, fils de Thierry Ier, et Da-
gobert II. Pépin de Héristel laissa un fils plus grand encore
que lui, lequel gouverna aussi d'abord comme maire du palais,
sous Clotaire IV, Chilpéric II et Thierry IL II s'appelait Charles;
et comme c'était un illustre et puissant serviteur de Dieu, et
qu'il faisait triompher sa cause en frappant ferme et fort, comme
avec un marteau, sur les Sarrazins infidèles, qui étaient venus
attaquer la France jusque dans la Touraine , on lui donna le
surnom de Martel.
54
Thierry II étant mort, vers l'année 737, Charles Martel ne
plaça plus de rois sur le trône; il ne s'empara pas non plus de la
couronne, mais il se contenta de gouverner sous le titre de duc
des Français , et de préparer les voies à son lils : car les temps
que le Seigneur avait marqués pour que les descendants de Pé-
pin de Héristel reçussent ses oints, n'étaient pas encore venus. Le
trône de France demeura donc vacant pendant cinq années. Le
Seigneur, qui réservait ses plus signalées faveurs au lils de son
digne serviteur Charles Martel, donna une place au père au mi-
lieu des tombeaux des rois; Charles Martel fut enterré à Saint-
Denis.
Or, les temps marqués par le Seigneur approchaient. Pépin,
le second du nom, parmi les maires du palais, et le premier et le
seul de ce nom, parmi les rois de France , avait eu une enfance
remplie de beaux traits de courage et de vertu. Comme il était
petit, on l'avait, par moquerie, surnommé le Bref, et il est encore
appelé Pépin-le-Bref; mais il prouva bientôt que. s'il était petit de
taille , il était grand de cœur. Le pape , qui résidait à Rome, et
avait profonde douleur de voir à la tête du beau royaume de
France des rois indignes de ce titre, s'inspira de Dieu; et, la deux
cent soixante-dixième année après l'avènement du grand Clovis,
il appela les oints du Seigneur sur un successeur capable de sou-
tenir la gloire du premier trône de la chrétienté. Boniface , qui
était un évoque de beaucoup de renom, h Mayence, sur les bords
du Rhin, ayant reçu mission du pape, vint à Soissons, et il oignit
d'huiles bénites le front de Pépin , en le proclamant roi de France
au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit, afin que cette pa-
role de Dieu : Ne touchez pus à mes oints, lût un bouclier pour sa
personne et celle de ses descendants.
Et comme les seigneurs de France s'étonnaient que Dieu eût
choisi un homme si petit de taille pour en faire leur souverain, et
qu'ils en souriaient entre eux dédaigneusement, Pépin mit en
leur présence deux taureaux furieux qui luttaient ensemble, et il
dit aux seigneurs : « Maintenant , qui de vous ira les séparer ?
Celui qui les séparera, ne sera-t-il pas, selon votre jugement, le
seul digne d'être votre souverain ? »
55
Personne entre les seigneurs n'osa s'élancer entre les taureaux
furieux pour les séparer. Alors Pépin, qu on avait surnommé le
Bref, s'élança, et saisissant d'une main l'un des taureaux par la
corne, il le fit reculer et l'arrêta , tandis que, de son genou, il fai-
sait ployer sous lui le second taureau et le perçait de son épée.
Tous les seigneurs stupéfaits applaudirent, et Pépin leur dit:
« Vous à qui la majesté de l'esprit et du cœur ne suffisent pas,
jugez-vous maintenant que je sois digne d'être votre roi ? »
« Oui ! oui ! crièrent ensemble tous les seigneurs ; il est coura-
geux et fort comme nos vieux rois chevelus! Il est digne d'être
notre roi ! »
II.
Comment le roi Pépin fut trompé par son majordome.
Pépin protégea de tout son pouvoir la foi chrétienne , de sorte
que tous les princes chrétiens vinrent à sa cour et se rangèrent
sous sa bannière. Il y avait, en ce temps-là, beaucoup de païens en
Allemagne ; le roi les chassa avec l'aide de son frère , Carloman.
Ensuite il chargea Carloman du soin de gouverner une partie du
pays ; pour lui, il se fixa avec ses gens dans un château, sur la mon-
tagne de Ratisbonne en Bavière, car il craignait que le nombre des
païens ne vînt a s'accroître en Allemagne, s'il demeuraiten France
et ne les surveillait de près.
Or, il arriva que le roi de Carniole envoya à Pépin une am-
bassade pour lui offrir la main de sa fille, car le roi Pépin n'était
pas encore marié, et tous les princes de la chrétienté briguaient
l'honneur de son alliance. Quand il eut reçu l'ambassade du roi de
Carniole, Pépin tint conseil avec ses barons ; après quoi, il répon-
dit aux ambassadeurs, en leur donnant son portrait, que leur sei-
gneur et maître ferait bien de lui envoyer, en échange, celui de sa
fille, décidé qu'il était à ne prendre femme qu'autant qu'elle lui
plairait par sa beauté. Le roi de Carniole, fort content du succès
de son ambassade, montra le portrait de Pépin à sa fille, et la fit
aussitôt peindre elle-même par le meilleur peintre de son royaume.
Puis il renvoya ses ambassadeurs au château de la montagne de
Ratisbonne, où le roi Pépin les reçut à merveille.
5G
Pépin avait un majordome, qu'on appelait le Chevalier Uaux, à
cause de la couleur de ses cheveux et de sa barbe ; celui-ci jouis-
sait d'un grand crédita la cour. Pépin lui montra le portrait de
la princesse de Carniole, et lui demanda ce qu'il en pensait. Le
Chevalier Roux lui dit : « Sire, cette princesse me plaît beaucoup;
mais c'est à vous qu'elle doit plaire , à vous à bien rélléchir selon
votre haute sagesse.» Le roi reprit: Eli bien ! mon avis est que si la
princesse est aussi belle que son portrait, je veux la prendre pour
femme. » Le Chevalier Roux répliqua : « Sire, en ce cas, laissez-
moi faire, et m'envoyez près du roi de Carniole ; si la princesse
n'est pas telle qu'on vous la représente, je trouverai bien moyen
de la faire rester chez son père. Ce conseil parut bon à Pépin, et il
le suivit.
Mais le Chevalier Roux n'avait donné ce conseil à son maître
qu'avec des intentions perfides. Il possédait lui-même une fille
que le roi ne connaissait pas, et dont la figure se trouvait, par un
singulier hasard, avoir une étrange ressemblance avec le portrait
qu'il avait sous les yeux ; il forma donc l'odieux projet d'entraîner
la princesse de Carniole dans un piège et de s'en défaire , pour pré-
senter ensuite sa fille à Pépin, comme sa véritable fiancée. Il trama
ce complot avec sa femme et un aftidé qui lui était tout dévoué ;
il fut convenu entre eux qu'au premier avis qu'il leur donnerait,
ils viendraient à sa rencontre avec sa fille en un certain lieu indi-
qué ; puis il partit avec un train magnifique, digne en tout du roi
qu'il allait représenter. Outre sa fille, le Chevalier Roux avait trois
fils ; il les avait emmenés avec quelques-uns de ses propres gens
pour se composer une suite brillante. Le majordome et les siens
furent traités avec de grands honneurs par le roi et la reine de
Carniole. On donna de pompeux festins ; on dansa, on échangea
des présents; il y eut un brillant tournoi de chevaliers; enlin la
fête dura huit jours, car ce malheureux père ne savait pas les noirs
desseins du majordome du roi Pépin sur sa fille. Le moment du
départ étant venu, le souverain de Carniole, pour rendre sa fille
plus digne encore de la haute alliance qu'elle allait contracter,
voulut lui donner une nombreuse et superbe escorte. Ce projet
dérouta un moment les plans criminels du Chevalier Roux: mais
57
l'âme du méchant est féconde en noirceur, et le majordome dit au
roi : « Sire, j'ai reçu, de mon seigneur et maître, des instructions
auxquelles je me dois conformer; telle suite que vous voudrez
donner à la princesse pourra l'accompagner jusqu'aux frontières
de votre royaume; mais, hors de ces limites , mon seigneur et
maître a ordonné que sa future épouse n'eût d'autre escorte que
les princes et seigneurs de ses Etats, qui l'attendent pour la rece-
voir d'une façon royale. — Qu'il soit fait ainsi que le désire le roi
Pépin, reprit le monarque.» Le père et la fille ne se séparèrent
toutefois qu'avec beaucoup de tristesse et de larmes ; enfin il fallut
se quitter: le bon roi recommanda la princesse à la garde du Dieu
éternel et à la fidélité du Chevalier Roux ; puis il ordonna à tous
les seigneurs qui accompagnaient sa fille, de revenir sur leurs pas
dès que le majordome leur en donnerait le signal.
Or, quand le traître chevalier crut que le moment était venu de
mettre son projet à exécution , il congédia les seigneurs de la cour
de Carniole, et envoya, par un message, prévenir le roi Pépin
qu'il était en route avec sa fiancée ; quant à lui, il ne poursuivit
plus son voyage qu'à petites journées, sous le prétexte de ne pas
fatiguer la princesse. Une fois arrivé à la Vallée des Moulins, vé-
ritable désert à la droite d'Augsbourg , sur la route de France , il
trouva là sa fille avec sa femme et son méchant affidé. C'est alors
qu'il se passa une scène bien triste et bien cruelle ; on arracha les
robes et les bijoux de la princesse de Carniole , et on en revêtit la
fille du Chevalier Roux. On étouffa les cris de l'infortunée prin-
cesse, et on l'abandonna à la férocité de deux des gens du cheva-
lier, qui, moyennant forte récompense , promirent de la mettre à
mort. Le Chevalier Roux croyait avoir de bonnes raisons pour ne
pas douter d'eux; il repartit donc , se dirigea vers le château de la
Montagne deRatisbonne, accompagné désormais de sa propre fille
qu'il présentait , sur son passage , pour celle du roi de Carniole.
La ressemblance de la fille du majordome avec le portrait delà
princesse était, nous l'avons dit, effectivement bien grande. Aussi
ce fut avec des démonstrations de joie extraordinaires que Pépin
reçut la prétendue descendante des souverains de Carniole ; celle-
ci se prêta, de son côté, avec beaucoup d'hypocrisie au rôle que
i. s
lui Ibisoil jouer sa famille; et, tout d'abord, sous prétexte de re-
mercier le majordome et ses trois fils de l'heureux résultat de leur
mission, elle amena le roi à leur conférer de nouveaux honneurs ,
et à leur faire des présents considérables. Le mariage fut bien-
tôt célébré avec une pompe tout à fait digne de la fille d'un
roi puissant, et du plus illustre monarque de la chrétienté. Le
Chevalier Roux et sa famille jouirent ainsi, pendant plusieurs an-
nées, avec impunité, des fruits de leur crime. Mais l'œil de Dieu
restait ouvert sur eux ; et pour eux , comme pour tous les cou-
pables, le jour du châtiment devait luire.
II.
Ce <|ui arriva ù la Glle do roi de Carniole.
La Providence, à l'aide d'un de ces phénomènes étranges
qu'elle suscite quelquefois en faveur de l'innocence, avait ré-
pandu tout à coup sur le visage et sur tout le corps de l'infortu-
née princesse de Carniole l'empreinte d'un sommeil profond, lé-
thargique, tout semblable à la mort. Vaincue à la fois par sa
douleur et son effroi, la pauvre jeune fille était tombée inanimée
aux pieds des misérables qui avaient mission de l'assassiner, avant
qu'ils eussent eu le temps de penser même à consommer leur
crime ; d'abord ils prirent cette chute pour un évanouissement,
et ils se disposaient à profiter de cette circonstance pour frapper
leur victime, sans avoir à éprouver de sa part ni cris ni résistance;
mais ils aperçurent comme de petites flammes bleues qui s'échap-
paient de son corps, et ils eurent peur; l'un d'eux prit toutefois
sur lui d'approcher et de remuer, du bout du pied, les jambes
et les bras de la princesse. Mais il les trouva sans mouvement.
« Elle est morte, dit-il à son camarade; viens plutôt t'en assurer
toi-même. » Celui-ci s'avança à son tour; mais de nouveau il
parut sortir de ce corps inanimé, des flammes bleuâtres: pour
cette fois, les deux assassins reculèrent d'épouvante; puis cher-
chant alors à rassurer leur conscience, ils se dirent l'un à l'autre :
« Voilà un prodige qui nous vient merveilleusement en aide, nous
en profiterons; et quoi qu'il arrive, comme nous n'aurons commis
58
le crime que mentalement, nous aurons la récompense et jamais
le châtiment. »
Et les deux hommes s'en allèrent demander le priv du sang
que, grâce à Dieu, ils n'avaient pas versé; et ils abandonnèrent le
corps de la princesse aux bêtes et aux corbeaux du désert de la
grande Vallée des Moulins : car, en ce temps, la ville, si blanche et
si régulière de Munich n'existait pas, et l'on n'en vil de trace,
encore fort imparfaite, que plus de trois cents ans après.
Toutefois la princesse n'était qu'en état de léthargie, et quand
les assassins furent loin, bien loin, et qu'il n'y eut plus de leur
part danger pour sa vie, le ciel qui avait pris soin d'éloigner d'elle
tous les animaux du désert, la réveilla au bout d'une nuit et
deux jours. Il se trouva que, par un autre merveilleux dessein de
la Providence, l'infortunée avait perdu la mémoire , non-seule-
ment de la scène qui l'a\ait réduite en cet état, mais même de ce
qu'elle avait été, de sa famille, de sa naissance; elle se réveilla
donc, pour ainsi dire, comme un enfant qui viendrait de naître,
regardant partout autour d'elle avec surprise, et conservant néan-
moins, dans son esprit, le sentiment vague de quelque événement
qui lui serait arrivé. La pauvre fille du roi de Carniole, guidée
par un instinct de conservation naturelle à tous les êtres, se leva
enfin, et tournant ses yeux vers le ciel, lui demanda avec ferveur
des aliments pour se nourrir, un toit pour s'abriter. Elle avait fait
une lieue environ, et se sentait déjà bien fatiguée, lorsqu'enlin
un meunier vint à passer sur les hauteurs qui encaissent la vallée.
Celui-ci, voyant cette jeune tille errer ainsi seule à travers ce dé-
sert, la prit tout d'abord pour une pauvre insensée; mais sa
compassion n'en fut que plus vive, et il se dirigea aussitôt vers elle.
A l'aspect d'un être humain, la malheureuse princesse ne parut
pas effrayée; loin de là, ce fut un nouveau trait de lumière pour
son esprit; elle se rappela, dès ce moment, avoir déjà vu des fi-
gures humaines ; elle retrouva même sa voix pour répondre au
bon meunier qui l'interrogeait sur les causes étranges de sa pré-
sence dans cette solitude; toutefois ses réponses n'apprirent rien
au meunier, sinon que la pauvre fille avait dormi longtemps, bien
longtemps; elle ne se souvenait pas d'autre chose. Le meunier
60
soupçonna qu'il y avait là-dessous quelque grand mystère ; il
engagea donc la pauvre jeune fille à accepter l'hospitalité chez
lui, espérant bien qu'avec le temps la mémoire lui reviendrait, et
qu'elle pourrait donner quelques éclaircissements sur sa famille.
Dès que la princesse fut arrivée au logis avec le meunier, qui
l'avait fait monter sur son âne , on lui présenta du pain à manger,
de l'eau à boire ; elle trouva tout bien bon et leva de nouveau ses
yeux vers le ciel pour le remercier ainsi que son hôte, et demanda
comment elle pourrait reconnaître tout le bien qu'on lui faisait.
Le meunier, qui n'était pas riche, lui dit : «Reposez-vous d'abord,
ensuite vous aiderez ma femme et mes filles dans leur travail.
Vous serez en tout point traitée comme si vous étiez de la mai^
son : car évidemment c'est le bon Dieu qui a voulu vous offrir à
ma vue, et il cache, dans cette rencontre, quelques merveilleux
desseins. » Le meunier parlait ainsi, parce qu'en ce temps-là les
hommes étaient simples de cœur et ne trouvaient pas extraor-
dinaires les prodiges que Dieu permet en faveur de l'homme, sa
créature.
Voilà donc une fille de roi travaillant dans un moulin avec la
femme et les filles d'un meunier ; elle accomplissait avec la plus
parfaite docilité tout ce qu'on lui demandait; toutefois, ni le meu-
nier, ni sa femme, ni ses filles, n'abusaient de sa bonne vo-
lonté. En voyant la blancheur des doigts effilés de l'infortunée,
ces bonnes gens avaient le pressentiment que Dieu ne l'avait pas
créée pour de pénibles travaux, et ils avaient soin de lui choisir
toujours la besogne la moins pénible ; ils auraient même bien
voulu la nourrir à rien faire ; mais, outre qu'ils ne le pouvaient
pas, elle ne l'eut jamais voulu.
Un jour qu'il lui tomba sous la main quelques brins de soie
et un tissu tout uni, elle s'en empara comme par instinct, et se
mit à broder les plus jolis dessins, mêlant les soies avec un art et
un goût incomparables ; les filles du meunier se récrièrent de sur-
prise. La princesse ne paraissait guère moins étonnée qu'elles;
seulement elle dit: « Je crois me souvenir d'avoir fait autrefois
de précieuses choses avec de l'argent et de l'or ; je pense que si
j'avais en ma possession de ces riches matières, je broderais des
61
objets d'un grand prix, capables de dédommager ceux qui me lo-
gent et me nourrissent ; on les ferait vendre à la ville. »
Les filles du meunier parlèrent de cette découverte au meu-
nier et à sa femme qui, tout enchantés, se bâtèrent de procurer à
l'inconnue , si féconde en prodiges , tout ce qu'elle pouvait dé-
sirer. Bientôt il ne fut plus bruit à la ville que des merveilles du
moulin : chacun voulait, à tout prix, posséder des tissus d'or et
d'argent brodés des mains de l'inconnue. Or, le meunier devint
en peu de temps riche, très-riche. Mais ce n'était pas encore
là toute la récompense que Dieu lui réservait.
III.
Dieu conduit au moulin la fausse reine et le chevalier Roux.
Le roi Pépin s'était donc marié à la fille du Chevalier Roux ,
qu'il prenait pour la fille du roi de Carniole ; ce dernier vint à
mourir peu de temps après. A cette mort, la fausse reine feignit
une grande douleur de manière à donner le change à tous lus soup-
çons de Pépin, s'il en avait pu concevoir. Le roi eut de la fille du
Chevalier Roux quatre enfants : Léon , Vemermann , Rapath et
Agnès. Il y avait déjà cinq ans que durait ce mariage imposteur,
lorsque Pépin lit de nouveau la guerre aux Bohémiens, aux
Huns, aux Saxons dont il battait toujours les armées sans cesse
renaissantes. Quand il les eut complètement vaincus , il vint se
reposer encore au château de la Montagne de Ratisbonne. Un jour
qu'il s'était rendu à Augsbourg avec sa famille, la fausse reine
entendit là beaucoup parler des chefs-d'œuvre merveilleux que
l'on faisait au moulin ; de son propre mouvement, elle témoigna
le désir le plus vif d'en connaître l'auteur pour lui comman-
der de riches broderies selon son goût. Le 'temps était très-
beau; au lieu de faire venir la brodeuse à Augsbourg, le roi pro-
posa donc une cavalcade au moulin; cette idée sourit beaucoup
à sa femme. Elle prit place, aux côtés du monarque, sur un su-
perbe palefroi dont la tête était ombragée de belles plumes
blanches, et qui traînait jusqu'à terre une housse de velours
brochée d'or et chargée de pierreries. Le Chevalier Roux faisait
partie de la cavalcade , et triomphait, dans son cœur orgueilleux,
de voir sa fille ainsi, la plus éclatante reine entre toutes les reines
du monde. Toutefois, en dépit de cet endurcissement naturel à tout
homme habitué au crime, le Chevalier Roux ne put se défendre
d'un certain sentiment de remords en traversant la Vallée des
Moulins; ses regards se tournaient involontairement sur sa tille ,
qui n'était pas saisie d'un moindre tourment que lui, et qui déjà
commençait à se reprocher d'avoir témoigné le désir de connaître
la brodeuse du moulin. On arriva pourtant ; le roi mit pied a terre,
et tendit lui-même la main et le genou à la reine pour l'aider à
descendre de son palefroi. Le meunier , sa femme et ses Qlles fu-
rent éblouis de ce brillant cortège qui s'arrêtait près de leur mou-
lin, et ils attribuèrent incontinent cette étrange visite à l'in-
connue qu'ils avaient recueillie ; car le meunier n'avait toujours
cessé de répéter : « La destinée de cette jeune fille finira par
s'éclaircir, vous le verrez ; c'est Dieu qui nous l'a envoyée pour
son bonheur et pour le nôtre. »
Seule des habitants du moulin, l'inconnue ne s'était pas pré-
cipitée à la porte ; et, comme si quelque voix secrète lui eût dit
qu'il n'y avait dans tout ce faste royal rien d'étranger, de nouveau
pour ses yeux, elle demeura près de sa broderie et travaillant
comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé au dehors.
Cependant le roi dit au meunier : a Où donc est cette fée du
moulin qui fait de si merveilleuses choses? Voici la reine qui dé-
sire la connaître et lui commander quelques travaux qui lui se-
ront généreusement payés. Est-elle parmi ces trois jeunes filles?»
Le meunier, tout rassuré par la manière bienveillante avec la-
quelle lui parlait le roi, répondit: a Ces trois personnes sont
mes filles, et la bonne mère que vous voyez, ma femme ; aucune
d'entre elles ne serait capable d'exécuter les beaux ouvrages que
vous désirez; elles ne pourraient que pétrir, pour vous l'offrir,
une pâte bien levée et cuite à point , si vous avez faim, et vous
présenter un lait pur trait de leurs mains, si vous avez soif. » Le
roi fit, avec un sourire, signe au meunier qu'il ne dédaignait pas
l'offre; or, le meunier poursuivit ainsi : « Quant à la jeune fille
que vous appelez notre fée, et dont la vue vous flattera d'autant
63
plus qu'elle a, si je ne me trompe, beaucoup de ressemblance
avec la reine ^cn disant ces mots, le meunier jetait à la dérobée un
coup d'oeil sur la femme du roi) , elle est restée dans la maison
tout occupée de son ouvrage. — Voyons-la, et jugeons de la res-
semblance,» lit le roi en introduisant par la main la reine dans la
maison du meunier. La brodeuse se leva alors, avec une grâce
qui n'avait rien d'emprunté, pour faire honneur aux deux per-
sonnages qui entraient. Tout à coup une révolution étrange s'o-
péra dans son esprit et sur sa figure ; à l'aspect du roi et de celle
qui l'accompagnait, elle jeta un cri, et retomba sur son siège; on
eût dit qu'elle se réveillait en sursaut après un rêve horrible. Pour
cacher son trouble, elle essaya de reprendre son tissu et ses cro-
chets à broder. La fausse reine n'était guère moins émue qu'elle,
non pas que son imagination se prêtât tout à fait à croire à la
réalité de ce qu'elle eût appelé la résurrection de la princesse de
Carniole ; mais ce qu'elle comprenait avant tout, c'est qu'il y avait,
sous cet humble toit, un mystère auquel ses remords ne la lais-
saient pas étrangère; le roi Pépin était non moins vivement
préoccupé. La ressemblance de la brodeuse du moulin avec le
portrait qu'il avait eu autrefois sous les yeux, était plus grande
encore qu'avec la reine. Il se le rappela dans toute sa grâce et sa
majesté, quoique depuis son mariage on eût eu soin, par pru-
dence, de le faire disparaître de peur qu'un point de comparaison
journalier ne l'amenât enfin à pénétrer l'odieux secret de son ma-
riage. La fille du Chevalier Roux offrait bien les traits de la pein-
ture qui l'avait séduit ; c'était bien toute leur régularité prise en
détail, mais il leur manquait d'être aussi gracieux, aussi dignes
dans l'ensemble; ils avaient d'ailleurs une certaine dureté qui lui
avait toujours semblé ne pas répondre parfaitement à la douceur
harmonieuse qu'exprimait le portrait. Entre ce portrait et la bro-
deuse du moulin, au contraire la ressemblance était en tout point
si parfaite, que, sans concevoir même le plus léger soupçon, le roi
ne pouvait se défendre d'un grand étonnemeit. Dans un premier
mouvement, il se laissa aller jusqu'à dire: «Voilà la véritable reine
du portrait. » Quoique le roi eût prononcé ces paroles pour ainsi
dire malgré lui , et sans aucune intention d'offense pour elle, a
64
fausse reine tressaillit jusqu'au plus profond de sa conscience, et
poussée par un de ces vertiges que Dieu jette dans l'esprit des cou-
pables les plus endurcis pour qu ils se trahissent eux-mêmes, elle
s'écria en se retournant vers le seuil de la porte : « Mon pire !
mon père ! fuyez ! Elle est là! — Quel démon s'empare donc de
vous, interrompit Pépin, stupéfait de cette exclamation? Est-ce
que le roi de Carniole, votre père, n'est pas mort ? — Mon père
mort ! Que dites-vous? mon père est mort ! reprit à son tour la
brodeuse du moulin, tout à coup éclairée par le cri de la nature.
Ah ! mon père, mon pauvre père ! s'il savait tous les maux qu'on
m'a fait souffrir ! »
Le Chevalier Roux, au bruit qu'il avait entendu, venait de fran-
chir précipitamment le seuil de la porte ; d'un seul regard, il eut
bientôt sondé tout le mystère de la maison du meunier; il essaya
donc de donner le change au roi. « Cette pauvre fille est vrai-
ment folle, et sous la puissance des démons, dit-il; il faut redouter
les effets de sa vue sur la reine ; sire, je vous en conjure, sortons,
retournons à Augsbourg ; je chargerai quelqu'un de prendre soin
de cette infortunée et d'envover chercher un prêtre pour l'exor-
ciser.
— La reine et moi, nous en avons, je commence à le croire, au-
tant besoin qu'elle , répondit le roi: car nous nous sommes tous
deux sentis pris de mouvements bien étranges. » En disant ces
mots, le roi commençait à jeter sur son majordome un regard pé-
nétrant, quoiqu'il ne se rendit encore nullement compte du mys-
tère qu'il cherchait à lire sur tous les visages.
L'inconnue du moulin, baissant de nouveau les yeux, avait es-
sayé de reprendre son ouvrage; elle se reprochait en silence l'ex"
clamation involontaire qui lui était échappée ; elle craignait bien
moins les fureurs de la fausse reine et du Chevalier Houx que
les troubles qu'elle pourrait susciter dans l'empire ; cependant il
lui était impossible de cacher les larmes que lui faisait verser
la mort de son père, apprise si inopinément.
La voyant pleurer ainsi, le roi lui dit : « Consolez- vous; quelle
que soit la cause de vos chagrins, il ne vous sera fait aucun mal ;
je vous prends sous ma protection, et malheur à qui vous tou-
63
cherait seulement un cheveu! » Puis se tournant vers le major-
dome et les gens de sa suite, il dit : « Personne ne doit rester ici;
que tout le monde me suive, c'est ainsi que je l'entends ! » Cha-
cun s'en fut donc avec le roi Pépin, qui, tout le long de la route,
se prit à rêver profondément à cette aventure , et résolut bien
d'éclaircir par lui-même le mystère, s'il y en avait un.
IV.
La (Me tiu roi île Carniole reconnue par Pépin.
Quand la fdle du roi de Carniole ne se vit plus entourée que
du meunier et de sa famille, elle donna un libre cours à sa dou-
leur, et raconta avec la simplicité la plus touchante comment la
mémoire lui était soudain revenue à l'aspect des personnages que
Dieu avait indubitablement conduits au moulin ; comment elle se
souvenait alors et de son enfance royale et des grandeurs qui
l'entouraient, et du portrait envoyé par le roi Pépin, et de son
mariage projeté avec ce monarque ; enfin de sa première ren-
contre avec la fille du Chevalier Roux dans la Vallée des Mou-
lins, et du crime commis par ce misérable. Ce qu'elle ignorait
complètement, c'est la manière miraculeuse dont elle avait pu
échapper aux poignards des deux assassins à qui le Chevalier
Roux l'avaient abandonnée, après leur avoir compté d'avance la
moitié du prix de leur forfait. Nonobstant la scène dont elles
avaient été témoins, et surtout malgré l'accent si plein de vérité
de l'inconnue, la meunière et ses trois filles étaient fort tentées de
la soupçonner atteinte de folie ; mais le meunier avait, lui, des
idées bien différentes; il persévérait à voir l'œuvre de Dieu se
poursuivre dans l'existence de celle qu'il avait recueillie et à qui
il devait déjà sa fortune ?
— Ah! mon Dieu! est-elle malheureuse! disaient entre elles
la mère et les filles! La voilà à présent qui s'imagine être reine !
Est-ce que cela est possible qu'elle soit reine? — Pourquoi pas?
répondit le mari; Dieu, qui peut tout, a fait de bien plus grands
miracles. »
Et l'infortunée princesse, humiliée de toutes ces réflexions qui
se faisaient devant elle, penchait son front avec douleur, et ré-
i. 9
66
pondait : — Mon malheur n'est pas que vous doutiez; mais il es)
toul entier dans la vérité de mon récit. Plaise au ciel que Le se-
cretde mes infortunes demeure enseveli sous cet humble toit!
car, moi, je me suis toujours trouvée heureuse avec vous; et mes
chagrins, je ne les dois qu'à la lumière fatale qui vient tout à coup
d'éclairer mon esprit. »
En ce moment, on heurta avec violence à la porte du meunier.
« Qui est là? demanda celui-ci, étonné qu'on frappât si fort. —
Moi, le roi! ouvrez! répliqua une voix du dehors. — Que va-t-il
encore arriver? se demandèrent tous les gens de la maison, et
surtout la princesse de Carniole.»On ouvrit. Le roi entra traînant
par les cheveux un homme après lui, et dit en même temps:
«Rassurez-vous; pour revenir en secret ici, je m'étais fait accom-
pagner de mon seul majordome ; mais ce traître, que j'ai toute ma
vie comblé de bienfaits, une fois que nous fûmes parvenus au
fond de la vallée, n'a-t-il pas tenté de me frapper, par derrière ,
d'un coup mortel. Dieu merci! il avait affaire au roi Pépin, et,
d'un revers de main, je l'ai étendu à mes pieds plus aisément
encore que je n'abattis jadis, d'un coup de poing, le taureau fu-
rieux. J'aurais pu en finir avec ce misérable ; mais j'ai pensé que
je découvrirais ici le motif de son crime et de bien d'autres en-
core peut-être; et je l'ai traîné par les cheveux jusqu'au moulin,
en l'état que vous voyez. »
Le Chevalier Roux, n'espérant désormais plus rien que ducjel,
confessa sur-le-champ tous ses méfaits, et demanda la vie au roi
au nom de ses propres enfants dont il se trouvait être l'aïeul, et
promit d'aller se renfermer dans un couvent pour y faire péni-
tence.
Le roi Pépin, qui était généreux comme le sont tous les princes
forts et confiants en eux-mêmes, consentit à le laisser vivre sous
le poids de sa honte et de ses remords, et se réserva de le faire
conduire dès le lendemain, à l'insu de la fausse reine, dans un
cloître bien éloigné où il devait rester prisonnier jusqu'à sa mort.
Ensuite Pépin dit à la fille du roi de Carniole, dont il déplora l'in-
fortune en pleurs abondants, d'avoir confiance en Dieu, et d'es-
pérer tout d'un prochain avenir; puis il la recommanda avec in-
67
stances au meunier et à sa famille, à qui il donna de grandes
récompenses, autant pour le soin qu'ils avaient pris de la prin-
cesse que pour celui qu'ils en auraient encore.
LE JOUR DE L'ASCENSION.
Jésus-Christ ne quitta point ses apôtres aussitôt après sa
résurrection; car, bien qu'il eût vécu longtemps avec eux, ils
n'étaient pas encore très-fermes dans leur foi; et ces pauvres pé-
cheurs, qui devaient aller instruire le monde, avaient grand besoin
d'être encouragés et consolés. Il leur apparut plusieurs fois, alin
de leur répéter ses divines leçons, comme un bon père qui, par-
tant pour un long voyage, rappelle à son fils les pieux conseils que
son amour lui inspire.
Un jour, cependant, Jésus les mena sur la montagne des Oli-
viers, où il était tombé en agonie, la veille de sa mort; et, après
avoir partagé leur repas, il leur dit : « Mes bien-aimés, c'est par
votre parole que le monde doit connaître la vérité, puisque vous
avez été les témoins de mes souffrances et de ma résurrection. Vous
irez donc prêcher l'Evangile à toute la terre; mais ne vous sépa-
rez point aussitôt, et demeurez ensemble à Jérusalem, jusqu'à ce
que je vous aie envoyé mon Esprit saint. »
11 étendit alors sur eux ses mains pour les bénir, et s'élevant
dans les airs, il disparut.
Les apôtres, saisis d'étonnement, le regardèrent monter tant
qu'ils purent, et ils le cherchaient encore des yeux, quand deux
hommes vêtus de blanc leur apparurent et leur dirent : «Gens de
Galilée, ce Jésus que vous avez vu s'élever au ciel, en descendra
un jour de même. »
Ces deux hommes, mes chers enfants, étaient des anges que
Dieu leur envoyait , afin de leur prédire la venue de Jésus-
Christ à la fin du monde.
Ascension vient d'un mot latin qui signifie mouler. La fête de
l'Ascension a pour objet de nous rappeler le dernier miracle du
68
Sauveur, lorsqu'il montu glorieusement dans les deux. On la cé-
lèbre le jeudi, parce que ce fut un jeudi qu'il quitta ses disciples
bien-aimés, quarante jours après sa résurrection.
C'était pour nous, mes chers enfants, que Jésus-Christ avait
abandonné la gloire du ciel. C'était pour nous qu'il avait supporté
les ignominies, les souffrances et la mort. Ce fut aussi pour nous
que, ressuscitant d'entre les trépassés, il alla nous ouvrir d'avance
les portes de ce ciel que nous n'eussions jamais connu. La l'été de
l'Ascension est une fête d'amour, de reconnaissance et de joie;
aussi l'Église chante-t-elle, dans un religieux transport, ces belles
paroles :
Vous avez consommé votre ouvrage,
O Christ ! vainqueur de la mort ;
Et la gloire éternelle, que vous aviez abandonnée,
Vous redemande dans le ciel.
LA PARTIE DE CHASSE.
itfrftflrtfTràr
— Père, père, venez donc voir; il y a là— ba* , au bout du vil—
âge, tout plein de beaux messieurs galonnés; et puis des chiens,
et puis des chevaux, ça fait un bruit! c'est superbe; venez, oh!
venez voir!
— Parce que ça fait du bruit, tu veux que je me dérange, Pe-
tit-Pierre; mais c'est précisément pour ça que je n'irai pas; à
mon âge, on aime la tranquillité; si c'est quelque seigneur qui
chasse, laissons le chasser. Ne nous mêlons pas aux plaisirs des
grands, ils diffèrent trop des nôtres; ils nous font sentir trop vive-
ment le poids de notre misère.
— Quel dommage! c'est une si belle chasse! la Dauphine doit
y être !
— Madame la Dauphine, dis-tu! en es-tu bien sûr?
— Oh! bien sûr! c'est un des beaux messieurs, de ceux-là
qu'on appelle des piqueurs, qui l'a dit devant moi.
— Madame la Dauphine! oh ! alors, Pierre, c'est bien différent;
on la dit si belle et si bonne, que je veux tâcher de l'entrevoir, ne
69
fût-ce qu'un instant; il me semble que je mourrai content, si je ne
ferme les yeux qu'après l'avoir vue. »
Le brave homme qui parlait ainsi, était un pauvre vieillard
du village d'Achères, près de Fontainebleau, âgé de près de qua-
tre-vingts ans. 11 avait eu le malheur de perdre d'abord sa femme,
puis ses deux fils; et il restait seul avec son petit-fils, qui n'avait
que treize ans, et qui l'aidait, tant bien que mal, à son métier de
tisserand; mais Petit-Pierre était encore trop jeune, et Girard
trop vieux pour faire beaucoup de besogne ; aussi la toile n'avan-
çait guère, et les pratiques, s'éloignant peu à peu, la misère se
faisait souvent sentir. Mais le bonhomme Girard était plein de
résignation. — « Dieu a rappelé mes enfants près de lui, disait-il;
comme c'étaient de bons sujets, ils sont mieux là que près de moi,
et pourvu que Pierre fasse comme eux, et devienne un bon chré-
tien, un honnête homme, je ne me croirai pas malheureux. Nous
ne sommes pas riches, c'est vrai, mais enfin nous n'avons pas en-
core manqué de pain; et si je ne puis plus en gagner, Dieu est bon:
sa providence y pourvoira. » Il avait raison, le brave homme! la
Providence devait se révéler à lui, ce jour-là même, sous les traits
d'un ange de bonté : de Marie-Antoinette de France, alors Dau-
phine, et depuisreine infortunée du plus beau royaume de l'Europe.
Girard, s'étant décidé à aller voir passer la chasse , prit d une
main son bâton, s'appuya de l'autre sur Petit-Pierre, et tous deux
cheminèrent vers la forêt. Petit-Pierre, qui avait pour son aïeul
toute la vénération due à son grand âge, et la plus vive reconnais-
sance pour les soins dont il avait entouré son enfance, guidait
ses pas avec les attentions les plus tendres, ralentissant sa marche
sur la sienne, écartant de son chemin les ronces ou les pierres
qui auraient pu le faire trébucher, et choisissant toujours les sen-
tiers les plus unis pour lui éviter la moindre fatigue. Mais Girard
semblait avoir retrouvé les forces de sa jeunesse ; il avait hâte
d'arriver et de se placer de manière à bien voir la princesse. Gui-
dés par le bruit de lâchasse, ils avaient déjà pénétré dans la forêt,
et les sons du cor se faisaient entendre tout près d'eux.
Pierre voulait faire asseoir son grand-père sur un tertre élevé,
d'où il aurait pu tout apercevoir : — Non, pas là, dit Girard; je
ne la verrais pas assez bien : approchons davantage; elle va pas-
70
ser, j'en suis sur; elle doit être dans une de ces voitures qui sont
là-bas et qui vont si vite. »
A peine avait-il dit ces mots, qu'il fut renversé brusquement
et jeté sur une pierre, où il demeura étendu sans connaissance; le
cerf, poursuivi par la meute, l'avait heurté dans sa course rapide;
et Petit-Pierre n'avait pu ni prévoir ni empêcher sa chute. Il se
désolait, le pauvre enfant! son désespoir, à la vue de son grand-
père sans mouvement et qu'il croyait mort , était d'autant plus
cruel qu'il se reprochait d'avoir excité sa curiosité par le récit
qu'il lui avait fait. Ses cris déchirants furent entendus de Marie-
Antoinette ; la Dauphine fit arrêter, s'informa de l'accident qui
venait d'arriver; puis, apercevant ce vieillard étendu sur la terre,
et baigné dans son sang, elle n'écouta que son humanité. Combien
d'autres, à sa place, n'auraient entendu que la voix du plai-
sir, ou se seraient contentés de donner quelques ordres pour que
des laquais secourussent ce malheureux ! La princesse , émue
d'une véritable sensibilité, voulut s'assurer par elle-même des
soins qui lui seraient donnés; elle descendit de voiture, ordonna
à ses gens d'y transporter le pauvre Girard, y fit monter Petit-
Pierre, et, oubliant tout à fait le plaisir qu'elle s'était promis
de la chasse, elle voulut ramener le blessé jusqu'à sa chaumière.
Là, elle lui fit donner, sous ses yeux, tous les secours que récla-
mait son état; elle lui prodigua elle-même les soins les plus
touchants. Ces soins eurent un heureux et prompt résultat : Gi-
rard ne tarda pas à ouvrir les yeux.
Eh! qui pourrait peindre son ravissement, lorsque, reprenant
tout à fait connaissance, il vit près de lui cette femme, si jeune et
si belle, et qui, les yeux mouillés de larmes, soutenait sa vieille
tête blanche dans ses mains plus blanches encore? Il se crut le
jouet d'une vision, et ferma les yeux en demandant à Dieu de
lui laisser continuer son rêve. Mais bientôt une douce voix vint
frapper son oreille.
— Vous trouvez-vous mieux, père Girard ? demandait-elle.
— Oh! mon Dieu! c'est donc bien vrai; elle est là, près de
moi, dans ma pauvre chaumière, celle qui n'a jamais habité que
des palais; oh! je suis trop heureux! »
Puis Girard voulut essayer de se lever pour s'agenouiller de-
71
vant lange qui l'avait secouru; mais il était trop faible; d'ailleurs
la princesse ne le lui aurait pas permis. Elle sentait qu'il avait
besoin de repos; cependant elle ne voulut pas le quitter, sans avoir
pourvu à tous ses besoins. Elle laissa entre les mains du curé une
somme plus que suffisante à cet effet, et revint plusieurs fois, les
jours suivants, pour s'assurer que sa guérison était complète.
Pendant ces visites, la princesse put juger de la vertueuse rési-
gnation de ce digne homme, et des bons principes qu'il avait don-
nés à Petit-Pierre, dont le bon cœur et les tendres attentions pour
son aïeul intéressèrent vivement la Dauphine. Aussi ne les aban-
donna-t-elle jamais. Elle fit, sur sa cassette particulière , une
rente de cent écus à Girard, qui put enfin se livrer au repos, si
nécessaire à son âge; et, après avoir fait placer Petit-Pierre dans
une école, elle le fit entrer dans les Gardes-Françaises quand il
fut en âge de servir.
C'est ainsi que cette noble princesse a toujours su sacrifier ses
plaisirs à la douce satisfaction de soulager l'infortune. Jamais un
malheureux ne l'approcha sans être consolé, et sans appeler sur
elle les bénédictions d'un Dieu qui , sans doute, la récompense
aujourd'hui, dans le ciel, des cruels malheurs réservés à ses der-
niers jours sur la terre.
L'AVEUGLE D'x\MBOISE
C'est un bien beau pays que la Touraine : on a dit de lui que
c'était le jardin de la France; on y cueille de si beaux fruits, on
y mange de si bonnes prunes! Il existe là, à six lieues de
Tours, un vieux château très-célèbre, le château d'Amboise;
aussi les voyageurs ne manquent-ils jamais de le visiter.
Mais, près de ce château, se trouve une toute petite maisonnette
creusée sous un rocher, celui des Châtelliers , et cette maison-
nette est bien curieuse aussi; c'est là que vit une pauvre fille de
trente ans environ, aveugle dès l'enfance, et à qui Dieu a accordé
la grâce de faire toutes choses, absolument comme une personne
qui aurait les meilleurs yeux du monde. Ceci est merveilleux sans
doute, et cependant rien n'est plu* vrai.
72
Les parents de cette pauvre fille sont marchands et aubergistes ;
el c'est elle qui fait tout le service de la maison. Qu'un chaland
vienne à entrer, fùt-il absent depuis dix ans, sa voix ou le bruit
de ses pas même le fera reconnaître; la mémoire de l'aveugle
lui tient lieu de la vue.
Qu'on lui demande du fil rouge, blanc ou jaune, des rubans, etc.,
l'aveugle servira toutes ces choses, sans se tromper le moins du
monde. Est-ce un morceau de pain qu'un pauvre vient acheter?
il sera pesé dans la balance, et le poids y sera toujours juste.
Paie-t-on Ma pauvre fille distinguera à merveille la valeur de
la pièce d'argent qu'on lui donne , et elle en rendra la monnaie.
Yeut-on boire ou manger'.' l'aveugle essuie la table, étend la
nappe, met le couvert, apporte tout ce qu'on lui demande , puis
elle court à la cave où, pour se rendre, il faut traverser la rue.
Eh bien ! elle traverse la rue, la clef d'une main, la bouteille de
l'autre ; elle ouvre la porte, tourne le robinet, emplit sa bouteille
sans verser une goutte de vin, et revient à la maison plus alerte
que tout autre domestique; il est vrai qu'elle n'est pas embar-
rassée d'un flambeau qui s'éteint quelquefois.
Jamais l'aveugle d'Amboise n'a été en peine de retrouver, le
matin, sur la table ou sur les chaises, ses vêtements déposés le
soir en se couchant; et, chose bizarre! elle se place, par un in-
stinct étrange de coquetterie, toujours en face d'une glace,
comme pour bien ajuster sa toilette lorsqu'elle s'habille.
Le matin en se levant, le soir en se couchant, l'aveugle adresse
à Dieu des actions de grâces, car c'est Dieu, dit-elle , qui l'aide
à supporter sa pénible existence.
Le dimanche, pour aller entendre la messe, elle se rend à une
église éloignée d'un quart de lieue de chez elle. Elle parcourt les
rues en marchant sur un pavé très-pointu, sans jamais tomber,
sans faire même un faux pas. Arrivée à l'église, elle plonge le
doigt dans le bénitier , prend sa chaise au milieu de deux cents
autres chaises et trouve toujours une place. La messe dite, elle
rentre chez elle comme elle en était sortie. Cette petite histoire
n'est-elle pas intéressante ?
73
LA FÊTE DE LA PENTECOTE.
Quelque temps après la sortie d'Egypte, les Hébreux arrivè-
rent au mont Sinaï, où Dieu voulut leur faire connaître sa
loi. Tout à coup la montagne parut embrasée ; elle se couvrit
d'une épaisse fumée, traversée par des éclairs; et au milieu d'un
bruit de foudre épouvantable, on entendit une voix pareille au
son de la trompette , qui répéta les dix commandements , nom-
més : les commandements de Dieu. Le peuple demeurait tremblant
et prosterné au pied de la montagne; mais la voix ayant appelé
3Ioïse, Moïse monta seul jusqu'au sommet. Il y resta quarante
jours et quarante nuits; et Dieu lui donna deux tables de pierre
où il avait gravé sa loi.
Ce grand événement ne pouvait s'oublier sans crime, et l'on
institua la fête de la Pentecôte, afin d'en perpétuer la mémoire.
Yoilà donc, mes chers enfants, quelle fut son origine chez les
Juifs; mais chez nous, chrétiens, elle n'a pas le môme objet.
Vous savez donc que Jésus-Christ, sur le point de retourner
au ciel , avait promis à ses apôtres de leur envoyer son esprit
saint. Pleins de confiance en sa promesse, ils attendaient son
accomplissement dans le jeûne et dans la prière. Un jour qu'ils
étaient tous assemblés au lieu ordinaire de leurs réunions, ils
entendirent un bruit venant du ciel, semblable au murmure d'un
vent impétueux, et ils aperçurent une flamme qui, se divisant
sous la forme de petites langues de feu, alla se reposer sur leurs
tètes. Aussitôt leurs esprits furent éclairés, leurs cœurs remplis
d'une force nouvelle; et ils se mirent à parler les langues de tou-
tes les nations, sans les avoir jamais apprises.
Cela voulait dire clairement que le temps était venu d'aller
prêcher la véritable religion aux idolâtres, et que l'univers entier
pouvait enfin écouter leurs paroles. Ils se séparèrent donc, rem-
plis de la grâce de l'esprit saint, et le monde se convertit bientôt
à l'Evangile.
Pentecôte vient d"un mot grec qui signifie cinquantième. Ce
I. 10
74
fut en effet cinquante jours après la résurrection que ce miracle
arriva, et c'est cinquante jours après Pâques que nous en célé-
brons la fête. La Pentecôte des juifs porte le même nom , parce
qu'il s'écoula le même temps entre la délivrance miraculeuse et
l'apparition de Dieu au mont Sinaï; mais vous voyez que ces
fêtes n'ont du reste aucune ressemblance.
Jeudi dernier, nous chantions encore ces paroles, que vous
ne devez point vous lasser d'entendre :
Vous avez achevé votre ouvrage ,
0 Christ ! vainqueur de la mort ,
Et la gloire éternelle, que vous aviez abandonnée,
Vous redemande au ciel.
Aujourd'hui, c'est à la troisième personne de la Sainte-Trinité
que nous adressons ce cantique admirable, Vent Creator...
Venez, esprit créateur,
Visiter les âmes de vos enfants;
Remplissez de votre grâce céleste
Les cœurs que vous avez formés.
L'esprit saint qui descendit sur les apôtres, peut encore descendre
sur vous, m es chers enfants; il suffit de l'en prier avec beaucoup
d'ardeur. Vous ne parlerez point, il est vrai , comme eux, diverses
langues, car Dieu ne fait pas de miracles inutiles; mais vous ob-
tiendrez toutes les grâces nécessaires à votre faiblesse. Il ne vien-
dra point seul dans vos cœurs; il amènera avec lui la sagesse, pour
vous bien conduire, le conseil pour aider votre incertitude , l' in-
telligence pour connaître vos devoirs, la force pour les pratiquer,
la science pour comprendre les mystères de Dieu, la crainte pour
redouter sa colère, et la piété pour aimer sa douceur.
IN EMPEREUR PARRAIN D'UN PAYSAN.
^ÊÊÊââÊÊm
Vers le milieu du seizième siècle, régnait en Russie le czar
Iwan IV. Ce prince, l'un des plus grands souverains de ce Yaste
75
empire, avait l'habitude de voyager incognito dans ses Etats, pour
s'assurer, par lui-même, des besoins de son peuple et connaître,
d'une manière positive, l'opinion qu'on avait de son gouverne-
ment.
Un jour, le czar se déguisa en mendiant, et se mit à parcourir
les environs de Moscou. Arrivé près d'un village, il feint d'être
excédé de fatigue et demande l'hospitalité. Des vêtements en
lambeaux, un air exténué, tout trahissait en lui les plus pressants
besoins, la plus profonde misère; et il avait tout mis en œuvre
pour exciter une juste compassion, et personne ne voulut le re-
cevoir; partout il n'éprouva que des refus.
Rempli d'indignation contre ces méchantes gens, Iwan allait
quitter ce village, lorsqu'il aperçoit une dernière habitation à la
porte de laquelle il n'avait pas encore frappé; c'était une pauvre
chaumière, et sa triste apparence n'était guère faite pour encou-
rager le czar; il hésite un moment, puis enfin se décide à tenter
cette dernière épreuve... Il frappe... Au même instant arrive un
paysan qui lui demande ce qu'il désire. « Je viens de bien loin,
répond le czar, je me suis égaré; je me meurs de fatigue et de
faim, pouvez-vous me donner un asile pour cette nuit? — Hélas!
réplique le paysan en le prenant par la main, vous me trouvez
dans un cruel embarras; ma femme est dans les douleurs de l'en-
fantement; je crains fort que vous ne puissiez goûter le repos
dont vous paraissez avoir si grand besoin; mais n'importe, entrez,
du moins serez-vous à l'abri du froid, et vous partagerez notre
souper. »
A ces mots, le paysan introduit le czar dans une petite chambre
remplie d'enfants. Un même berceau en contenait deux, pro-
fondément endormis. Une petite fille de trois ans, couchée sur
une natte, dormait aussi, tandis que ses deux sœurs, âgées de six
à sept ans, priaient Dieu, en pleurant, pour leur mère. « As-
seyez-vous ici, dit le paysan à son hôte, je vais vous chercher à
manger. » Un instant après, il apportait de l'hydromel, du pain
noir, et des œufs durs.
« Yoilà tout ce que je puis vous offrir, dit ce brave homme
en rentrant; soupez avec mes filles ; moi je vais soigner ma femme.
76
— La bonne action que vous faites en me donnant l'hospitalité,
reprit le czar, vous portera bonheur; oui, j'en suis >ùr, !<• ciel
vous récompensera de voire charité.
— Mon ami, reprit le paysan, priez Dieu pour l'heureuse dé-
livrance de ma femme : c'est tout ce que je puis désirer.
— Vous vous trouvez donc heureux?...
— Heureux ! jugez si je le suis! j'ai une femme que j'aime, un
père et une mère qui se portent bien., cinq enfants qui viennent
à souhait, et mon travail suffit pour nourrir tout cela...
— Est-ce que votre père et votre mère logent avec vous?
— Assurément ; ils sont en ce moment auprès de ma
femme.
— Cette cabane est cependant bien petite!
— Elle est assez grande, puisqu'elle peut nous contenir
tous. »
En achevant ces mots, le paysan prend congé de son hôte et
rentre précipitamment dans la pièce voisine. Une heure après,
il reparaît au comble de la joie et tenant dans ses bras un enfant
qu'il apporte au czar. « Voilà le sixième que je tiens de la bonté
de Dieu; puisse-t-il venir aussi bien que tous les autres! voyez
comme il est bien portant. »
L'empereur prend, à son tour, le nouveau-né dans ses bras, et
le regardant avec attendrissement : « Je me connais un peu en
physionomie, dit-il; celle de cet enfant est bien heureuse; je
parierais qu il fera un jour une grande fortune* » Le bon paysan
sourit d'un air d'incrédulité, et, prenant son (ils des mains du czar,
il le remit à la vieille grand' mère qui venait le rechercher pour le
porter à sa mère.
Le paysan, étendant une natte de paille à terre, invite l'étranger
à s'y coucher avec lui, et il ne tarde pas à s'endormir du plus
profond sommeil. Une petite lampe répandait une faible clarté
dans la chambre ; le czar, se soulevant, promène des regards
attendris autour de lui, et contemple avec intérêt son digne hôte
et ses trois petits enfants endormis. Un silence profond régnait
dans la chaumière. « Homme simple et vertueux! dit le czar,
comme tu dors paisiblement sur ta pauvre natte ! rien ne trouble
le calme de ton repos! ton sommeil est celui de l'innocence; les
remords, les soupçons, les projets ambitieux n'altèrent pas la paix
de ton âme; content du sort que Dieu t'a départi, tu jouis en paix
de ses bienfaits... »
De semblables réflexions occupèrent le czar toute la nuit; au
lever de l'aurore, le paysan s'éveilla, et le czar prenant congé de
lui : « Je retourne à Moscou; j'y connais un homme bienfaisant;
je vais lui parler de vous et l'engager à servir de parrain à votre
enfant; promettez-moi donc de m'attendre pour le baptême : je
serai ici dans trois heures. »
Le paysan, qui ne comptait pas beaucoup sur cette promesse,
ne crut cependant pas devoir refuser une pareille proposition; il
consentit donc, par complaisance, à faire ce que désirait l'étran-
ger. Après cette assurance, l'empereur partit sur-le-champ.
Cependant les trois heures convenues étaient déjà passées de-
puis longtemps, et l'étranger ne paraissant pas, le bon père, suivi
de sa famille, se disposait à porter son enfant à l'église, quand
tout à coup un grand bruit de chevaux et de voitures se fait en-
tendre. Le paysan ouvre sa fenêtre, et voit la rue pleine de
cavaliers et de superbes carrosses; il reconnaît les gardes de
l'empereur. Aussitôt il appelle sa famille; et chacun, pour voir
passer son souverain, se précipite en tumulte à la porte de la
chaumière.
Plusieurs voitures défilent, et enfin celle du czar ; mais, ô sur-
prise! elle s'arrête devant la maison du bon paysan; alors les
gardes font éloigner la foule attirée par l'espérance d'entrevoir le
czar; la portière de la voiture s'ouvre, et quelle est la stupéfac-
tion du paysan, lorsque, dans la personne du czar, couvert de
pierreries et de vêtements magnifiques, il reconnaît le pauvre
inconnu avec lequel il vient de passer la nuit sur une natte!
son saisissement est égala sa joie; mais soudain cet appareil
pompeux, ce brillant cortège, tout lui fait craindre d'être le jouet
d'un songe.
L'empereur jouit un moment de son trouble, puis prenant la
parole avec bonté : « Hier, mon ami, vous avez accompli les obli-
gations qu'imposent la religion et l'humanité. Aujourd'hui je
78
vieru m'acquitter du devoir le plus doux pour un souverain :
celui de récompenser la vertu. Vous ne quitterez pas un état que
vous honorez, mais je vous donnerai les biens qui vous manqucnl;
et désormais vous pourrez à votre aise pratiquer les saintes lois
de l'hospitalité! je me charge enlin, pour toujours, de l'enfant
que j'ai vu naître cette nuit, car vous devez vous souvenir que je
vous ai prédit qu'il ferait une grande fortune. »
Le paysan, ému jusqu'aux larmes, alla chercher son fils, et
vint le déposer aux pieds du czar, qui le prit avec attendrissement
et le porta lui-même à l'église; ensuite il le rapporta dans la ca-
bane, ne voulant pas le priver des caresses et du lait de s;i inère;
mais, dès que l'enfant fut sevré, il le fit amener à sa cour, se
chargea de son éducation, le fit élever dans son palais; et, un
beau jour, grâce à la faveur de l'empereur, qui tint si fidèlement
toutes ses promesses, le fils du pauvre paysan parvint aux pre-
mières dignités de l'Etat.
HISTOIRES MERVEILLEUSES
DO
KOI PÉPIN ET DE SON FILS CHARLEMAGNE.
DEUXIÈMI HISTOIRK.
CHARLEMAGNE.
I.
Naissance do '
Pépin ne tarda pas à faire annuler secrètement son mariage
par le pape Etienne II, successeur de Zacharie ; toutefois ce pape,
en déclarant nulle cette union comme ayant été obtenue par sur-
prise et trahison, ne dégagea pas le roi des liens qui l'unissaient
aux enfants qui en étaient issus. La fausse reine aussi fut confinée
(Sharlemtiûixf
Louis T.assallc di-l cl luh.
Lith.de Carnet-
Alors le petit ôarçon fut bien confus.
Paria LOUIS JAN KT , Kdiicur in DJMANi'HK das
79
dans un clottre éloigné où elle mourut peu d'années après. Per-
sonne, à l'exception du pape et du roi, ne se pouvait rendre
compte des motifs d'une pareille mesure, car Pépin avait jugé à
propos de garder quelque temps le secret, de peur que les en-
fants de la fausse reine ne tendissent quelque embûche à la nou-
velle épouse qu'il voulait prendre.
Toutes ces dispositions une fois prises, le roi ne tarda pas à
se rendre au moulin; son mariage avec la princesse de Carniole
s'y fit sans pompe aucune et dans le plus grand mystère. Pépin
prévoyait qu'il allait avoir encore de terribles combats à soutenir
contre les païens, et il ne voulait pas laisser, dans cet intervalle,
l'empire en proie à des dissensions intérieures.
Avant de partir pour la guerre, Pépin pressa sa femme sur son
cœur. La reine Berthe (car tel était le nom de la fille du roi de
Carniole) lui montra une fois encore ses broderies et sa pauvre
petite couchette dans la maison du meunier. A cette vue, ils pleu-
rèrent tous deux, mais ce fut cette fois de douces larmes qu'ils
versèrent. Le roi dit à Berthe : « Vous êtes une femme bénie; béni
soit aussi l'enfant qui naîtra de vous! » Puis se tournant vers le
meunier et sa famille, il leur recommanda, si l'enfant qui vien-
drait à naître était une fille, de lui envoyer un anneau; si c'était
un garçon, de lui envoyer une flèche. Et il leur laissa entre les
mains la flèche et l'anneau.
En ce même temps, le pape Etienne, de plus en plus émerveillé
de la magnificence et des mérites de Pépin, le fit roi par-dessus
tous les rois, et ordonna à tous les princes chrétiens de lui obéir;
et les princes chrétiens y consentirent de bon cœur, car personne
ne croit s'abaisser et ne s'abaisse, en effet, en se soumettant à la
vraie grandeur, et ils se montrèrent désormais, en toute occasion,
prêts à le servir. Pépin reçut une nouvelle qui le força de retour-
ner en France. Il apprit qu'un roi païen, nommé Marsilies,
rassemblait des troupes nombreuses pour marcher contre les
chrétiens; et c'était un roi puissant qui tenait sous ses lois quatre
royaumes. Pépin convoqua tous les rois et princes chrétiens : car
il était, comme on l'a vu, roi par-dessus tous les rois chrétiens,
et il marcha contre les païens et les battit. Il passa ensuite en
80
Espagne avec une puissante armée, et assiégea tous les châteaux
forts; les uns furent pris d'assaut, les autres se rendirent par
la famine. Pépin employa ainsi une année à faire la conquête de
l'Espagne.
Marsilies, voyant que ses royaumes étaient tombés en la puis-
sance du roi chrétien, lui envoya'une grande ambassade avec de
riches présents, en le priant de lui pardonner, et s'engageant solen-
nellement à ne plus combattre les chrétiens de sa vie. Cette heu-
reuse circonstance permit à Pépin de diriger de nouveau ses coups
contre les païens de la Saxe et de la Hongrie, qui avaient pro-
fité de son éloignement pour reprendre les armes; mais il était à
peine arrivé sur le champ de bataille que déjà l'un de ses lieute-
nants avait remporté sur eux une grande victoire. C'est à cette
époque qu'un messager apporta au roi une flèche, sans autre ex-
plication, de la part du meunier. Pépin comprit que madame
Berthe, sa femme, lui avait donné un fils, et il se réjouit beaucoup.
Alors le roi jugea convenable de mettre son médecin dans le
secret; il l'envoya donc vers Berthe. Celle-ci fut d'abord effrayée
à la vue de cet étranger; elle craignait qu'il ne vînt pour lui
ravir son fils; et, toute tremblante, elle s'enferma au verrou dans
sa chambrette. Le meunier conçut bien aussi, de son côté, quel-
ques soupçons; mais le médecin s'étantfait connaître, on le reçut
cordialement. Dès qu'il aperçut l'enfant, cet homme qui se pi-
quait de lire dans l'avenir, s'écria : « Voilà un petit qui sera
grand. » Berthe, éclairée sur la démarche du médecin et assurée
qu'il était envoyé par son époux, le reçut elle-même avec beaucoup
de bienveillance. Le médecin dit alors à la reine que le roi, ayant
malheureusement beaucoup d'ennemis à combattre, désirait que
le secret de son mariage et de la naissance de son fils ne fût pas
encore divulgué. La reine répondit qu'elle resterait chez le meu-
nier tant que cela serait agréable à son seigneur et maître , et
qu'elle prierait, chaque jour, Dieu de lui donner la victoire sur
les païens. Le médecin ajouta que le roi voulait qu'on donnât à
l'enfant le nom de Charles. Après s'être ainsi acquitté de sa mis-
sion, il retourna vers son maître et lui annonça que l'enfant était
un gros et beau garçon qui promettait merveilles.
81
Le meunier présenta le jeune prince au baptême comme son
propre fils, et il le nomma Charles, selon Tordre de Pépin.
II.
CharleMRgne élu justicier dés l'enfance.
Cependant des troupes innombrables de païens, descendant
du Nord comme des nuées de corbeaux, menaçaient encore une
fois de détruire la chrétienté, et Pépin n'était pas sans de mor-
telles inquiétudes à cet égard. Dieu l'en tira. Il lui envoya, pendant
une nuit, une croix d'or par son ange, et i'ange dit à Pépin :
« Prends ce signe de la sainte Croix, et avec lui, comme autre-
fois Constantin de Rome, tu vaincras tous tes ennemis, si tu as
la foi. » Pépin dit : « Je crois sans aucun doute » ; et plaçant la
croix sur son cœur, il marcha avec confiance et courage contre
ses ennemis, les soumit tous en l'espace de quatre années, et les
obligea de lui rendre hommage et de lui prêter serment comme
avait fait Marsilies. En ce temps-là, les païens eux-mêmes se
regardaient comme irrévocablement liés par le serment, et ceux
qui le parjuraient, encouraient le mépris général.
Pépin revint de Hongrie, dans les pays d'Allemagne, avec son
armée victorieuse, et il congédia tous les princes et seigneurs, en
leur donnant à chacun de grands biens et de grands honneurs.
Toutefois on dit qu'il égara, dans une bataille, la croix qui avait
assuré ses victoires, et qu'on ne la retrouva plus qu'au temps
d'Etienne de Hongrie qui fut un roi très-confiant en Dieu.
Or, voyons ce que devenait Charles chez le meunier. Il igno-
rait le secret de sa naissance, et c'était le meunier et sa femme
qu'il nommait ses père et mère. Berthe, par obéissance aux vo-
lontés du roi, se résignait à entendre son cher enfant donner, à
une autre qu'elle, le doux nom de mère; toutefois se consolait-
elle en voyant l'enfant grandir, d'une manière merveilleuse, de
corps, de cœur et d'esprit. Tous les petits garçons du voisinage
se rassemblaient autour de Charles; et, comme s'il eût été leur
maître, c'était toujours lui qui dirigeait leurs jeux. Un jour, on
s'aperçut qu'une bride de cheval avait disparu, et on accusa un
i. Il
82
des enfants de l'avoir dérobée et de la cacher sur lui. Charles
dil : « Tous ne peuvent être accusés pour un seul ; un seul de
nous a pris la bride; il faut qu'il se découvre. » Aucun des en-
fants n'avouait le vol. Charles se fâcha plus fort, et reprit : «Tous
ne peuvent être condamnés pour un seul; il faut que chacun de
nous soit fouillé, moi le premier. » Les enfants avaient si grande
confiance en Charles, que la plupart offraient de l'exempter de
cette épreuve, tout en s'y soumettant eux-mêmes. Charles les re-
mercia, mais il n'en exigea pas moins qu'on le fouillât, ne fut-ce
que pour donner l'exemple aux autres; or, quand on l'eut fouillé,
ce fut lui qui fouilla tous les autres. Un des enfants voulut alors
s'enfuir, sous prétexte qu'il ne prétendait pas être fouillé comme
un voleur. Charles courut après lui et l'arrêta en disant : « Qui
est le voleur de moi qui me suis laissé fouiller le premier, ou de
toi qui t'y refuses? Il n'y a que celui qui a peur d'être trouvé en
faute, qui cherche à se soustraire à pareille épreuve.» Et, tout en
parlant, Charles tenait fortement le petit garçon et le fouillait; il
tira la bride de dessous sa manche. Alors le petit garçon lut bien
confus, et tous les autres furent d'avis, avec Charles, qu'il fallait
infliger un châtiment au coupable ; et, tout d'une voix, ils dirent
à Charles que c'était à lui de prononcer la peine. Charles réfléchit
un moment'; puis il s'écria : « Eh bien donc! qu'il soit, pendant
une heure, lié à un arbre, par les pieds et par les mains, et ex-
posé ainsi, comme voleur, au mépris des passants. »On lia l'enfant,
comme l'avait ordonné Charles; et, pendant une heure, il fut
exposé aux reproches des passants et à la risée des autres petits
garçons. Quand l'heure du châtiment fut expirée, Charles alla lui-
même délier l'enfant, et comme ses petits camarades continuaient
à l'insulter, celui-ci leur dit : «Celui qui a accompli sa peine ne la
doit plus, et si quelques-uns de vous s'avisent encore de l'injurier,
c est a moi qu'ils auront affaire. Il faut lui laisser assez d'amour-
propre pour qu'il sente la honte de retomber en une pareille
faute; il n'y a que ceux dont on n'a plus rien de bon à attendre
que l'on puisse condamner à un mépris continuel; et encore Dieu
a-t-il des pardons pour tous les repentirs. »
Un vieillard, qui passait, dit : « Cet enfant parle comme Salo-
s;;
mon. » Et il s'en alla raconter jusque dans Augshourg ee dont
il avait été témoin; et il répétait à tout le monde : «Il j a au mou-
lin, que l'on voit là-bas, un enfant en qui Dieu a évidemment
mis sa sagesse : car il rend la justice comme autrefois Salomon,
et Salomon n'était pas plus sage. »
Charles eut bientôt une occasion plus solennelle de mettre en
évidence la sagacité de son esprit. Un homme du voisinage avait
été obligé, à la suite d'un incendie qui avait consumé sa maison,
d'engager le peu de bien qui lui restait à un prêteur qui ne lui
avait compté d'argent qu'à fort gros intérêts. Le pauvre homme,
dans l'excès de son malheur, n'avait pas réfléchi ; et son unique
pensée avait été de donner un nouveau toit à sa famille. Mais
vint le jour que le prêteur avait bien prévu, celui où le pauvre
homme ne pourrait lui rendre l'argent qu'il avait si chèrement
emprunté; ce méchant homme le somma donc, non-seulement de
déguerpir, avec sa famille, du toit qu'il avait fait reconstruire après
l'incendie, mais encore de lui livrer le terrain qui entourait la
maison; de sorte que, pour prévenir un malheur, le pauvre
homme s'était plongé , lui et les siens, dans une misère plus
grande encore.
Or, le meunier entendit raconter la triste aventure de son voi-
sin, et, comme il avait un cœur bien compatissant pour les pei-
nes d'autrui, il l'alla trouver, et lui dit: « A votre place, je
verrais s'il n'y aurait rien de mieux à faire que d'abandonner
tout uniment mon bien. — Que voulez-vous que je fasse? répon-
dit le pauvre homme. — Eh bien! je vais vous le dire, répliqua
le meunier : à votre place, je défendrais mon bien pied à pied,
jusqu'au bout. Nous avons pour seigneur un baron qui est un
homme juste; je ferais sommer votre prêteur de comparaître de-
vant lui. — Mais mon prêteur est riche, reprit le pauvre diable;
il se fera accompagner d'un avocat, habile en belles paroles, en
perlides subtilités, et moi qui n'ai personne pour me défendre,
que pourrai-je lui répondre? » Le meunier l'interrompant :
« Avez-vous entendu parler de Charles, l'enfant du moulin ? —
Sans doute, répondit le voisin; c'est un enfant plein d'esprit et
de bon sens; mais à quoi voulez-vous en venir? — A vous le pro-
84
poser pour avocat, dit le meunier. » L'infortuné réfléchit un
instant, puis répondit : « La vérité sort de la bouche des enfants;
leur éloquence, qui est celle du cœur, séduit, entraîne. Que
Charles soit donc mon défenseur. »
Charles fut d'abord bien attristé des malheurs du voisin, mais
ensuite bien content d'avoir à prendre sa défense. Il se fit conter
l'affaire de point en point; après quoi il s'écria : « Qu'on me
conduise devant le baron, et s'il est juste, comme on le dit, je sais
bien qui s'en tirera avec les étrivières. » On mena Charles au
château de Pell : car c'était là que se tenait le baron; et, en ce
temps-là, c'était les barons ou seigneurs qui rendaient pater-
nellement la justice à tous ceux qui relevaient de leur sei-
gneurie.
Le baron, en voyant Charles, fut tout de suite favorablement
disposé pour lui; il passa, d'un air caressant, ses doigts dans les
anneaux de sa belle chevelure, et lui dit : « Mon petit ami, est-ce
que c'est vous qui êtes l'avocat de l'homme qu'on veut chasser
de chez lui? » Charles répondit résolument : « Oui, monsei-
gneur, si cela ne vous déplaît. — Cela ne me déplaît; au con-
traire, reprit le baron ; seulement il n'est pas juste que vous ayez
à soutenir seul la lutte contre ce grand escogryphe qui paraît
déjà tout satisfait à l'avance de lui-môme, habitué qu'il est aux
détours de la chicane. » Et, en disant ces mots, le baron montrait
du doigt l'avocat du prêteur. Charles sourif, et dit: « Laissez-
moi faire, monseigneur, j'ai bon espoir : car je vois bien que,
devant vous, 5a vérité l'emportera sur la subtilité. » Le baron
s'émerveillait de plus en plus. Il s'assit sur sa chaise de fer, qu'on
avait recouverte de son manteau brodé d'or; il interrogea d'abord
les deux parties, puis il donna la parole à leurs défenseurs. L'a-
vocat du prêteur regardait Charles avec un singulier dédain :
« J'aurais un peu plus de mérite à gagner ma cause, dit-il, si l'on
m'opposait un adversaire digne de moi ; et n'est-ce point une
dérision que de me mettre en face de cet enfant? » Charles ne
prit garde à ces orgueilleuses paroles, et dit : « Monsieur l'avocat,
que penseriez -vous d'un médecin qui, pour sauver en apparence
un homme d'une maladie, le tuerait sciemment? — Plaisante
85
question! répondit l'avocat, ce serait un meurtrier; mais qu'y
a-t il, je vous prie, de commun entre votre interpellation et la
cause? » Charles, sans se déconcerter, poursuivit : « Monsieur
l'avocat, que penseriez-vous maintenant d'un prêteur qui, sous
le prétexte d'aider un pauvre homme à relever sa maison, la lui
prendrait, elle et la terre sur laquelle on l'aurait fait recon-
struire? » Le prêteur, qui était présent, regarda aussitôt avec
anxiété son avocat pour tâcher de savoir ce qu'il allait répondre.
« La question n'est pas là, répliqua l'avocat; avons-nous, oui ou
non, prêté notre argent? a-t-on, oui ou non, engagé le bien pour
le cas où l'argent ne serait pas rendu au jour convenu? » Et, ceci
dit, l'avocat s'assit d'un air tout triomphant. Alors Charles reprit
avec calme : « Yous n'avez pas satisfait à ma question, et moi je
vais répondre à la vôtre : l'argent que vous avez prêté, a passé
tout entier dans la reconstruction de la maison, et vous nous de-
mandez, non-seulement la maison, mais encore le terrain qui
l'entoure. Devant Dieu et devant les hommes, ceci est une criante
injustice. — Nous ne vous demandons pas ce que vous avez
fait de l'argent, cela ne nous regarde pas, interrompit l'avocat
avec un ton plus arrogant encore ; tout ce que je sais, c'est que
vous nous avez engagé votre bien pour notre argent et qu'il nous
faut ou l'argent ou le bien. » Charles répliqua : « A quel prix
avez-vous prêté l'argent? ici est la question : car, si vous avez
fait ce prêt avec la certitude qu'il servirait à la ruine et non à
l'aide du prochain, je vous appliquerai la réponse que vous avez
éludée tout à l'heure, et vous êtes des voleurs, comme le médecin
qui tue sciemment son malade, au lieu de le guérir, est un meur-
trier. » L'avocat du prêteur commença dès lors à paraître aussi
embarrassé que son client. Serré de si près par les arguments
irrésistibles de l'enfant qu'il avait dédaigné, il chercha à sauver
son client au moyen d'un de ces raisonnements de mauvais aloi
que les prêteurs à usure ont toujours au service de leur préten-
due conscience. « Ce n'est pas nous qui sommes allés vous cher-
cher, dit-il ; vous êtes venus au-devant de nous. Vous aviez besoin
de notre argent, et alors vous ne croyiez pas le payer trop cher;
or, nous étions bien libres de hausser le prix de notre argent, en
86
proportion du besoin que vous en aviez. — Si les hommes sont
venus au monde pour vivre chacun pour eux, s'écria Charles, ou
pour dévorer leurs semblables, oh ! alors, vous pourriez avoir quel-
que apparence de raison ; mais s'ils sont faits, selon la lettre des
Écritures, pour se prêter un mutuel secours et pour vivre en so-
ciété, ce que vous prétendez est un crime contre Dieu et contre
l'humanité. Votre client est-il une béte fauve ou un homme? S'il
est une béte fauve, alors je le tuerai, moi, quand je le rencontrerai,
et personne n'aura le droit de demander justice; il ne s'agit que
de s'entendre sur la manière dont- on peut donner la mort à son
prochain : par une action mauvaise ou par un couteau. »
Le baron était resté stupéfait de la manière dont Charles s'ex-
primait, et il dit : « Avocat du préteur, je vous crois complète-
ment battu. — Il est battu lui, avec son client, reprit Charles;
car celui qui prête l'artifice de sa langue à une méchante action,
est aussi coupable que celui qui la commet. » A quoi le baron
répondit : « Il me faudra donc condamner à la fois le client et
l'avocat? — Monseigneur, repartit Charles, voilà ce que je
ferais assurément, si j'étais le maître; l'avocat qui défend sciem-
ment une cause mauvaise, commet plus que le crime : il l'en-
courage, il lui donne les moyens de se renouveler, il le pro-
page. »
Alors un vieillard, qui se tenait dans un coin , s'avança; c'était
celui qui avait déjà été témoin de la scène entre Charles et les
enfants; il dit : « Celui-ci est l'enfant qui est sage comme Salo-
mon et en qui Dieu a mis certainement un grand avenir. >> Le
baron répondit : « L'enfant et le vieillard ont raison : l'usurier
sera mis pour sa vie en prison, et l'avocat sera pendu. Que justice
soit faite ! »
Puis le baron, se tournant vers Charles, lui demanda s'il ne
serait pas content de rester au château et de devenir son page.
Charles répondit que cela lui serait un grand honneur, et qu'il
lui serait surtout bien agréable d'apprendre l'art de dompter un
cheval fougueux et de manier les armes, mais qu'il ne pouvait
quitter son père et sa mère qui étaient au moulin, parce qu'ils
avaient grand soin de lui et qu'ils l'aimaient beaucoup. Le baron,
87
touché de cette sensibilité de l'enfant, lui dit qu'il l'enverrait, tous
les matins, chercher avec un beau cheval, et que, tous les soirs, ou
le ramènerait au moulin. A cette condition, le meunier et Charles
se rendirent aux souhaits du baron.
III.
Charles nu château de Pell.
Charles se rendait donc, chaque jour, du moulin chez le baron.
La première fois qu il y vint, ce fut sur un grand cheval de ferme ;
il le montait à poil sans crainte aucune , et pour ainsi dire , les
bras croisés. En lui voyant faire pareille entrée dans la cour
du château , le gouverneur des pages vit bien qu'il ne manquait
à cet enfant que des principes d'équitation, pour qu'il devint le
plus intrépide des chevaucheurs : mais il voulut tout d'abord lui
faire comprendre qu'il ne suffisait pas de savoir bravement con-
duire, comme un paysan, son cheval à l'abreuvoir, et que le
plus difficile était de ne pas se laisser jeter à bas par un choc in-
attendu ; il lui joua donc un tour de sa façon. Charles , qui n'était
maintenu par aucun étrier, glissa quelque peu sur la robe lisse
du cheval ; et c'était déjà, parmi les pages, à qui rirait le plus de
sa mésaventure. Mais Charles, par un mouvement aussi prompt
que l'éclair, rattrapa soudain son équilibre , et s'écria en regar-
dant fièrement messieurs les pages qui n'avaient plus envie de
rire , et le contemplaient même alors avec cet étonnement admi-
ratif, naturel aux enfants, pour tout ce qui est adresse ou force
du corps : « Vous qui vous apprêtiez déjà , je crois , à rire à mes
dépens , je ne sais pas encore si je parviendrai à exécuter ce que
vous faites; mais je serais assez curieux, pour commencer, de
vous voir faire ce que je fais. Allons! qui de vous veut monter le
grand cheval du moulin, pendant que je lui administrerai , à mon
tour, force coups de fouets? » Personne n'accepta le défi, et
peut-être bien le gouverneur des pages lui-même ne s'en fût pas
avisé, de peur de compromettre son rang et sa gravité.
Cette entrée, presque triomphale dans la cour d'honneur du
château de Pell , avait donc mis Charles en aussi grand respect
8R
parmi les pages que son jugement précoce l'avait place en
grande estime parmi les hommes. Au bout de quelques leçons à
peine, Charles, dont l'adresse égalait la force, fut bientôt passé
maître en équitation. Il ne le céda non plus à personne dans l'art
de manier les armes ; c'est ce qu'une occasion solennelle vint dé-
montrer jusqu'à l'évidence.
En ce temps-là surtout où le bon droit avait besoin d'être sou-
tenu par la force pour triompher, le plus capable de terrasser
son ennemi, pour ainsi dire corps à corps, était nécessairement
considéré comme le plus digne du commandement. On a déjà vu
que Pépin, avait dû, à ses étonnantes prouesses contre des tau-
reaux furieux, l'honneur d'être proclamé digne de la couronne.
C'est donc par des jeux qu'on appelait d'abord passe-d'armes,
tournois , et plus tard des carrousels , que partout et sans cesse
on préludait à des combats véritables. A défaut d'ennemi réel,
on engageait avec son meilleur ami une lutte qui, peu sérieuse
d'abord au début , finissait le plus souvent , l'amour-propre et
l'orgueil aidant, par devenir sanglante. Un premier tournoi avait
lieu, chez le baron, en présence de Charles, et le sang venait
d'y être ainsi répandu par des mains naguère encore amies.
Charles s'en émut vivement, et, sans pouvoir maîtriser son élan
qu'il puisait tout entier dans son cœur, lui , jeune page de qua-
torze ans à peine , il franchit les palissades du champ-clos , et
s'élança d'un bond sur le cheval du combattant qui venait d'être
désarçonné , et dont le sang rougissait la terre ; puis , se dirigeant
vers le chevalier vainqueur, il lui demanda raison de ce qu'il ap-
pelait sa déloyauté. La stupéfaction fut au comble dans toute
l'assemblée; chacun s'étonnait de l'audace de l'enfant, et sem-
blait implorer grâce pour lui près du superbe et dédaigneux ad-
versaire qu'il ne craignait pas de venir ainsi braver. Seul , le
baron vit avec enthousiasme, et sans trop d'inquiétude, l'héroïque
témérité de son page.
Un moment, le chevalier parut hésiter, comme naguère l'avo-
cat au procès, à descendre jusqu'à un champion si frêle ; mais
Charles ne lui laissa pas le temps d'une bien longue réflexion ,
car, le pressant de se défendre, il se mit à le harceler avec une
89
vigueur qui lit bientôt comprendre à son adversaire que l'enfanl
n'était pas tant à mépriser qu'il l'avait supposé d'abord. Le che-
valier crut alors qu'il lui suffirait de se défendre, sans porter de
coups, pour prouver toute sa supériorité à l'assemblée. Mais
Charles, ne voulant point paraître à son tour moins généreux
que lui, changea tout aussitôt son attaque en passes délicates et
brillantes; il ne tarda pas à taire sourire les spectateurs aux dé-
pens du chevalier, qui , pour le coup, n'y tenant plus, écumant
de rage, se précipita sur l'enfant pour lui faire évidemment subir
le sort du premier champion. C'est là que l'attendait Charles; il
se ramasse donc vigoureusement sur son cheval , épie de son
regard d'aigle ia place que la fureur du chevalier lui laissait vul-
nérable, puis se redressant soudain sur l'étrier, baissant la tête,
évitant son choc, il lui porte un coup si sûr et si rude , que la
foudre n'eût été ni plus prompte ni plus terrible. Le chevalier
alla rouler à (erre. Ou on juge de sa honte! mais son sang ne
coula pas : car Charles, heureux de l'avoir puni, n'avait pas
voulu suivre son exemple. « Chevalier déloyal , s'écria-t-il ,
je t'ai épargné; mais Dieu sera moins indulgent.» Tous les
spectateurs applaudirent à la générosité autant qu'au courage de
Charles; et, dès ce jour, fut proclamé traître et lâche quiconque se
laisserait entraîner, dans les passes d'armes, à verser le sang d'un
adversaire. C'est ainsi que, par la profondeur de son jugement et
la magnanimité de son cœur, Charles se préparait, à son insu, à
jeter les premiers fondements de la civilisation européenne.
IV.
Clui! 1rs s.iirt'e sa m rr d'un pian 1 d si
Charles revenait, tous les soirs, coucher au moulin, ainsi qu'il
avait été convenu avec le seigneur du château de Peil; Berthe,
d'ailleurs, n'aurait pu se priver de Le, voir ainsi chaque jour; c'était
déjà un assez grand sacrilice pourellede ne pouvoir l'appeler son
lils, et de ne pas s'entendre donner par lui le doux nom de mère.
Mais Berthe , assurée en la sagesse et en la prévoyance du roi
Pépin, son glorieux époux , prenait patience et espérait. Quant à
i. 12
90
Charles, il la vénérait beaucoup, sans savoir qui elle était; et
lorsque son cœur le portait vers elle de préférence à la femme du
meunier, il se reprochait ces élans naturels comme des écarts
trompeurs. l'nsoir que Berthe était occupée à broder pour Char-
les un riche vêtement (car elle n'avait point interrompu ses tra-
vauxj , on entra tout à coup; elle se leva pour aller au-de\nnt
de son Ils : ce n'était pas lui, mais bien deux hommes armés.
Berthe frémit, car, à travers l'obscurité du crépuscule, elle crut
vaguement reconnaître les traits de ces deux étrangers, et elle
se trouvait alors toute seule à la maison : « Que désirez-vous? »
demanda Berthe aux deux hommes en cherchant à leur cacher
son émotion. A sa vue, surtout au son de sa voix, ces hommes se
regardèrent l'un l'autre avec stupéfaction, et ils semblèrent s'in-
terroger. Berthe n'en ressentit qu'une terreur plus grande.
Bientôt l'un des hommes prit la parole et dit : « Ce que nous
voulons , c'est d'abord du vin pour nous rafraîchir, puis du pain
et de la bonne chère pour manger : car nous avons faim et soif;
nous vous dirons le reste ensuite. » Et, sans attendre qu'on le
leur offrit, ces deux intrus prenaient çà et là ce que bon leur
semblait , et se disposaient à s'attabler sans plus de façon.
#
Charles survint sur ces entrefaites. Berthe, en présence de tes
ilotes, ne conçut que de plus vives alarmes de la présence de son
iils; avec le caractère qu'elle lui connaissait, le danger ne deve-
nait que plus imminent; aussi, dès qu elle le vit, elle s'oublia tout
à l'ait pour ne songer plus qu'à lui. Charles, bien étrangement sur-
pris, examina, dès son entrée, ces deux hommes du regard le plus
pénétrant; et comme ils ne faisaient pas plus attention à lui qu'à
Berthe, il alla, du plus grand sang-froid, frapper sur l'épaule de
l'un des étrangers, et dit d'un ton finement ironique : « Mes
maîtres , si je ne me trompe , vous n'avez pas reçu d'invitation
de la dame de céans, et quand on mendie d'habitude, on a le
front plus humble. J'aimerais fort savoir d'où vous venez, qui
vous êtes?» Celui qui sentait la main de Charles s'appuver sur son
épaule, comprit tout de suite qu'il avait affaire à un poignet de
fer, quoique ce ne fût en apparence qu'une main d'enfant; or,
dans son saisissement, il ne savait trop que répondre, d'autant
01
que; Charles portait estoc et poignard au côté , selon s;i coutume ,
pour revenir le soir du château; mais l'autre homme, qui n'avait
pas encore éprouvé la vigueur du bras de Charles, s'apprêtait ,
pour son compagnon, à lui répliquer d'un revers de main. Charles
voit son mouvement, l'évite, et, d'un coup de poignard, il l'é-
tend roide mort à ses pieds, avant même que celui qu'il étrei-
gnait encore du poignet droit eut eu le temps de se dégager.
Alors Charles se retournant vers ce dernier : «Eh bien! toi ,
mon maître, me diras-tu maintenant d'où tu viens et qui tu es?
— Ilélas! je suis un pauvre homme d'armes sans méchante in-
tention, répondit celui-ci d'un air piteux.
— Tu mens, reprit Charles: un homme qui se présente dans
une maison, comme tu l'as fait, est un assassin ou pour le moins
un voleur.
— Je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre, mon vaillant seigneur,
je vous le jure, témoin ce jour déjà bien éloigné où je fus chargé,
avec mon compagnon que voilà étendu à vos pieds, de faire mou-
rir, au fond de la vallée voisine, une jeune et jolie femme qui
ressemblait, ma foi, tellement à celle-ci, ajouta cet homme en
désignant Berthe, que je serais presque tenté de croire que c'est
une apparition. Le fait est qu'elle mourut, mais que ce fut d'ef-
froi , et que je remerciai tout bas le ciel de m'avoir ainsi épargné
un crime que j'aurais bien été forcé de mener à tin : car je l'avais
promis au Chevalier Roux, et ce damné chevalier ne badinait pas
lorsqu'il avait payé d'avance le prix du sang. Quant à l'argent ,
je ne l'avais pas pris, je l'avais reçu : vous voyez donc bien, que je
ne suis ni un voleur ni un assassin.
— Si c'est là ta morale et tes preuves, hypocrite blasphéma-
teur du nom du ciel, s'écria Charles, Dieu t'a envoyé vers moi
pour que tu reçusses le prix de tes bonnes œuvres. Mais ce n'est
pas de ma main que tu le recevras; autant que faire se peut,
l'honnête homme doit laisser à la justice le soin de punir les cri-
mes. Aussi bien , cela te donnera le temps de confesser les tiens
et de t'en repentir. Rends tes armes, et apprête-toi à me suivre
devant qui de droit. »
Il serait impossible d'exprimer par combien de terribles an-
goisses avail passé Bei tbc durant cette sanglante scène; elle avait
enfin acquis la certitude que ces deux hommes n'étaient autres
que les assassins auxquels l'avait jadis livrée le Chevalier Roux.
D'abord, elle se demanda si c'était le hasard ou un nouveau pro-
jet de meurtre qui les avait amenés au moulin, puis elle recon-
nut, dans ce fait étrange, le doigt de Dieu, de Dieu qui , dans sa
justice plus haute que celle des hommes, tient l'intention du
crime pour le crime lui-même, et voulait venger, par la main du
fils, le meurtre médité sur la mère. Quand Charles eut désarme
l'assassin, une perplexité nouvelle \int agiter l'esprit de Berthe:
elle craignit que son fils ne découvrit, par cet homme, le secret
de sa naissance avant le temps voulu par Pépin; heureusement
le meunier, sa femme et ses enfants revinrent au moulin. Leur
épouvante fut assurément grande; mais bientôt elle se calma en
entendant de la bouche de Charles le récit de tout ce qui s'était
passé. On enterra le mort, et l'on conduisit, sous bonne escorte,
dès le soir môme, le survivant à la tour du château du baron de
Pell, pour que justice fût faite.
V.
1 I 'Ho : le Cil
Ce que Berthe avait prévu, arriva : des déclarations de l'homme
traduit devant le tribunal du baron, il résulta que celui-ci et Char-
les apprirent que Berthe était lille du roi de Carniole, et qu'elle
avait été destinée au roi Pépin. Le baron dépêcha aussitôt un
messager vers Pépin pour le prévenir qu'il tenait entre ses mains
un des assassins de la vallée des Moulins, et le mettre en même
temps à sa disposition. De son côté, Charles, dès son retour au
moulin, prit mystérieusement Berthe à l'écart, et lui conta,
comme si elle l'eût ignore, qu'elle était la fille d'un roi puissant
et la fiancée d'un roi plus puisant encore. Berthe voyant que
Charles, tout en sachant qui elle était, ignorait toujours sa pro-
pre naissance , et se croyait encore le fils du meunier, lui recom-
manda le plus profond secret , ajoutant qu'elle connaissait déjà
93
depuis longtemps sa naissance , niais que la volonté Je Dieu et
l'intérêt des hommes exigeaient qu'elle gardât le silence jusqu'à
ce qu'un avis contraire lui fût parvenu.
Le baron ne tarda pas à voir revenir à franc étrier le messager
qu'il avait envoyé au roi Pépin. Cet homme était porteur d'une
missive aussi mystérieuse que pressée. Voici en quels termes brefs
elle était conçue : « L'assassin sera exécuté sur l'heure; le baron
sera censé n'avoir rien entendu, rien appris. Quant à l'enfant, on
le laissera marcher dans la croyance et la simplicité de son cœur, en
lui prescrivant toutefois le secret le plus inviolable sur ce qui lui
a été révélé. Ainsi le veut le roi qui punit et récompense. »
L'assassin reçut le châtiment de ses crimes ; mais le baron fut
bien étonné lorsque, s'apprêtant à recommander la plus grande
discrétion à Charles, au nom du roi Pépin, il vit que le prince
ne lui parlait même pas de ce dont il avait été témoin, et qu'il
semblait n'avoir rien vu, rien entendu; et quand le baron, pour
s'expliquer ce silence, cherchait à ramener l'entretien sur des
scènes qui avaient dû si fort émouvoir Charles , celui-ci éludait
la question, si bien que le baron ne crut pas devoir se montrer
plus indiscret que l'enfant, et ne revint plus sur ce sujet. Toutefois
crut-il devoir informer le roi Pépin de l'étrange conduite de l'en-
fant; mais le roi en était déjà instruit, car, de son côté, Berthe
lui avait appris la découverte de Charles et la discrétion qu'elle
lui avait recommandée. Pépin fut émerveillé plus encore d'une
pareille réserve dans un âge si tendre que des traits de force ,
de courage et d'habileté qu'on lui racontait chaque jour de
Charles. La discrétion est, en effet, l'une des qualités les plus
rares chez les hommes en général; mais elle devient, pour ceux
appelés à gouverner leurs semblables, une vertu bien grande et
très-indispensable.
La discrétion de Charles devait bientôt être mise à une plus
rude épreuve. Elle allait avoir à lutter contre l'amour-propre
personnel. Pépin décida qu'il était temps de lui révéler sa nais-
sance , mais sans en instruire encore le royaume. Charles devait
savoir qui il était, de qui il était fils, quel était l'avenir royal qu'on
lui destinait, garder en outre, jusqu'à de nouveaux ordres , ces
94
révélations pour lui-même comme un dépôt sacré, puis, nonobs-
tant cela , continuer toujours à passer, pendant un certain temps,
pour lils du meunier. Comprenez-vous bien ce terrible effort sur
soi-même? Se voir continuellement au milieu d'une troupe
d'enfants, dont quelques-uns appartenaient aux classes les plus
humbles de la société, et ne pas leur faire sentir ni deviner
même un seul instant qu'on est lils du plus puissant roi de l'u-
nivers, qu'on serait soi-même roi un jour. Voilà pourtant quelle
force de caractère eut Charles. Il sut qui il était, qui était sa niere,
et il ne le laissa jamais soupçonner à personne. Toutefois fut-il
bien heureux d'apprendre que Berthe était sa mère; alors il com-
prit enlin pourquoi les mouvements de son cœur l'avaient toujours
entraîné de préférence vers elle. Désormais Berthe put se livrer,
dans l'intérieur de son réduit modeste , aux épan' hements de sa
tendresse maternelle; ce fut pour elle un inexprimable bonheur
oje chaque instant. Charles n'oubliait pas, pour cela, les braves
gens qui l'avaient en quelque sorte adopté; et le futur empereur
et roi les nommait toujours ses père et mère, et leurs enfants ses
frères et sœurs. Il n'en continua pas moins à se rendre, chaque
jour, aux exercices chez le seigneur de Pell qui savait bien à peu
près ce qu'était Berthe, mais qui ne se doutait point encore de
l'illustre rang du jeune page auquel il avait cru faire un sort en
l'accueillant dans sa maison. Charles ne lui témoigna jamais, par
un seul mouvement d'orgueil, le changement survenu dans sa des-
tinée; au contraire, il se montra plus empressé à suivre les exer-
cices, plus docile aux avis des maîtres : quelque chose lui disait
que, pour savoir commander, il faut commencer par savoir obéir.
VI.
Pépin envoie tin précepteur a Cl arles.
Le roi Pépin avait laissé, durant ces premières années, se
développer à l'aise les forces morales et physiques de son lils.
Quand il crut son intelligence suffisamment préparée aux grandes
études de la science , il lui envoya , en qualité de précepteur et
95
de gouverneur, Alcuin , le plus sublime et le plus savant esprit
de ce temps-là. Pour la première fois alors, Charles fut obligé de
se séparer pour plus d'un jour de sa mère ; mais l'un et l'autre
devaient bientôt se retrouver en un lieu digne d'eux ; cette pen-
sée lié tarda pas à les consoler tous deux de l'absence. Charles
partit avec Alcuin pour de lointains voyages qui devaient, autant
que les préceptes du maître, servir à son instruction. D'abord il
visita la France, pays de ses aïeux et son futur royaume; il la
trouva déjà puissante entre les mains de son père; mais Alcuin
lui fit observer qu'elle ne serait vraiment digne de prendre rang
parmi les nations dont la renommée est immortelle , que du jour
où elle posséderait un ensemble de lois et un droit commun. Dès
ce moment Charles résolut, dit-on, d'entreprendre ce grand tra-
vail, qu'il réalisa plus tard, sous son règne : celui de rassembler
toutes les lois éparses , et d'en faire, sous le titre à jamais fameux
de Ciijiiiulairc.s tle Cliurlematjne, le fondement du droit et de la
justice en France. Il remarqua aussi les tendances des barons
francs à paralyser, par leurs divisions éternelles, l'œuvre de la ci-
vilisation moderne que son génie entrevoyait bien des siècles à
l'avance; il projeta , dès cette époque , de les unir, au besoin par
la force, dans un intérêt unique et vers un but commun. Il passa
en Italie. Rome avait alors pour souverain Constantin VI , qui
siégeait, comme chef de l'empire d Orient et d'Occident , à Cons-
tantinople : car les rois grecs tenaient Rome asservie depuis qua-
tre cents ans environ.
Charles fut soudain frappé de la pensée qu'il ne serait pas dif-
ficile de détrôner des usurpateurs qui régnaient de si loin, et qui
devenaient une source d'obstacles au développement de l'é-
glise chrétienne, seul élément réparateur de cette époque; puis,
quand il vit le pape Etienne II, il conçut immédiatement le plan
gigantesque d'une puissance spirituelle unique , qui résiderait
dans le chef de l'Eglise chrétienne, et d'une puissance temporelle
unique aussi, et qui serait lui, Charles, fils de Pépin.
Charles apprenait ainsi à bien connaître les pays qu'il était
appelé à gouverner, en les visitant non pas en prince qui s'occupe
plus de recueillir des applaudissements que d'observer, mais en
9G
inconnu qui voyait tout, pénétrait partout avec ce coup d'œil
d'aigle qui n'appartenait qu'au génie.
Charles revint de France et d'Italie plus savant encore de ce
qu'il avait deviné par lui-même que de ce que lui avait enseigné
son précepteur, et Alcuin s'en réjouissait personnellement : car
l'art du maître consiste bien moins à surcharger l'intelligence de
paroles et d'enseignements qu'à lui faciliter les moyens de s'éclai-
rer elle-même, et à en faire jaillir les pensées comme des traits
de lumière. En un mot, Alcuin était le digne précepteur de
Charles, et Charles le digne élève d'Alcuin.
VII.
Premier acte de puissance de Chai les.
Malgré les constants efforts du roi Pépin, presque toute l'Al-
lemagne était encore enveloppée dans les ténèbres de l' idolâtrie.
De pieux apôtres de la paix étaient venus, il est vrai, bien avant
ce monarque, pour arracher par la douceur de leurs mœurs, la
charité de leurs prédications , ce beau pays à la barbarie. Ce n'a-
vait été ni la soif des honneurs, ni l'appât d'une vaine gloire qui
les avaient attirés là. Pour apprendre aux hommes à se secourir
entre eux , leur enseigner l'art de bâtir des habitations commodes
et de vivre en société, ces saints apôtres du christianisme et de
l'humanité s'étaient mille fois exposés aux affronts, aux mépris,
au martyre. Au nombre de ces pieux missionnaires s'était sur-
tout signalé Kilien, personnage d'une sainteté éminente, qui, sur
les rives alors inhabitées du Mein et du Necker, avait été, dans la
main du Seigneur, l'instrument de la conversion de la race ger-
manique. Au temps de Kilien, une source fraîche et salutaire
était devenue le point de rassemblement de ceux qui s'étaient
faits disciples de l'Évangile. C'était là que Kilien leur avait admi-
nistré le baptême. Le saint homme avait abondamment déjà ré-
pandu dans ces contrées la semence du saint Évangile, lorsqu'il
les quitta pour aller défricher de nouvelles terres, laissant comme
un parfait cultivateur, au maître du champ, le soin de faire mûrir
la moisson. Mais ce divin maître avait destiné Kilien à être trop
97
tôt un des glorieux représentants de la foi , par l'effusion de son
sang. Les choses les plus vénérables se profanent promptement
quand elles restent entre les mains des hommes, et bientôt après
la mort du saint missionnaire, les ténèbres s'étaient répandu* s
de nouveau sur les contrées du Necker, et un nuage épais déro-
bait la source pure oùKilien avait baptisé au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit.
Nombre d'années s'étaient donc écoulées, lorsqu'il plut à Dieu
de diriger les pas d'Alcuin et de Charles vers toutes les contrées
de l'Allemagne. Ils descendirent par la belle vallée du Necker dont
les eaux umt grossir le Rhin. Or, il y a dans les environs du
Necker, près du lieu où la Salm elle-même paie à cette rivière le
tribut de son onde, une hauteur appelée le Scheuerberg, au pied
de laquelle s'étend un vallon qu'alors n'embellissaient ni des
campagnes riantes, ni des prairies tapissées de fleurs. La hauteur
et le vallon étaient couverts de hauts chênes dont les cimes ser-
vaient de retraite aux oiseaux de proie; le bœuf sauvage paissait
sous leur ombre , le sanglier cherchait sa pâture dans leurs raci-
nes. Charles passant un jour en ce lieu avec son précepteur, et
cherchant quelque filet d'eau pour se désaltérer, y trouva une
source abondante, dont les eaux limpides le fortifièrent, dit-on,
d'une façon merveilleuse. En ce moment, s'offrit à lui un vieil-
lard dont les traits semblaient altérés par un profond chagrin. Un
signe ami d'Ahuin et un gracieux regard de Charles raniment
son courage, alors le vieillard dit : «Nous vivons en un siècle
bien malheureux ! c'est ici et il y a de ça bien longtemps déjà ) ,
que Kilien, le saint martyr, a prêché l'Evangile ; ici qu'il a donné
le baptême aux nombreux tidèles qui accouraient de tous côtés;
et ce n'était pas seulement les germes féconds de la foi qu'il ré-
pandait autour de lui, c'était encore la paix, l'union, la frater-
nité. Mais ces heureux temps sont passés, personne ne se
fait plus baptiser , et même la foi est éteinte chez ceux qui ont
cru ; les prêtres des idoles se glissent de toutes parts pour séduire
les hommes; et, successeur impuissant de Kilien, je traîne mes
jours dans l'oisiveté comme un serviteur inutile. » Et , en disant
ces mots, le vieillard versait un torrent de Lûmes.
i. 13
M8
Cepeiidatit Charles l'examinait avec attention; il crut le re-
connaître : « Vénérable et pieux vieillard, lui dit-il, n'étes-vous
jamais venu au château de Pell et dans les environs, et ne seriez-
vous uns celui qui a présagé un glorieux avenir à Charles, le
pauvre enfant du moulin? »
Le vieillard , à son tour, examina plus attentivement aussi les
traits de Charles, et il s'écria: « En effet, je vous reconnais main-
tenant. Oh ! comme vous voilà grand et fort! Puisse votre esprit,
tenant ses promesses, avoir grandi dans les proportions de votre
corps! Mais quelle main mystérieuse vous conduit dans ces con-
trées, et quel est ce personnage imposant qui vous accompagne?»
Charles répondit : « Ce personnage vous sera connu, dès que
je l'aurai nommé : c'est Alcuin , qu'un puissant protecteur m'a
donné pour guider mes premiers pas dans le chemin de la vie.
» — Alcuin! s'écria le vieillard en s'inclinant! Qui ne recon-
naîtrait ce nom , et qui ne s estimerait consolé en voyant celui
qui le porte? Alcuin est une des lumières de l'Eglise, et chacun
de ses discours éloquents brille comme une étoile sur le front de
la sainte mère de Dieu. Celui qui l'a vu, n'en détache plus ses
regards, il le suit, et i! n'y a pljs de nuit possible dans son cœur.
Oh! béni soit l'instant qui amena en ces lieux le grand Alcuin et
son jeune ami ! Je crois y voir le doigt de Dieu et la régénération
de la source sainte. »
Alcuin reprit à son tour : « Saint successeur du martyr, c'est à
Dieu, souverain dispensateur de toute science, que je rapporte
les éloges que vous m'adressez dans l'effusion d'un cœur satis-
fait. Je ne suis d'ailleurs que le zélé serviteur de ses desseins sur
ce jeune homme.
— J'avais toujours bien pressenti, reprit le vieillard, que la
Providence avait des vues se rètes sur lui et qu'un mystère en-
vironnait l'enfant dont la sagesse ressemblait à la sagesse de Sa-
lomon et le courage, au courage de David. Je ne vous demande
point qui il est, Dieu le sait et cela suffit ; mais celui à qui l'on a
donné l'illustre Alcuin pour guide, ne peut s'en aller de ces con-
trées sans y laisser un parfum d'espérance. »
Charles était ému jusqu'au fond du cœur par les discours du
vieillard; il serra avec attendrissement sa main et lui dit : « Ecou-
tez ceci, vous qui avez la foi et qui la répandez : je vous promets
que, de môme que j'ai éteint à cette source une soif corporelle,
de même je veux quelle devienne un jour la source des plus
abondantes bénédictions spirituelles. »
Le regard de Charles, alors qu'il prononçait ces paroles , était
illuminé d'une sainte et communicative confiance.
— A présent je puis mourir, dit le vieillard ; la foi et la lumière
sortiront encore de la source, et les hommes redeviendront frères.
— Ce sont des merveilles que (j'en ai la ferme espérance), vous
pourrez voir avant votre mort, reprit Charles.
— Dieu vous entende et vous ramène bientôt ici , dit le vieil-
lard en saluant les deux voyageurs qui se retiraient. »
Alcuin et Charles parvinrent à instruire promptement le roi
Pépin de ce qui s'était passé; celui-ci consentit à ce que Charles
fît là son premier acte de prince; il lui envoya donc de grandes
sommes et d'autres moyens d'agir encore à cet effet. Alors Charles
revint, à la grande joie du vieillard, vers le lieu où la Salm se ré-
pand dansleNecker; il amenaitàsa suiteune grande quantité d'ou-
vriers, et il fit bâtir sur la source une église pour qu'on y célé-
brât le culte divin et pour ranimer l'œuvre de l'Evangile dans toute
la contrée. Il encourageait les ouvriers et n'épargnait ni soins ni
peines pour avancer cette pieuse entreprise.' L'ouvrage fut achevé
en peu de temps; les forêts furent éclairées, les environs de la
source métamorphosés en prairies. L'exemple efficace de Charles,
qui s'était montré en cette occasion comme le plus humble et le
plus empressé des serviteurs de Dieu, fructifia tellement que le
pays fit, en peu d'années, les plus surprenants progrès. Afin de
donner plus d'éclat au nouvel édifice religieux, Charles, plus tard,
quand il fut revêtu de la puissance souveraine, fit construire tout
à côté un palais pour lui, et il lui donna le nom ô'fleilbronn, ce
qui veut dire en allemand, Fontaine du salut. Nombre de person-
nes fixèrent leur demeure autour de l'église de la source, et au-
jourd'hui l'on entend le bouillonnement des eaux sacrées, comme
la voix mélodieuse d'un saint génie qui se retire en répandant ses
bénédictions.
100
Mil.
I ■ iloguo.
Cette œu\re sainte, qui couronna les voyages de Charles et
d'Alcuin, fut en quelque sorte le point de transition entre son
humble passé et son magnifique avenir. Pépin crut l'avoir mer-
veilleusement préparé, par ce premier acte de puissance, à régner
un jour à sa place. Quand Charles revint au moulin, il n'y trouva
plus sa mère; elle était partie depuis la veille, pour le château de
Ratisbonne, et un ordre enjoignait à Charles de venir l'y rejoin-
dre. Charles aspirait d'autant plus à cette heure fortunée où il
verrait sa mère bien-aimée entourée de toute la pompe qui lui
était due, qu'il avait su mieux réprimer les mouvements d'un juste
et filial amour-propre; il vola donc sur-le-champ vers sa mère. Ce
fut elle qui présenta Charles à son père. Je ne sais quoi de sur-
naturel saisit le fils à l'aspect du père: car Pépin était un grand
homme; et pour que son fils l'ait éclipse dans la suite, il a fallu
que Charles fût un de ces rares génies, comme on n'en compte
que cinq depuis que le monde existe, à savoir: Alexandre de Ma-
cédoine, Jules-César, Charlemagne qui est notre Charles, Char-
les-Quint, et Napoléon qui est notre Napoléon.
Charles résida désormais à la cour de son père; mais il n'oublia
point le meunier et sa famille, et il les combla de bienfaits. Il se
montra bon aussi envers les Gis de la femme qui avait persécuté
sa mère; il les nomma ses frères, et Léon fut élu pape par sa vo-
lonté suprême.
Mais, résumons-nous; Charles, au nom duquel se joignit le titre
de Magne en latin mngnus), comme si celte épithète et ce nom
devenaient inséparables, Charles m'apparail comme le plus grand
des cinq grands hommes que j'ai nommés. Guerrier, que ne fit-il
pas? il conquit le monde. Législateur, fit-il moins? il rêva pour le
inonde entier une loi unique, c'est-à-dire, la fraternité chrétienne
dans so ; plus majestueux ensemble. Empereur, les peintres lui
mettent un globe dans la main, pour signifier qu'il n'y avait au-
dessus de la sienne que la puissance de Dieu.
Si jamais vous visite/ la ville d'Aix-la-Chapelle dont il fit sa ca-
101
pitale, souvenir puissant qui l'ait que les habitants de ce pays sont
toujours restés, depuis tant de siècles, Français par le cœur, vous
lirez, dans sa cathédrale antique, sur une pierre qui n'a point be-
soin d'ornements, ces deux simples mots latins: « Garolus ma—
gnuf. » Et si vous assistez, dans cette ville célèbre, à ce qu'on
appelle la fêle des reliques, au mois de juillet de chaque septième
année, on vous montrera, du haut des balustrades, rongées par le
temps, de la tour élevée par les soins de Charles, des ossements
qui ont l'immensité de ceux d'un géant; ce sont ceux de Charle-
magne, extraits du tombeau comme des reliques sanctifiées. Mais,
si grands que soient ces débris d'un corps gigantesque, ils sont
bien misérables et bien petits auprès de la grande âme que jadis
recelait ce corps.
LE JOUR DU SAINT-SACREMENT.
Voici, mes chers entants, votre fête de prédilection. Aujour-
d'hui, la musique est plus belle, les ornements sont plus riches et
les prêtres plus nombreux. Les chapelles brillent, les reposoirs
étincellent, le pavé de l'église se couvre de roses et de bluets, l'air
est embaumé du parfum, de l'encens et des fleurs.
Vous aimez, n'est-ce pas, à voir défiler les longues processions,
entre deux haies de fidèles prosternés ? La croix, les bannières
aux diverses couleurs, les jeunes filles en blanc, les cierges allu-
més, les encensoirs qui s'élèvent et s'abaissent, les enfants de
chœur avec leurs corbeilles garnies de rubans tout cela vous
anime et vous transporte. Vous admirez surtout ce dais magnifi-
que qui voile à demi le Saint-Sacrement quand il traverse, pour
les bénir, les bas-côtés de l'église ou les rues de la ville, tendues
en signe de respect et de joie.
Eh bien ! cette fête si pompeuse est cependant fort au-dessous
du mj stère qu'elle rappelle.
Ce fut la veille de sa mort que Jésus-Christ institua le sacre-
102
ment de l'Eucharistie. Comme il soupait avec ses apôtres, il prit
du pain, le bénit et le leur distribua en disant: Prenez et mange?,
ceci est mon corps. Ensuite, il mit du vin dans la coupe, le bénit
de même et le leur donna: Buvez-en tous, ceci est mon sang,
ajouta-t-il encore.
Le Sauveur commençait ainsi le grand miracle d'amour qui se
continue parmi nous, et se renouvelle à chaque instant sur nos
autels. Le Jeudi Saint, jour de l'institution du sacrement, devait
être naturellement 1 • jour de la fête. Biais la Semaine Sainte est
une semaine de douleurs; et Ton a préféré la reporter un peu plus
loin. Elle fut établie par un pape français de nation, nommé l r-
bain IV. Célébrée d'abord dans quelques diocèses, elle se répan-
dit bientôt parmi tous les chrétiens, heureux de recevoir la bé-
nédiction solennelle de leur Dieu!
Quand vos mères vous font baisser la tète, mes chers enfants,
ce n'est pas devant le soleil doré que le prêtre porte entre ses
mains: c'est devant l'hostie consacrée qui se trouve au milieu;
c'est-à-dire devant le corps de Jésus Christ, exposé sous les ap-
parences du pain à votre adoration et à votre amour. Ne l'ou-
bliez jamais pendant toute la cérémonie, et que les pompes, dé-
ployées par l'Eglise, ne vous fassent point perdre de vue le divin
Rédempteur qui en est l'objet.
LA BICHE DE SERT01UUS.
« Aux petites causes, les grands effets, » dit un vieux proverbe.
Et ce proverbe a mille fois raison; car c est à peu près là l'his-
toire des plus grands événements de ce monde, l'origine des plus
intéressantes découvertes que l'homme ait faites. Ah! ce serait,
mes enfants, chose bien curieuse à vous raconter, que toutes ces
origines des choses. Le gland produit le chêne, le grain l'épi; la
source d'un grand fleuve n est souvent qu'un modeste ruisseau;
il en est ainsi des créations de l'homme, de la plupart des faits
remarquables qui s'accomplissent sous nos yeux. Aux petites
causes les grands effets! Entre les mille exemples que je pourrais
citer à l'appui de ce dicton , j'en choisis un au hasard. Tout un
peuple Fut soumis, vaincu... grâce à qui? à une biche. Ecoulez.
Serlorius était un général romain; le sénat l'avait envoyé en
Espagne pour y soumettre les peuples de cette contrée, car ceux
ci, par de fréquentes révoltes, s'étaient soustraits à la domination
de la république.
En homme habile et prudent, Sertorius cherchait à vaincre ses
ennemis; bien plus par la douceur que par la voie des armes; au
lieu de les traiter rigoureusement, il s'efforçait d'alléger, par tous
les moyens possibles, le joug qu'il leur imposait. Aussi, loin de
combattre, les Espagnols, pour lui plaire, venaient-ils le plus sou-
vent faire leur soumission et lui offrir même des présents.
tîri jour, un pauvre paysan, ne sachant que donner au général
romain, lui fait hommage d'un jeune faon, d'une blancheur écla-
tante, qu'avait abandonné sa mère à l'approche des chasseurs. Ser-
torius rit d'abord de cette singulière offrande; le petit faon bêlait
à fendre l'âme; un autre que lui l'eût tout uniment fait mettre à
la broche; mais point du tout: il ordonne qu'on en prenne le plus
grand soin, et fait récompenser généreusement le paysan.
Peu à peu, le général s'attacha d'une manière fort étrange au
pauvre faon; c'est qu'entre nous, il avait secrètement ses projets
sur lui; il le voulait employer, comme puissant auxiliaire, dans sa
guerre contre les Espagnols. Mais déjà vous riez, enfants, et vous
vous dites, j'en suis sûr : « Oh ! oh ! un faon pour combattre des
hommes! voilà un plaisant guerrier; il avait donc des cornes bien
redoutables! » Riez, riez; vous aller voir.
Les peuples au milieu desquels se trouvait Sertorius étaient
crédules, superstitieux, brefeomme vous mêmes quand vous avez
la folie de croire aux rev< nants, au\ êtres mystérieux, ou comme
les bonnes femmes qui croient à la bonne aventure, aux sorciers
prédisant l'avenir. Or, vous devinez maintenant que Sertorius,
voyant à quels hommes ignorants il avait affaire, avait fait de sa
biche charmante une espèce de démon familier qui était censé lui
tout révéler, comme ce certain petit doigt de votre maman qui
naguère disait tout, vous savez !
1 04
Or, la biche chérie était toujours dans ses jambes, à frotter s,. s
cornes contre lui et à bêler de la manière la plus drôle en le re-
gardant, et Sertorius la caressait, en disant à qui voulait I en-
tendre, que Diane, la déesse de la chasse, lui avait envoyé celle
bête merveilleuse pour lui révéler tout ce qui se passait là où il
n'était pas. Un courrier venait-il lui apporter quelque nouvelle,
il lui recommandait le secret, et disait alors aux Espagnols: « Ma
biche m'a appris ceci, cela; je sais que vous voulez vous révolter;
mais vous ne ferez rien que je n'en sois instruit tout aussitôt.»
Et ceux-ci se regardaient les uns les autres, dans le plus grand
étonnement et n'osaient plus bouger.
Par malheur, un beau jour la biche s'enfuit dans les forêts et
on ne la revit plus. Cette disparition fit croire aux Espagnols que
le général romain avait perdu son démon familier, et que dès lors
il n'avait plus de pouvoir sur eux. Que firent ils 7 Soit pour cette
cause, soit pour une autre, bref, ils prirent soudain les armes et
s'insurgèrent.
Sertorius, tout préoccupé qu'il était des moyens de réprimer
cette insurrection, faisait ses préparatifs de combat; et il ne pen-
sait déjà plus à sa biche favorite que pour la regretter, lorsqu'au
moment même de livrer bataille, il voit accourir à lui, joyeuse
et bondissante, cette pauvre bête qu'il croyait morte; il recom-
mande aux siens le plus profond secret, va trouver les chefs espa-
gnols, et leur dit gaiment : « Je reçois d'excellentes nouvelles ;
ma biche va revenir.
Au même instant, voici la biche qui apparaît, accourt près de
Sertorius et lui lèche la main droite, comme elle avait coutume de
le faire. Alors les barbares, stupéfaits, muets de surprise, de s'é-
crier : « Décidément cet homme est favorisé du ciel ; » ce qui
leur fit prendre Sertorius en un fort grand respect; et, dès ce jour,
ils lui demeurèrent constamment soumis.
Cette histoire est vraie, mes enfants; toutefois ne faut-il pas la
prendre trop au sérieux, et, comme ces Espagnols d'autrefois,
croire aux biches merveilleuses.
Srhitn ùt inic
P IIICIUH,
105
JEHAN DE BRIE.
I.
I ■■ b m |ii"K berger.
— Mes moutons, mes petits moutons blancs — disait, un matin
du mois de mai 1369, un petit berger de la Brie, âgé d'environ
dix ans, en ouvrant l'huis de sa bergerie, et faisant une caresse
à chaque mouton qui passait devant lui en caracolant — venez,
il fait beau, le soleil se lève, l'herbe est couverte de rosée : ce
qui doit lui donner un goût délicieux; venez avec moi, mes
blancs amis, là-bas, dans la prairie... Ah! que je vous aime, mes
beaux petits moutons blancs et doux!
Et se plaçant avec un chien noir aussi grand que lui, à la
queue de son troupeau, le petit berger se mit à gravir une col-
line au pied de laquelle se trouvait la bergerie.
Quand il fut parvenu à mi-côte, il tourna les yeux à gauche,
vers une grande maison blanche, dont les volets étaient ouverts.
— Tiens, tiens, dit-il en caressant son gros chien, nous au-
rons quelques bons os à ronger aujourd'hui, mon vieux Ralph :
la maison de monsieur le chanoine de Saint-Brice est habitée...
Ma foi, ça tombe à merveille, n'est-ce pas? le carême a été long
pour nous deux, cette année.
Puis, les yeux toujours fixés sur cette maison où le plus grand
mouvement paraissr.it régner, (tout le monde y allait et venait), il
poursuivit sa route. Sur le plateau de la colline s<; trouvait un
bosquet d'aca, ias en fleurs; le petit berger s'y étendit mollement
sous son ombrage, et, confiant à son chien fidèle, la garde de ses
brebis, il ne tarda pas à s'endormir.
Quand il se réveilla, le soleil était au plus haut de sa course,
et dardait sur le bosquet des rayons ardents. Il allait changer de
position pour continuer son somme, soudain une voix lente et
grave qu'il entendit près de lui le rendit immobile.
Cette voix lisait (ont haut ce qui suit, avec une onction suinte
et religieuse :
i. H
106
Vies frères, considérez comme une très-grande joie les di-
» verses afflictions qui vous arrivent.
» Sachant que l'épreuve de votre foi produit la patience.
» Or, la patience doit être parfaite dans ses œuvres, afin que
» vous soyez vous-même parfaits et accomplis en toute manière
» et qu'il ne vous manque rien.
» Si quelqu'un de vous manque de sagesse, qu'il la demande
» à Dieu, qui donne à tous libéralement, sans reprocher ses
» dons, et la sagesse lui sera donnée.
» Mais qu'il la demande avec foi, sans aucun doute; car celui
» qui doute est semblable au flot de la mer, qui est agité et em-
» porté çà et là par la violence du vent.
» 11 ne faut donc pas que celui-là s'imagine qu'il obtiendra
» quelque chose du Seigneur.
» L'homme qui a l'esprit partagé, est inconstant en toutes
» ses voies.
» Que celui d'entre nos frères qui est d'une condition basse,
» se glorifie de sa véritable élévation.
» Et au contraire que celui qui est riche, se confonde dans
» son véritable abaissement, parce qu'il passera comme la fleur
» de l'herbe.
» Car, comme au lever d'un soleil brûlant, l'herbe se sèche,
» la fleur tombe et perd toute sa beauté; ainsi le riche séchera
» et se flétrira dans ses voies.
» Heureux celui qui souffre patiemment les tentations et les
» maux, parce que lorsque sa vertu aura été éprouvée, ii rece-
» vra la couronne de vie, que Dieu a promise à ceux qui lai—
» ment.
» Que nul ne dise lorsqu'il est tenté, que c'est Dieu qui le
» tente, car Dieu est incapable de tenter et de pousser personne
» au mal.
» Mais chacun est tenté par sa propre concupiscence qui
» l'emporte et qui l'attire dans le mal.
» Et ensuite quand la concupiscence a conçu, elle enfante le
» péché, et le péché étant accompli, engendre la mort.
» Ne vous y trompez pas, mes très-chers frères.
107
» Toute grâce excellente et tout don parlait vient d'en haut et
» descend du père de lumière, qui ne peut recevoir ni de chan-
» gement, ni d'ombre par aucune révolution.
» C'est lui qui, par sa volonté, nous a engendrés par la pa-
» rôle de la vérité , afin que nous fussions comme les premières
» créatures.
» Ainsi, mes chers frères, que chacun de vous soit prompt à
» écouter, lent à parler et lent à se mettre en colère. »
— Dieu! que c'est beau! et que je voudrais que notre maître
entendit ça! murmura une voix d'enfant interrompant sans
transition la voix grave du liseur.
Ce dernier se retourna et tous deux se regardèrent; l'un était
un enfant gros et rose , sur le visage rond duquel de beaux che-
veu* blonds tombaient en larges boucles; une simple tunique
bleue, fixée au milieu du corps au moyen d'une ceinture de cuir,
composait son unique vêtement; ses jambes et ses pieds étaient
nus : l'autre était un homme de soixante ans environ , long et
pâle ; sa tête rasée sur le sommet et ne laissant voir que de rares
cheveux gris sur les tempes qui se prolongeaient comme une cou-
ronne autour de sa tête, faisait deviner qu'il appartenait à un or-
dre quelconque de chanoine. Il était vêtu de deux tuniques; celle
de dessus, d'un violet pâle, avec de larges manches, était fendue,
à peu près au milieu de la cuisse, et tombait devant et derrière
jusqu'aux pieds; la deuxième était verte, les manches serrées ne
lui appartenaient pas, car elles étaient d'un violet foncé.
Le vieillard et l'enfant se sourirent tous deux avec complai-
sance.
— C'est une épître de saint Jacques, chapitre premier, que je
viens de lire là, et tu trouves cela beau? dit le chanoine.
— Ah! oui, mon bon père! répondit l'enfant avec une simpli-
cité charmante; je voudrais bien que vous apprissiez cela par
cœur au maître de ce troupeau, qui, pour un oui , pour un non,
cogne de ci, de là, gare dessous, et le petit berger est quelquefois
dessous... souvent même...
— Et le maître de ce troupeau est ton père? demanda le cha-
noine.
108
— Mon père est morl depuis longtemps, je ne l'ai jainais
connu, dit reniant avec un regret touchant; ma mère est morte
aussi; l'herbe des prés a été fauchée trois fois depuis ce jour;
j'étais nu sur la terre, j'allais mourir aussi de froid et de faim,
lorsque Thomas, le maître de ces beaux petits moutons blancs,
passa par là, me vit et m'emporta dans son manteau.
— Ainsi tu es orphelin! pauvre enfant! dit le chanoine, dé-
couvrant de sa main le front du petit berger.
— Non, mon père, je suis berger, répondit naïvement celui-ci.
Le chanoine sourit. — « Orphelin, se dit d'un enfant qui n'a
ni père ni mère, reprit-il... Comment t'appelle-t-on? ajouta-t-
il un moment après. »
— Jehan, répondit-il.
— Es- tu heureux, Jehan?
— Qu'est-ce que ça veut dire heureux?
— Es-tu content de ton sort?
— Quand je suis dans les champs, oui; quand je rentre au lo-
gis, non.
— Explique-moi cela, Jehan.
— Dam! c'est aisé à deviner pourtant, mon bon père... De-
hors, je suis en compagnie de mes moutons et de mon chien, qui
m'aiment, et moi aussi j'aime bien mes moutons et mon chien;
au logis, ça n'est plus ça; maître Thomas est dur et brutal, sa
femme Jacquette avare et criarde, sa fille aînée Javotte ja-
louse et gourmande, la petite Ninette boudeuse et les deux gar-
çons, Cadet et Pierrot, sont méchants, taquins, rancuneux...
Oh! surtout bien rancuneux.
Le chanoine tourna une page de son livre, en disant : Tout à
l'heure, tu aurais voulu, Jehan, que ton maître entendît ce que je
lisais pour le rendre meilleur; écoute donc ce qui suit et fais-en
ton profit. — C'est dans le troisième chapitre de l'épître à saint
Jacques.
Puis, de la même voix grave et sévère, le chanoine se mit à lire :
« En effet, nous faisons tous beaucoup de fautes, et si quel-
» qu'un ne fait point de fautes en parlant , c'est un homme par-
» fait : il peut tenir tout le corps en bride.
109
» Ne voyez-vous pas que nous mettons des mors dans la bou-
» che des chevaux, afin qu'ils nous obéissent et qu'ainsi nous
» faisons tourner tout leur corps où nous voulons?
» Ne voyez-vous pas aussi, qu'encore que les vaisseaux soient
» si grands et qu'ils soient poussés par des vents impétueux , ils
» sont tournés nanmoins de tous côtés, avec un très-petit gou-
» vernail, selon la volonté du pilote qui les conduit?
» Ainsi, la langue n'est qu'une petite partie du corps, et ce-
» pendant combien peut-elle se vanter de faire de grandes choses !
» Ne voyez-vous pas combien un petit feu est capable d'allumer
» de bois?
» La langue aussi est un feu, c'est un monde d'iniquité, et n'é-
» tant qu'un de nos membres, elle infecte tout notre corps, elle
» enflamme tout le cercle et tout le cours de notre vie, et est elle-
» même enflammée du 'eu de l'enfer.
» Car la nature de l'homme est capable de dompter, et a
» dompté en effet toutes sortes d'animaux , les bêtes de la terre ,
» les oiseaux, les reptiles et les poissons de la mer.
» Mais nul homme ne peut dompter la langue; c'est un mal
» inquiet et intraitable : elle est pleine d'un venin mortel.
» Par elle nous bénissons Dieu , notre père , et par elle nous
» maudissons les hommes qui sont créés à l'image de Dieu.
» La malédiction et la bénédiction partent de la même bou-
» che; ce n'est pas ainsi, mes frères, qu'il faut agir. »
— C'est ce que tu fais, Jehan, interrompit le chanoine : avec la
même bouche, tu bénis maître Thomas pour t'avoir arraché à la
mort, et tu le maudis pour quelques défauts qui', après tout, te
font bien moins de mal que ses bienfaits ne t'ont fait de bien...
A quoi penses-tu, mon enfant.
— Je pense... dit Jehan très-sérieux... je pense, que c'est
comme un sermon de monsieur le curé le dimanche, au prône...
Seulement le curé nous regarde, il regarde en l'air, il regarde les
murs de l'église, et vous, vous ne regardez que là-dedans. Et Je-
han montrait le gros livre ouvert sur les genoux du chanoine.
— C'est là que je trouve ce que je te dis , mon enfant , répon-
dit le chanoine.
110
— Là!... s'écria l'enfant étonné, là!... Oh! mon bon monsieur,
laissez-moi donc un brin y regarder à mon tour , sauf vot' bon
plaisir. »
Le chanoine passa le gros livre au petit berger; celui-ci y jeta
les yeux avec avidité, le prit, le tourna , retourna en tous sens.
— C'est singulier, dit-il enfin, je n'y vois rien, moi !
— Rien, reprit le chanoine en souriant.
— C'est-à-dire, rien'que de petits points noirs, faits de trente-
six manières et arrangés en allées comme les ceps de la vigne d«
monsieur le curé.
Le chanoine répondit avec douceur : « Celui qui a le secret
de tous ces petits points noirs faits de vingt-cinq manières et non
de trente-six, et arrangés comme les ceps de la vigne de monsieur
le curé, y vpit cependant tout ce que je t'ai dit là. »
— D'aussi belles choses ! exclama Jehan... Mon Dieu ! que vous
êtes heureux, mon bon monsieur, de posséder un si beau secret!..
L'enfant se tut, réfléchit; puis un moment après, il reprit: —
Sauf votre respect, mon bon monsieur, est-ce que ce secret est à
vous seul ?
Le chanoine sourit : — « Ce secret n'est pas à moi seul , Dieu
merci; il s'appelle savoir lire, lui dit-il; malheureusement trop peu
de personnes le possèdent; et cependant il serait bien à désirer
qu'on répandît davantage cette science, surtout dans nos campa-
gnes... »
— Oh ! je le crois comme vous, mon bon monsieur, interrom-
pit le petit berger; à preuve, que si le bourgeois entendait sou-
vent la première belle chose que vous m'avez dite, il se mettrait
moins souvent en colère, et moi,... moi... il est bien certain que je
mettrai à l'avenir, comme dit ce gros livre, un mors à ma langue,
et que je ne dirai plus de mal de personne.
— Et tu feras bien, ajouta le moine en se levant.
— Eh! quoi, vous vous en allez, dit l'enfant, d'un ton chagrin.
— Midi sonne, je vais dîner.
— Pardon, encore un mot, dit le petit berger, retenant avec la
familiarité de l'enfance, un bout de la seconde tunique du cha-
noine:— ce secret de savoir lire, ça vous est-il venu tout seul.
111
— On me l'a enseigné, mon petit ami.
— On vous a enseigné à lire? reprit l'enfant.
— Oui.
— Et qui donc!
— De plus savants que moi; mais laisse-moi partir, petit; au
revoir. »
Et le chanoine, ayant retiré sa tunique des mains du petit ber-
ger, s'éloigna lentement, les yeux toujours fixés sur son livre.
L'enfant, triste et rêveur, ne pouvait plus détacher ses regards
du sentier, devenu solitaire depuis la disparition du chanoine.
Ralph, le gros chien noir dont j'ai déjà parlé, voyant son jeune
maître le front appuyé sur son poing, de l'air de quelqu'un qui
souffre ou qui pleure, s'approcha de lui pour le distraire, aboyant,
posant ses larges et lourdes pattes sur l'épaule du petit, qui avait
toutes les peines du monde à garder l'équilibre, et à ne pas ployer
sous ces brusques caresses.
— Laisse-moi donc, Ralph, lui dit l'enfant, laisse-moi... Mon
Dieu! comment faire pour posséder le secret de savoir lire?... tu
ne comprends pas cela, toi, Ralph , pourvu que tu sois avec moi
et avec nos blancs moutons, tu t'inquiètes peu du reste; quand tu
as rongé un os, et qu'il ne manque aucune brebis au troupeau,
tu dors en paix... Jusqu'à ce jour comme toi, mon vieux chien,
j'avais cru qu'on pouvait vivre ainsi, mais depuis un moment,
vois-tu, ça n'est plus ça. ..je sens qu'il me manque quelque chose...
tu me regardes, pauvre bête, tu crois que je vais encore te répéter
ce que je te disais hier à toi, mon confident, mon seul ami ;... non
Ralph, non, aujourd'hui, ce n'est pas une cabane à moi seul que
j'envie, ni des brebis, ni des agneaux, avec une bergerie, une
étable et du foin, et des prairies à discrétion... non... ce qu'il me
faudrait... c'est un gros livre comme celui du chanoine à la tuni-
que verte, et ce que tu devrais me dérober, toi qui si souvent
dérobes "g ur moi à la maîtresse un morceau de fromage ou de
viande, ce que tu devrais me dérober, Ralph, c'est le secret d'y
lire dedans... Mon Dieu, que ce chanoine à la tunique verte est
heureux !... ah! désormais, je ne serai plus heureux, puisque ja-
mais je ne saurai lire.»
112
Ralph remuait la queue , et n'avait pas l'air de comprendre
grand'chose aux paroles de son jeune maître. La journée se passa
ainsi: Jehan à se plaindre au chien, le chien à l'écouter; le soir
venu, l'enfant et le chien firent lever les brebis couchées çà et là,
et puis l'un les rassemblant en troupeau, l'autre les comptant;
brebis, chien et berger reprirent le chemin de la bergerie.
La petite Ninette attendait Jehan sur le seuil de la porte avec
un bol plein de lait chaud d'une main, et un morceau de pain bis
de l'autre.
— Tiens, berger, lui dit-elle, en lui présentant le bol et le
pain, la mère Berthe a vendu son veau ce matin; et comme c'est
mon père qui en est cause, elle nous a envoyé une grande jatte
de ce lait, et maman t'a réservé ta part...; tu es content, n'est-
ce pas?»
Jehan prit le bol, le pain, s'assit par terre, et, sans remercier la
petite, se mit à manger en silence et en soupirant.
— Eh bien! lui dit Ninette, en se plaçant près de lui, est-ce que
tu as perdu ta langue sur la colline; tu es triste comme un ber-
ger qui n'aurait qu'un moutcn et l'aurait perdu... Jehan... Jehan...,
veux-tu bien me répondre..., sinon, je t'avertis, je ne te dirai pas
un secret que j'ai découvert ce matin.
— Un secret!... quel secret?... s'écria Jehan vivement, et ces-
sant de manger pour écouter Ninette.
— Ah! petit curieux! dit la malicieuse enfant en le menaçant
du doigt..., devine... mais non... je vais te le dire; car, vois-tu
Jehan, ce n'est pas pour te faire un compliment, mais la cabane
serait pleine de setrets, depuis le haut jusqu'en bas, que certes
ce ne serait pas toi qui en découvrirait jamais un.
— C'est peut-être toi? reprit Jehan avec humeur.
— Moi, dit Ninette! ah! je défie bien qu'on me cache long-
temps quelque chose.
— Mais comment fais-tu, Ninette, reprit Jehan ;<vec instance.
— Dam, j'épie, Jehan.
— Tu épies , Ninette?
— C'est à-dire que, sitôt que je me doute seulement qu'on me
faii mvstère de quelque chose, je ne quitte plus la personne qui
113
a l'air de se cacher de moi, je suis toujours sur ses talons, sous
un prétexte, sous un autre; — c'est pour ramasser votre fuseau,
notre mère; — avez-vous besoin de moi pour dévider votre lin ,
notre mère; — plait-il! m'avez-vous pas appelée, notre mère?...
Et c'est comme ça que j'ai découvert, ce matin, qu'on allait ma-
rier Javotte au grand Colas, le fils du meunier du Petit-Pont...
et une noce ! Jehan, ajouta la petite fille.en frappant de joie dans
ses mains; — une noce! çaveut dire, une, deux, trois, quatre ga-
lettes avec du beurre frais, cuites au four... Eh bien ! tu ne dis
rien de ça ?
— Ah! pour deviner un secret, il faut l'épier, se dit à lui-
même Jehan qui, du récit de la petite, n'avait retenu que ces
mots...; puis s'adressant à Ni nette : Mais pour épier les gens, il
faut demeurer chez eux, n'est-il pas vrai?
— La belle découverte, reprit Ninette en riant; ah! sans doute,
il faut y demeurer, ou tout au moins y aller aussi souvent qu'on
veut.
— Merci, Ninette, dit Jehan en se levant.
— Eh bien! où vas-tu donc, berger?
Sans lui répondre, Jehan prit sa course vers la maison du cha-
noine de Saint-Brice.
II.
Dominé par la seule idée d'épier le secret du moine pour ap-
prendre à lire , sans réfléchir toutefois aux moyens à mettre en
œuvre pour y parvenir, Jehan arriva, tout d'une haleine, jusqu'à
deux pas de la maison du chanoine ; et là, il s'arrêta , se mit à re-
garder autour de lui.
— Que faire maintenant?... Comment se présenter?... Embar-
rassé, confus, ^le front couvert de sueur, Jehan s'essuyait d'une
main, tandis que de l'autre il caressait Ralph qui l'avait suivi, et
avait l'air aussi de lui demander : « Que vas-tu faire , mon pauvre
maître?
En ce moment, 1 enfant et le chien furent aperçus de maître
Forgeot, cuisinier de son excellence.
i. 15
114
— Jehan, cria-t-il à l'enfant, approche... Approche donc et ne
crains rien , ajouta— t— il en voyant l'hésitation du petit berger.
3ionseigneur veut , pour dimanche , se régaler d'un quartier d'a-
gneau ; retourne chez toi , va dire cela à ton maître : qu'il me
choisisse le plus jeune, le plus gras , le plus tendre; va, qu'il le
tue, le dépouille et me l'apporte avant la nuit.
Jehan revint en courant chez lui ; et , deux heures après , la
nuit qui tombait, le trouva dans la cuisine du chanoine avec un
agneau tout frais tué qu'il posa sur la table.
— Voilà, dit-il.
— Parfait! répondit le cuisinier examinant la viande.
— Dam! c'est que je m'y connais, répliqua l'enfant qui s'en-
hardit à l'éloge du chef en bonnet de coton blanc,... et voyez-
vous, maître, j'ai une idée, c'est qu'après le plaisir d'élever des
agneaux, il n'y en a pas de plus grand . je crois, que celui de les
accommoder en ragoût... ou à la broche...
— Excepté celui de les mander, interrompit doucement un
petit marmiton, en faisant le geste de lécher ses doigts.
— Tu es encore ici ! petit vaurien ! s'écria le chef, se retour-
nant en colère , et menaçant le marmiton de son grand couteau
de cuisine. — Tu veux donc que je te coupe les oreilles , vilain
gourmand que tu es?
— Bast! pour quelques friandises prises à la desserte... mur-
mura le marmiton. D'abord ce que j'en dis n'est pas pour res-
ter ici, monsieur Forgeot, croyez le bien; la chaleur de vos four-
neaux m'étouffe ; vive l'air des champs, des prairies, des collines;
ouf!... je me péris ici...
— C'est dit, va périr ailleurs..., dit le chef, le regardant avec
mépris; paresseux, menteur et gourmand, voilà trois défauts,
que dis-je, trois vices funestes au grand art de la cuisine, pour le-
quel il faut être actif, délicat et sobre..; donc, ajouta M. For-
geot, j'ai des ordres et ils vont être suivis. Dominique va te ra-
mener au grand air que tu préfères, tes parents feront de toi ce
qu'ils voudront; tu n'aimes ni le charbon, ni les casseroles, ni
les lèchefrites, tu deviendras ce que tu pourras... Par ainsi , dé-
campe , regarde cette porte, c'est pour n'y plus rentrer..,
115
Comme le chef achevait cette harangue , un grand laquais , le
Dominique en question , entra dans la cuisine , prit le marmiton
par l'oreille, et lui faisant faire demi tour à droite : — Allons, dit-
il, la jument est sellée, en croupe, bambin, et au pays, respirer
le grand air, puisque grand air il y a. » Et il l'emmena sans que
le marmiton eût répliqué le plus petit mot...
— Ainsi vous voilà sans marmiton, dit Jehan au cuisinier.
— Comme tu dis, mon gars...
— Et... comment ferez-vous?... demanda encore Jehan avec
une intention marquée.» Une idée subite venait de lui trotter en
tête.
— On s'en passera, reprit avec insouciance le cuisinier, ai-
guisant son couteau pour préparer l'agneau que Jehan venait
d'apporter.
— Pardon, excuse , maître , balbutia en tremblant le petit ber-
ger; je voudrais bien... pardon... sauf votre respect, vous faire...
une petite question.
— Va , mon garçon, parle , répliqua le cuisinier sans se retour-
ner et tout en dépeçant sa viande ; moi , vois-tu , pourvu qu'on
ne me contrarie pas, qu'on fasse toutes mes volontés..., qu'on
soit toujours de mon opinion, soit que je dise blanc, rouge ou
noir..., je suis un bon enfant. Eh bien! parle... que veux-tu?...
Serait-ce par hasard remplacer le petit vaurien qui s'en va?
— Vous l'avez dit, maître , répondit Jehan joyeux.
— Écoute, mon gors. poursuivit le cuisinier, hochant la tête ;
tu viens de voir ce petit, il est de la Normandie. L'an der-
nier, cet enfant vint ici : il était intéressant; on le reçut à l'office ;
l'un lui donnait une chose, l'autre une autre; le petit bonhomme
crut alors probablement que l'état le plus heureux était de ne pas
sortir de l'office, et il offrit d'y rester, n'importe à quel titre; je
l'enrôlai comme marmiton. Une fois installé, ce ne fut plus ça: il
se dégoûta du métier, si bien que le drôle nous a joué mille
tours pour se faire renvoyer chez ses parents... Enfin monsei-
gneur y a consenti aujourd'hui même, et tu viens de le voir par-
tir... Ainsi prends-y garde à ton tour; si c'est, alléché seulement
par l'odeur de la cuisine , que l'idée te vient d'entrer ici, va-t'en;
116
j'ai juré do ne plus me charger d'enfant qu'on ait élevé dans les
champs... Je m'attache à mes marmitons, moi, et quand ils s'en
vont, ça me fait de la peine... je suis bien sûr de manquer de-
main quelques sauces. Ah! vilain normand!... comme si l'odeur
du charbon était malsaine. »
Jehan, que gagnait l'émotion du chef, lui répondit:
— Eh bien ! attachez-vous à moi , qui n'ai personne qui me
porte intérêt; je n'ai ni père, ni mère; je suis seul en ce monde...
Je veux être votre marmiton.
— Et ton maître?...
— 11 n'a pas besoin de moi.
— Et tes moutons?
— Mes moutons... hélas !... mes moutons font ma joie, et mon
chagrin ; ma joie quand je les vois grandir, mon chagrin quand
on les tue, comme ce pauvre petit agneau que vous découpez si
habilement... Pensez-vous que je n'aie pas pleuré, ce soir, quand
j'ai vu le maître lui enfoncer son couteau dans la gorge... et son
sang en couler, et la pauvre bête faire un bêlement plaintif, puis
tourner l'œil, roidir ses pauvres pattes, et devenir mort... Cher
petit agneau, je l'avais vu naître.
— Ainsi tu es bien certain que ta vocation est d'être mar-
miton.
— Marmiton, marmiton, répéta Jehan, ce n'est pas précisé-
ment là l'état que j'aurais choisi!
— Celui de cuisinier peut-être , reprit le chef en jetant sur
l'enfant un regard superbe.
— Non, répliqua celui-ci en riant.
— Tu es bien dégoûté, berger, reprit le chef... car je ne vois
pas ce que tu pourrais être de mieux... à moins cependant de
devenir chanoine.
— Peut-être bien! lit Jehan dont l'œil s'alluma... mais, à pro-
pos de chanoine, où est monseigneur?
— Là-haut, dans son oratoire; il lit dans un gros livre!...
Ah! tu veux être chanoine! Eh bien! je ne t'en veux pas, pour
cela , mon gars; l'ambition n'est pas incompatible avec l'art de la
cuisine, le plus bel art qui existe, le plus utile... S'il n'y avait que
117
de bons cuisiniers, tout le monde serait bon, heureux, humain,
hospitalier... Retiens bien ceci, Jehan; le bon cuisinier fait le bon
plat, le bon plat fait le bon estomac , le bon estomac fait le bon
caractère , le bon caractère fait l'homme joyeux , l'homme joyeux
fait les amis heureux, donc... la recette, pour être heureux,
est celle-ci : prenez un bon cuisinier. »
Le chef en était à ce point de sa magnilique tirade, lorsqu'il fut
interrompu par le jardinier qui venait lui demander ses ordres
pour les légumes du lendemain.
— Je vous accompagne au potager, lui répondit le chef; et
tournant, sans plus de façon, les talons à Jehan, il s'éloigna.
A peine cet homme eut-il disparu que, regardant de tous
côtés s'il n'était pas vu, Jehan se mit en devoir, à son tour, de
quitter la cuisine.
— Le chanoine est là-haut dans son oratoire ; il lit dans son
gros livre , se répéta-t-il; si je pouvais aller me cacher et l'enten-
dre encore une fois lire de si belles choses; mon Dieu! que cela
me ferait plaisir! Quel beau secret il a là! mais je le découvrirai,
je le jure bien. »
Et, tout en se parlant ainsi à lui-même, il se glissait comme un
jeune chat, rasant les murs le long des corridors, grimpant les es-
caliers, traversant à pas de loup des chambres ouvertes; il arriva
enfin près d'une draperie devant laquelle il resta longtemps
comme cloué sans oser la soulever.
Une vieille femme, gouvernante de la maison, vint à passer,
et voyant le petit berger qu'elle connaissait fort bien, debout, im-
mobile devant cette draperie, elle lui dit:
— Tu veux parler sans doute à monseigneur , Jehan? Il est
sorti pour dix minutes; mais entre dans son oratoire, ne touche
à rien, et attends-le. »
L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; il remercia la vieille
par un charmant sourire , et souleva la draperie.
C'était une assez grande pièce éclairée du haut; une table, un
prie-Dieu, un Christ en pierre de grandeur naturelle, et quelques
saintes images suspendues aux murs ornaient cette chambre
consacrée à la prière et à la méditation; mais Jehan ne s'amusa
118
pas à contempler tout cela : en entrant dans l'oratoire, une seule
chose avait frappé ses regards, une seule: le gros livre dans lequel
le chanoine avait lu de si belles choses sous le berceau d'acacia-
Il s'en approcha avec respect, le regarda longtemps sans oser y
toucher; enfin, n'entendant venir personne et ne pouvant résister
plus longtemps à la curiosité qui lui donnait comme des déman-
geaisons dans les doigts, il le prit et l'ouvrit.
Mais en vain, comme sous le berceau d'acacia, le tourna-t-il
en tous sens; il n'y put rien voir, rien lire,' et il se mit à pleurer
de dépit.
— Est-ce malheureux, dit-il, de penser qu'il y a là, dans ce
livre, tant de belles choses, et que, faute de savoir lire, c'est comme
si ces belles choses n'existaient pas!... Mon Dieu!... mon Dieu!...
comment donc faire pour posséder le secret de la lecture?.,.
Une voix qu'il entendit derrière lui, lui fit tourner la tête pré-
cipitamment : c'était celle du chanoine.
— C'est toi, Jehan? lui dit le saint homme avec une extrême
bienveillance; que me veux-tu? mon enfant.
— Monseigneur, je voudrais être marmiton chez vous, lui ré-
pondit Jehan, d'un air de résolution subite.
— Et tes moutons, tes agneaux, ton chien? reprit le chanoine;
sans compter ce que tu dois de reconnaissance au père Thomas,
et à sa femme Jacquelte.
— Monseigneur, je voudrais être marmiton chez vous . répéta
Jehan, rouge comme une cerise.
Le chanoine sourit en s'asseyant.
— Je serais bien curieux de savoir ce qui a pu développer chez
toi un goût si subit.
— Le désir de ne jamais vous quitter, monseigneur.
— Tu m'aimes donc beaucoup ?
Jehan baissa les yeux sans répondre.
— Cette question a l'air de t'embarrasser, reprit le saint homme.
— C'est que ce n'est pas... précisément vous,... que j'aime,
balbutia Jehan avec naïveté.
— Et qui donc?... demanda le chanoine, ne pouvant retenir
un sourire.
119
— Votre gros livre ! monseigneur.
— Et c'est pour l'amour de mon gros livre que tu veux te
faire marmiton, Jehan?
— Oui, monseigneur.
— Je t'avoue, mon enfant, que je serais désireux de savoir ce
qu'il peut y avoir de commun entre mon gros livre, la sainte Bi-
ble enfin, et l'état de marmiton que tu veux embrasser.
— Voilà, dit Jehan, — tous ceux qu^servent, sont payés d'une
manière ou d'une autre, n'est-ce pas?
— Que veux-tu dire avec ton: d'une manière ou d'une autre ?
— Un garçon qui entre chez un berger, est payé en apprenant
du maître l'état de berger... un qui entre chez un imagier est
payé en apprenant l'état d'imagier... un qui entre chez un chaus-
sier, est payé en apprenant l'état de chaussier...
— Je comprends, répondit le chanoine; mais toi, en entrant
chez moi, qui suis chanoine de la Sainte-Chapelle et conseiller au
parlement, tu ne peux être payé en apprenant mon état, puisque
je n'ai pas d'état, mais des titres qui viennent de mes charges...
— C'est vrai, reprit Jehan tristement. Puis, tout à coup, fon-
dant en larmes et joignant les mains, il ajouta: — Monseigneur
il vous est facile de me payer...
— Avec de l'argent? dit le chanoine.
— Fi donc ! s'écria l'enfant.
— Et avec quoi, Jehan?
— Oh! si vous le vouliez... monseigneur, non-seulement je se-
rais votre marmiton, votre valet, votre esclave, mais je ferais vo-
tre volonté en tout, et toute ma vie... si vous consentiez, pour seul
paiement, à m'apprendre votre secret pour lire, dans ce gros livre,
toutes les belles choses qui s'y trouvent.
Avant que le chanoine eût eu le temps de répondre, un grand
bruit se fit entendre, et la voix de maître Thomas appelant Jehan,
de toute la force de ses poumons , retentit près de l'oratoire.
La portière se souleva, et un gros homme, gras et court parut,
un gourdin à la main.
— Ah ! petit berger! dit-il apercevant l'enfant et s'avançant
vers lui le bâton levé.
120
— Un moment, maître Thomas! cria le chanoine s interpo-
sant entre le maître et l'enfant. — Un moment! je voudrais savoir
de quel droit vous venez corriger mes gens.
— Comment, vos gens, monseigneur! dit maître Thomas in-
terdit de se trouver en présence du chanoine , car, d'après le
dire de la gouvernante, Jehan devait être seul dans l'oratoire.
— Mais , sauf votre respect , ce petit drôle est à moi.
— Il y était peut-être ce matin, répondit le chanoine, mais
depuis une heure il est à mon service.
— Ah! c'est comme ça... Eh! monseigneur, il faut que je
parle.... dit le vieux berger suffoqué.... Ninette avait raison;
savez-vous pourquoi ce petit ingrat veut nous quitter et entrer
chez vous... monseigneur?... Pour y faire l'espion, pour sur-
prendre vos secrets... tous vos secrets...
— Oh ! un seul... s'écria aussitôt l'enfant en joignant les
mains et tombant aux genoux du chanoine, un seul, et je vous
l'ai dit , monseigneur : celui qui fait lire dans le gros livre.
Le chanoine releva Jehan avec bonté... — Cher enfant, sois
satisfait , lui dit-il : pour que la seule lecture d'un passage de la
Bible ait fait naître en ton âme un si noble désir, il faut que ton
cœur soit aussi noble , ton intelligence aussi grande que le livre
est lui-même noble et grand. — Thomas, je me charge de Jehan;
dès ce jour, il fait partie de ma maison, et puisqu'il abandonne,
pour s'instruire, les champs, ses troupeaux, une vie simple et
libre pour se condamner à l'esclavage des villes, je me charge ,
moi , à mes heures de loisir, de développer cette jeune intelli-
gence... Laissez-moi cet enfant, Thomas , je vous en prie.
— Monseigneur est bien bon de prier... quand il peut ordon-
ner, répliqua Thomas, quoique évidemment contrarié... mais
vrai... Mes bêtes et moi , y compris ma femme et mes enfants...
nous serons longtemps à nous faire à l'absence de ce petit drôle...
et puis c'est que , malgré son jeune Age , il était très-savant sur
l'article des moutons, sauf votre respect, monseigneur... mais
très-savant : en cas de maladies comme en cas de santé, il
savait tout ce qu'il fallait leur donner... Aussi je crois que mes
bêtes ne l'oublieront de longtemps. »
!r ycïû tât'i*
T.ouis Las
Vous êtes fatigué ? lui dit M:
Pans LOUIS JANET F.diieur du DfMAN
121
— Moi , non plus , je ne les oublierai pas, dit Jehan en fondant
en larmes... Mais que voulez-vous , maître Thomas, il faut que
je sache lire.
Quelques jours après cette conversation et l'entrée de Jehan
chez le chanoine , celui-ci quitta la campagne pour retourner à
la «ville; les adieux que fit Jehan à sa famille adoptive furent des
plus touchants , mais ceux qu'il fit à tous ses moutons, l'un après
l'autre, arracha des larmes à tous les assistants. Les pauvres bêtes
semblaient elles-mêmes comprendre qu'elles allaient perdre leur
ami , leur protecteur : la bergerie avait un air de deuil.
Du reste , Jehan ne les oublia pas , ainsi qu'il le prouva par la
suite; car, après avoir servi longtemps comme domestique chez
le chanoine , qui tint sa promesse en lui apprenant à lire et à
écrire, le seul livre que Jehan composa fut, par l'ordre de Char-
les V, en 1370, un petit traité sur l'éducation des moutons,
ainsi intitulé : — Le vrai régime et gouvernement des bergers et
bergères, traitant de l'état, science et pratique de fart de bergerie
et de garder ouailles et bêles à laine, par le rustique Jehan de Brie,
le bon berger.
Voilà, mes jeunes lecteurs, tout ce que l'histoire nous apprend
de ce Jehan, qui se fit marmiton pour apprendre à lire
LE PETIT COIN.
Mon but, en vous faisant ce récit historique, est de vous prou-
ver, mes jeunes amis, que dans la classe même la plus obscure
où le destin nous a fait naître , il faut se dire : « Dieu m'a donné,
>j comme a tout autre, un cœur pour sentir, une force pour m'é-
» lever. » Ne vous laissez donc jamais découiager par la positiou
la plus pénible, par les travaux les plus durs; et songez oien que
notre existence est souvent une épreuve que fait sur nous la
Providence , pour s'assurer si nous sommes digues de ses faveurs,
i. 16
122
5e lus lié pendant longtemps d'une intime amitié avec un des
grands propriétaires de la capitale; vrai philanthrope, cachant l'o-
pulence sous les dehors les plus simples; aimant, honorant la
classe ouvrière, ets'orcupant sans relâche de constructions utiles
au commerce et profitables à l'État. Parmi ces constructions
était un des passages les plus renommés , donnant sur le boule-
vard , et réunissant tout ce qui concerne l'industrie et les arts.
Il avait consacré des capitaux considérables à ce grand établisse-
ment, et s'était acquis la vénération de ce qu'on appelle vulgai-
rement le petit commerce, c'est-à-dire de ces bons et laborieux
artisans qui commencent leur fortune, et composant cette classe
du peuple dont la devise est : « Travail et probité ! » Plusieurs
d'entre eux devaient leur sort, qui s'agrandissait chaque jour,
aux encouragements et aux généreux secours de mon vénérable
ami, M. T***. Aussi ne traversait-il jamais son riche et brillant
passage , sans recevoir le salut de ses locataires , le regard res-
pectueux et reconnaissant de celui-ci , le sourire heureux de ce-
lui-là. On eût dit une famille nombreuse et bien unie , offrant à
son chef les hommages qui lui étaient dus.
Ln jour du mois de juillet, je rencontrai ce grand industriel
parcourant son cher passage , et donnant çà et là son coup d'oeil
d'inspection sur diverses boutiques qui lui devaient leur pro-
spérité; et je lui disais que cette inspection philanthropique valait
bien celle d'un général d'armée. Alors cet excellent homme s'é-
panchait avec moi, et m'avouait naïvement qu'il ne connaissait
aucune position sociale qu'il eût échangée contre la sienne. En
sortant du passage, tout en causant ensemble, nous apercevons,
près de l'entrée, un adolescent de quatorze à quinze ans, au
regard vif et d'une figure expressive. Il était appuyé sur le bran-
card d'une petite charrette à bras , couverte de morceaux de pain
d'épices; et tout en essuyant avec un petit mouchoir troué la
sueur qui coulait sur son visage , il arrêtait sur nous un regard
plein d'expression. « Vous êtes fatigué ? » lui dit M. T*** avec ce
vif intérêt qu'il portait au plus petit commerce. « J'en fais l'aveu,
» mon bon monsieur ; je tombe de fatigue , c'est dur à rouler
» tout le jour devant soi, une masse de pain d'épices. Avec ça
123
» que ma mère, qui le fabrique, n'y épargne pas le miel et la
» farine. — Et pour quelle somme en débitez -vous par jour?
» lui dis— je à mon tour. — Mais pour quatre francs l'an dans
» l'autre: ce qui nous fait environ cinquante sols net de profit;
» et ce n'est pas trop pour ma bonne mère et pour moi. Quand
» il faut prélever là-dessus un loyer de deux cents francs, notre
» nourriture; et pour moi seul une paire de souliers par mois ,
» quelque bien ferrésqu'ils soient... Ah! si je pouvais cesser derou-
» 1er la charrette, et m'établir dans un petit coin que je reluque
» depuis quelque temps, je ne sais qui médit que j'y ferais joli-
» ment mes affaires. — Et quel est ce petit coin ? demande avec
» intérêt M. T***. — Là, tout auprès de vous, monsieur. — Ce
» petit coin où l'on dépose les balais du passage ; mais il n'a
» que trois pieds de largeur au plus sur quatre environ de pro-
» fondeur. — Cela suffirait pour mon étalage, que je saurais bien
» augmenter chaque jour. — Eh bien! prenez le petit coin! lui dit
» ingénuement mon digne ami; on mettra les balais dans un autre
» endroit. — Oh ! mon bon monsieur, nous ne pourrions pas en
» payer le loyer; et nous avons pour principe, ma mère et moi, de
» ne jamais rien prendre qui soit au-dessus de nos moyens : la
» probité avant tout. — Eh bien ! vous ne paierez rien. — Je ne
» vous comprends pas. — Le petit coin m'appartient : je suis le
» propriétaire du passage. — Quoi ! c'est au respectable M. T**
» que j'aurais l'honneur de parler! s'écrie l'adolescent en se dé-
» couvrant avec respect. — C'est moi-même; et j'entends que
» dès demain vous soyez établi dans le petit coin , où mon me-
» nuisier préparera tout ce qui vous est nécessaire , et surtout
» une fermeture pour la nuit... Comment vous nommez-vous ?
» — Félix, pour vous servir, si j'en étais capable. — Félix!
» c'est un nom qui promet. Eh bien ! Félix! voilà qui est arrêté
» entre nous : vous faites du peut coin un magasin de pain d'é-
» pice; et vous aurez des pratiques, car ici près est une insti-
» tution succursale de l'école des arts et métiers ; et deux fois
» par jour, vous serez visité par de nombreux amateurs de votre
» marchandise. — Tout cela , sans doute , monsieur, est très-
» encourageant; mais quel sera le prix du loyer? — Rien, pen-
124
» dant les premiers six mois: il faut bien vous donner le temps
» de vous achalander; et, au bout de ce temps, vous ne paierez
» que ce que vous pourrez. Je lis sur votre ligure qu'on peut s'en
» rapporter à vous. » A ces mots, Félix saisit une main de
mon digne ami , la baise avec une respectueuse émotion ; et
lui répond d'une voix altérée par le saisissement de joie qu'il
éprouve: «J'accepte, protecteur, si bien nommé, du petit com-
» merce; et j'ose espérer que je me montrerai digne de vos bon-
» tés. » Il roule aussitôt sa petite charrette en attachant sur
nous le regard le plus reconnaissant , et en ajoutant : « Je cours
» porter cette bonne nouvelle à ma mère. » J'accompagnai M. T*
jusqu'à son hôtel, et lui dis en le quittant: «Je ne sais quelle
» voix secrète me dit que vous venez de créer un commerçant
» de plus. — Ce serait ma plus belle récompense , » me répon-
dit-il en me serrant la main: et nous nous séparâmes.
On conçoit que, dès le lendemain, je fus empressé de réas-
surer par moi-même si le petit coin était occupé comme il avait
été convenu. Je trouvai le jeune Félix garnissant les diverses ta-
blettes qu'on avait fait poser ; et mêlant à l'étalage du devant de
la galette et des gâteaux de Nanterre, afin d'attirer les chalands.
Sa mère, en simple costume de bonne flamande , le secondait en
dehors du petit coin, qui n'aurait pu les contenir tous les deux ;
la renaissance du bonheur était empreinte sur sa figure; et le
nom du respectable M. T*" sortait à chaque instant de sa bouche
souriante. «L'excellent homme!» s'écriait— elle : « Il est venu
» nous voir ce matin; inspecter lui-même les travaux qu'on a
» faits dans notre cher petit coin ; et tout en nous encourageant,
» il m'a glissé dans la main un double napoléon , pour nos petits
» frais d'installation... Oh! nous réussirons ; et ce sera son ou-
» vrage. »
Les pressentiments de cette bonne et digne femme ne tardèrent
pas à s'accomplir. Chaque jour amenait de nouveaux chalands au
pelil coin, dont c'était la modeste enseigne; et le débit du pain
d'épices augmentait à tel point, que Félix et sa mère furent obli-
gés d'accroître le lieu de la manipulation , et de prendre un ou-
vrier pour les y aider. Ce petit établissement devint si renommé,
125
qu'au bout des six mois de location gratuite, accordée par M. T ,
la mère Félix se rendit un matin dans le cabinet particulier de
leur généreux protecteur, et lui dit avec cette timidité qui don-
nait encore plus de prix à ses paroles: « Excusez-moi, cher
» monsieur, si j'ose vous importuner ; mais , quand l'honneur
» commande , il faut obéir. — Que me voulez-vous, bonne mère ?
» — Nousacquitter... Quand j'dis nous acquitter ; avec vous, c'est
» impossible... Vous saurez donc que depuis six mois que nous
» habitons le petit coin, mon fils et moi, nous avons gagné près
» de trois cents francs de produit net dans notre petit commerce ;
» et comme nous n'entendons pas occuper maintenant gratis
» notre local, je viens vous proposer d'accepter quatre cents francs
» de loyer par an; et je vous en apporte le premier terme d'a-
)> vance, auquel j'ai osé joindre le double napoléon en or que
» vous m'avez prêté si généreusement. — Mais ce n'est point un
» prêt, mère Félix; c'est un encouragement dont je suis payé
» par la réussite de votre entreprise. J'accepte les cent fr. que
» vous m'offrez pour le terme qui commence , et vais vous in-
» scrire parmi mes locataires dont la prospérité fait ma joie et
» mon bonheur... Voici votre quittance. »
Le premier jour de chaque trimestre, Félix ou sa mère ne
manquaient jamais d'acquitter leur loyer, en révélant à leur gé-
néreux propriétaire leurs nouveaux succès. Mais bientôt ils se
lassèrent d'abandonner tous les soirs leur petit coin , pour rega-
gner les deux mansardes qu'ils occupaient au faubourg Mont-
martre, et qui leur coûtaient deux cents francs par an : ce qui
joint au loyer du passage , faisait six cents francs. « Quelle dif—
» férence, disait Félix, si nous pouvions avoir une boutique
» avec entresol, et un petit laboratoire au fond, pour la fabri-
» cation de nos marchandises! — Oh! si j'avais un petit four à
» ma discrétion , ajoutait la mère Félix, mes galettes auraient
» encore meilleure tournure, et nous attireraient plus de cha-
» lands... Mais pour ça, mon garçon, faudrait se résoudre à payer
» mille à douze cents francs chaque année; et c'est au-dessus de
» nos forces. — Eh bien ! ma mère , attendons que nous ayons
» amassé cette somme sur nos petits profits; et nous essaierons,
126
» pendant une année à nous lancer dans le petit four. Je vais,
» pendant ce temps-là, me perfectionner dans mon état, en allant
» tous les soirs chez le cousin Bertrand , si renommé dans la
» petite pâtisserie; et je ne tarderai pas], je vous jure, à con-
» naître tous les secrets du métier. »
Félix exécuta son projet avec tant de zèle et d'intelligence ,
qu'au bout de quelques mois il devint un des plus habiles ou-
vriers du pâtissier Bertrand, qui fit tous ses efforts pour le rete-
nir à son service. Mais le locataire du petit coin avait son projet
trop bien combiné dans sa tête pour y renoncer. Il avait surtout
à cœur d'éviter à sa bonne mère la pénible corvre de regagner
chaque soir le faubourg Montmartre par la pluie ou la froidure ;
de remonter cinq étages pour confectionner son pain d'épices et
ses galettes. Lui-même enfin était ambitieux d'étendre son petit
commerce, de se faire un renom favorable dans le passage et de
se préparer un établissement avantageux, car il venait d'attein-
dre ses dix-sept ans, et commençait à sentir un secret sentiment
pour la fille d'un marchand de bronzes qui demeurait tout près
de lui , mais dont l'aisance lui faisait craindre de ne pouvoir
rapprocher la distance qui le séparait de la jolie Alphonsine.
Le hasard, qui souvent se plaît à seconder les nobles senti-
ments du cœur, offrit à Félix l'occasion de se livrer à ses spécu-
lations de commerce. Un marchand de porcelaine , qui occupait
une belle boutique du passage, précisément en face du magasin de
bronzes, vint à mourir, laissant une veuve et trois enfants. Cette
boutique était surmontée de deux pièces à l'entresol et d'une
grande au premier. Au fond était un magasin donnant sur une
petite cour, et dans lequel on pouvait aisément faire établir un
four. La mère Félix occuperait la grande chambre du premier,
et son fils les deux pièces au-dessous, dans l'une desquelles il
ferait toutes ses préparations de pâtisserie. Il fut donc arrêté,
qu'avant l'écriteau mis à la boutique, on irait chez le bon,
chez le digne M. T", afin de convenir avec lui du prix de la
location. « Elle est de quinze cents francs, leur dit le philan-
» thrope; mais pour vous je la réduis à douze cents. — Eh bien!
» nous vous apportons l'année d'avance », répond la mère Félix,
127
en tirant d'un petit sac de cuir soixante napoléons en or, qu'elle
étale sur le secrétaire de M. T**\ Celui-ci leur en donna quit-
tance , et leur dit en serrant la main de Félix : « Courage, bon
» jeune homme ! vous compterez un jour parmi les commer-
» çants les plus accrédités de mon passage. »
Le ciel accomplit cette prédiction. La mère et son fils ne tar-
dèrent pas à donner à leur débit une vogue dont eux-mêmes
furent étonnés. Ils eurent pour chalands les plus riches habitants
du quartier. On citait partout le petit foin- de Félix. Ce nom
prononcé dans les réunions les plus nombreuses, dans les bals les
plus brillants, devint à la mode, et bientôt l'obscur locataire du
petit coin devint un riche industriel. Aussi la mauvaise cas-
quette de cuir avait été remplacée par une de castor gris; la
souquenille de grosse toile brune avait fait place à un élégant
gilet de bazin blanc, découvrant une chemise de percale bien
plissée, attachée par devant a\ec une agraffe en or. La bonne
mère Félix avait elle-même substitué, non sans quelque regret
peut-être , le bonnet de gaze, garni de rubans au mouchoir de
cotonnade rouge qui couvrait sa tête; et à son corset d'étamine,
à sa jupe de droguet bleu , une robe d'indienne à bouquets , avec
une ceinture de ruban ponceau.
Trois ans s'écoulèrent sans que la vogue et la prospérité de
Félix cessassent un seul instant. Il joignit bientôt à la grande
boutique qu'il occupait, une seconde, plus vaste encore, et deux
magasins où se fabriquaient sous ses yeux les marchandises qu'il
débitait. Elles furent répandues dans les hôtels les plus somp-
tueux de la capitale , et préférées à toutes celles en ce genre
qu'on essayait de leur comparer. Les gains de Félix devinrent
considérables, et le mirent à même d'acheter plusieurs immeu-
bles dont le capital s'élevait au delà de trois cents mille francs.
En un mot, monsieur Félix devint électeur, éligible, et la dis-
tance qui le séparait de la charmante lille du marchand de bronzes
n'existant plus, il demanda sa main, et l'épousa. Il fut aussi heu-
reux en ménage qu'il l'était dans son commerce; et lorsqu'il
promenait ses jolis enfants dans le passage, il s'arrêtait avec eux
devant le petit coin qu'occupait alors un modeste marchand de
128
briquets phosphoriques, et se découvrant ainsi qu'eux , il leur
disait : « C'est là, mes enfants, que j'ai commencé mon état et
» ma fortune; saluez avec moi le petit coin, et n'oubliez jamais
» qu'on peut arriver au rang d'bonorable citoyen, au double
» titre d'heureux époux et d'heureux père , avec du courage,
» de la probité , du travail et de la confiance en Dieu. »
Toutes les fois que je rencontrais le bon 31. Félix aux assem-
blées électorales, il venait toujours me saluer avec déférence , et
ne recevait jamais mon serrement de main sans me dire avec la
plus touchante émotion: «Le petit coin vous remercie. » Si je
passais devant ses deux boutiques, il me fallait céder à ses in-
stances, saluer sa femme, embrasser ses jolis enfants, entrer dans
son salon richement meublé, parcourir ses vastes magasins, rece-
voir les confidences de l'étendue , de la prospérité de son com-
merce, et l'entendre me dire avec cette expression qui part du
cœur : « Voilà pourtant ce que m'a produit le petit coin! »
Enfin l'honorable M. T*** termina son utile et mémorable car-
rière. Plus de cinq cents ouvriers, à la tète desquels étaient ses
divers chefs d'ateliers de construction , dételèrent les chevaux du
corbillard , et le traînèrent à bras jusqu'au cimetière de l'est.
J'avais réclamé lhonneur de parler sur la tombe de mon véné-
rable ami, dont le cercueil était alors porté sur les épaules de
Félix, les yeux noyés de larmes, et sur celles de plusieurs arti-
sans dont il avait encouragé les travaux. Au moment où Félix
pose à mes pieds les restes de son bienfaiteur, je saisis sa main ,
et lui dis : « Il vous avait procuré votre premier petit coin , et
» vous l'escortez au dernier qui nous attend tous.. .Vous le voyez,
» Dieu nous a mis sur la terre pour nous entr' aider jusqu'au
» tombeau. »
120
UNE VISITE
A L'EMPEREUR DU GRAND-MOGOL
Il en est bien peu parmi vous sans doute, mes enfants, qui
n'aient, une fois au moins, entendu parler du Grand-Mogol , de
ce vaste empire qui jadis embrassait les plus belles provinces de
l'Inde ; et, s'il vous est, par basard, tombé sous la main quelque an-
cienne relation de voyages, grâce aux récits merveilleux dont elle
était remplie, vous aurez assurément cru lire un conte des Mille
et une Nuits; c'est que, pendant plusieurs siècles, se succédèrent,
sans interruption, des princes conquérants, dont toute l'ambition
fut d'accumuler dans la ville capitale de Delhi les trésors et les
dépouilles de l'Asie entière. Aussi les souverains du Grand-Mogol
déployaient-ils, en certaines occasions, une magnificence dont nos
plus brillantes fêtes de l'Europe ne sauraient vous donner une
idée. Un voyageur français du dix-septième siècle, du nom de
Tavernier, raconte que Je trône sur lequel était assis l'empereur
valait environ cent soixante millions de livres, c'est-à-dire à
peu près deux cent cinquante millions de notre monnaie. Douze
colonnes d'or, enrichies de grosses perles, soutenaient le dais du
trône; ce dais était lui-même de perles et de diamants, et sur-
monté d'un paon dont la queue n'était composée que de pier-
reries.
Hélas ! aujourd'hui le Grand-Mogol est bien déchu de son
ancienne splendeur, et près de cent ans de guerres désastreuses
l'ont réduit à n'être plus qu'une médiocre partie des immenses
possessions de l'Angleterre dans l'Inde; et son empereur, qui
descend en ligne directe du céièbre Tamerlan, ne possède plus
aussi que l'ombre du pouvoir. Les Anglais lui ont uniquement
laissé tous les honneurs du trône, et ils le consolent de son im-
puissance par une pension annuelle de quatre millions de francs.
Rien de plus piquant que le récit d'une visite que fit, il y a dix
ans, à cette ombre de monarque, notre célèbre compatriote Victor
Jacquemont, voyageur infortuné qui, après trois années d'explo-
.. 17
130
ration dans l'Inde, alla mourir à Bombay, en 1832, victime de
son dévouement à la science-
Jacquemont étant arrivé à Delhi, le résident anglais lui offrit de
le présenter à l'empereur : proposition qui fut acceptée avec un vif
plaisir. Sa majesté impériale tint gracieusement une cour pour
recevoir l'illustre voyageur, et on le conduisit au palais avec une
pompe extraordinaire. Un régiment d'infanterie, un escadron de
cavalerie, et toute une armée de valets, d'huissiers, etc., compo-
saient son cortège que fermait une troupe d'éléphants richement
caparaçonnés.
Le palais de l'empereur du Grand-Mogol passe pour un des
plus beaux monuments de l'Asie. C'est un vaste assemblage de
bâtiments en granit rouge, environné de hautes et fortes murailles,
muni d'un fossé profond d'un mille de circonférence environ. Sui-
vant l'emphase orientale, notre compatriote fut annoncé par l'huis-
sier sous le nom de seigneur victorieux à la guerre; et lorsqu'il fut
admis en présence de l'empereur, celui-ci lui conféra un khélat
ou vêtement d'honneur qui lui fut endossé en grande cérémonie,
sous l'inspection du premier ministre. Ensuite l'empereur lui-
même attacha, de ses mains , un double ornement de pierreries
au chapeau gris du Français , chapeau que le grand-visir avait
préalablement déguisé en turban. Jacquemont eut grand'peine
(comme il le raconte; à conserver son sérieux pendant cette es-
pèce de comédie; fort heureusement, dit-il, qu'il n'y avait pas
de glaces dans la salle du trône, et que je ne pouvais voir, de ma
mascarade, que mes grandes jambes, en pantalon noir, sortant de
dessous ma robe de chambre turque. »
L'empereur était un vieillard vénérable , d'une belle figure ,
portant une longue barbe blanche; son air mélancolique était
celui d'un prince qui a été malheureux toute sa vie. 11 n'avait pas
d'idée très-nette sur notre patrie, car il s'informa s'il y avait un
roi en France , et si l'on y parlait anglais. 11 parut surtout fort
préoccupé du spectacle bizarre que lui offrait notre compatriote
avec ses cinq pieds huit pouces, ses grands cheveux, ses lunettes
et son ajustement oriental, par-dessus son habit noir à la mode de
Paris.
131
L'audience dura environ une demi -heure , après laquelle
Jaequemont se retira processionnellement avec sa suite. Les
tambours battirent aux champs quand il passa devant les troupes
avec sa robe de chambre en mousseline brodée. « Ah ! écrivait-il
gaîment à son père, que n'étiez-vous là pour jouir de votre
postérité ! »
Ainsi l'Orient, dont, il y a un siècle, on ne parlait encore qu'avec
une sorte de. respect et de crainte , n'offre plus aujourd'hui aux
voyageurs, dans ses mœurs et ses usages, qu'un sujet de risée et
de moquerie ; c'est que les temps de ses conquêtes sont passés ;
et l'Europe, honteuse de sa terreur, se raille maintenant d; ce
qui fut si longtemps son effroi.
Quelques jours après avoir quitté Delhi , Jaequemont fit plu-
sieurs parties de chasse, tantôt avec les Delhiens, tantôt avec les
Anglais. Dans ces sortes d'exercices, les plus grands dangers
qu'on ait à courir proviennent moins des animaux qu on chasse,
que des chutes de cheval; aussi pas une seule chasse indienne
qui ait jamais lieu sans la présence d'un chirurgien, car il y a
toujours là quelque jambe cassée, quelque épaule fracassée.
Les lions et les tigres se chassent ordinairement non pas à
cheval, mais à l'aide d'éléphants. Chaque chasseur est juché dans
une caisse fort élevée, attachée sur l'animal; il a toujours près
de lui deux fusils et une paire de pistolets. Quelquefois il arrive ,
quoique rarement, que le tigre, poussé aux abois, vienne à sauter
sur la tête de l'éléphant : mais il n'en résulte d'accident que pour
le cornac, qu'on paie vingt- cinq francs par mois pour s'exposer à
de tels dangers. En cas de mort, le malheureux a du moins cette
triste consolation, que son trépas sera promptement vengé, car
l'éléphant ne laisse jamais sa trompe oisive quand il se sent coiffé
d'un tigre, que le chasseur achève d'ailleurs alors d'une balle à
bout portant.
Il se trouve en outre, par derrière, un autre pauvre diable dont
l'office apparent est de tenir un parasol au-dessus de la tête du
chasseur, mais dont le véritable emploi est d'être dévoré à sa
place, lorsqu'il arrive par hasard que l'éléphant, peu aguerri ,
s'enfuie devant le tigre qui va s'élancer sur sa croupe.
1;*2
Aucun accident n'eut lieu dans les chasses auxquelles assista
Jacquemont. Dans Tune d'elles, la troupe se composait de dix-
sept éléphants et de quatre cents cavaliers indigènes. Les Anglais
et lui se placèrent au centre ; sur les ailes, se déploya la cavalerie;
et, deux tambours battant la marche, ils entrèrent dans le désert,
formé de plaines immenses, sablonneuses, couvertes d'arbrisseaux
épineux et semés ça et là de grands arbres; mais il n'y avait
point d'obstacles pour les éléphants; ils arrachaient laborieuse-
ment les arbres qui gênaient leur passage, de môme que les
branches susceptibles d'atteindre celui qu ils portaient; et quand
ces arbres se trouvaient trop rapprochés pour que la cavalerie
put s'avancer entre eux, se repliant alors, elle passait après les
éléphants dans les larges trouées que ceux-ci avaient pratiquées.
Là où elle pouvait agir librement , elle se formait , de part et
d'autre, en un demi-cercle qui battait, à une grande distance ,
tout l'espace d'alentour ; et elle jetait ainsi sous le front des
éléphants tout le gibier de la plaine. Les chasseurs qui n'étaient
qu'au nombre de six , tuèrent par centaine des lièvres et des
perdrix; une hyène et plusieurs sangliers furent blessés, à les en
croire, mais le fait était pour le moins douteux; en effet des
cavaliers, lancés à la poursuite de ces bêtes fauves, ne purent les
atteindre. On rencontra aussi des troupeaux d'antilopes, mais sans
les pouvoir approchera portée de carabine; bref, on revint fort
désappointé au camp, car on n'avait pas aperçu l'ombre d'un
lion ou d'un tigre.
Au retour, les Anglais avaient préparé une fête sous une tente
immense, illuminée comme une salle de bal ; et, pour que rien ne
manquât à la soirée, après un dîner exquis, des comédiens per-
sans et des mimes furent introduits. Leurs bizarres travestisse-
ments égayèrent fort la compagnie. Le lendemain , la chasse
recommença sans plus de succès; elle dura huit jours consécutifs,
et ne cessa que lorsqu'on eût battu tGus les buissons de la con-
trée, épuisé et ruiné le peu de villages qui s'y trouvaient. —
Jacquemont, dans tout le cours de ses périlleuses excursions, ne
rencontra pas une seule fois un tigre ou quelque autre bête de
cette espèce ; seulement , un soir, une chèvre disparut de son
133
camp, et comme à peu de distance on entendit quelque bruit
dans un buisson, il se détermina à y tirer deux coups de fusil ;
après quoi, ses gens se hasardèrent à visiter ce buisson; ils y
trouvèrent la chèvre étranglée. C'est la seule fois qu'il lui arriva
un événement de ce genre, et qu'il put, en réalité, se croire dans
un pays que nous nous représentons comme très-infesté de bêles
féroces.
SAINT VINCENT DE PAUL.
Vincent de Paul naquit en 1576, au village de Ranquines,
dans cette partie de la France qu'on nomme aujourd'hui le dépar-
tement des Landes. Guillaume de Paul son père , et sa mère
Bertrande de Mauras, étaient de pauvres habitants de la cam-
pagne, qui élevaient avec beaucoup de peine leurs enfants.
Mais, s'ils avaient peu de fortune, ils possédaient en revanche un
trésor qui vaut mieux que toutes les richesses du monde : l'amour
de Dieu et du travail.
Comme il fallait, dans une aussi nombreuse famille, que cha-
cun se rendît utile selon son âge et ses forces, Vincent, très-jeune
encore, fut chargé de la garde des troupeaux. Cet enfant annonça
de bonne heure ce qu'il serait par la suite , car il ne pouvait voir
souffrir les malheureux. Il offrit une fois à un mendiant , trente
sous, fruit unique de ses longues économies. Quand on l'envoyait
chercher de la farine au moulin du village , il lui arrivait souvent
d'ouvrir le sac et d'en donner plusieurs poignées aux pauvres
qu'il rencontrait. A ces qualités du cœur, il joignait les qualités
de l'esprit; et son père, voulant mettre à profit ses excellentes
dispositions, résolut de le faire instruire, quoique cela le gênât
infiniment; que ne peut l'amour d'un bon père pour un bon fils!
11 le mit donc, à l'âge de douze ans, chez les révérends pères
cordeliers; et Vincent y fit tant de progrès, qu'il fut bientôt ca-
pable d'instruire les autres. Ce qu'on remarquait en lui, c'était
moins encore la science et le talent qu'une grande douceur, une
134
immense charité et une piété solide, vertus sans lesquelles le gé-
nie ne mérite point d'estime. Destiné à l'état ecclésiastique, il
reçut avec joie les ordres sacrés, et dès lors commença pour lui
ce ministère laborieux que de nouveaux bienfaits signalèrent
chaque jour.
Obligé d'aller à Marseille recueillir une succession, il voulut
s'en retourner par mer; mais la Méditerranée était pleine de
pirates ( voleurs de mer) , et ces brigands , qui venaient des côtes
de l'Afrique; attaquèrent le vaisseau où se trouvait Vincent, s'en
emparèrent, et le firent prisonnier. De retour dans leur pays, ils le
vendirent comme esclave. Cependant il ne se découragea point,
car il espérait en Dieu ; et s'étant mis à prêcher l'Évangile à ces
infidèles qui ne connaissaient point Jésus-Christ, il eut le bon-
heur d'en convertir plusieurs.il convertit même jusqu'à son maî-
tre , et revint en France avec lui.
Quelque temps après, Vincent de Paul, se trouvant à Paris,
apprit que les galériens, qui devaient partir pour .Marseille,
étaient renfermés, en attendant leur départ, dans des cachots hu-
mides, où ils souffraient beaucoup. Il courut aussitôt les visiter,
et il trouva ces malheureux tellement accablés par les maladies et
la misère , qu'il conçut le noble projet de les soulager. Il obtint, à
cet effet , la permission de les faire transporter dans une maison
plus saine, où il allait leur donner lui-même les consolations de la
religion; et ces grands criminels, devenus doux et paisibles à sa
voix , l'écoutaient comme un père.
Le roi Louis XIII, apprenant un si beau trait, le nomma
aumônier général des galères de France. Mais Vincent ne vit dans
cette faveur qu'une charge nouvelle. Il se rendit de suite à Mar-
seille, où il passait les jours et les nuits à visiter les prisons et à
consoler les galériens. Ce n'était plus un homme, c'était un ange
descendu au milieu de ces pauvres gens pour les ramener au bien
en les ramenant à Dieu.
Ce fut là , mes chers enfants, que Vincent de Paul lit un de ces
miracles de charité auxquels on ne croirait point, si l'on ne sa-
vait tout ce que peut la vertu chrétienne. 51 avait remarqué , en
visitant le bagne , un galérien qui pleurait toujours, et qui parais-
135
sait près de mourir de douleur. Un jour que cet homme semblait
encore plus triste que de coutume , Vincent s'approcha de lui
avec bonté , et lui demanda pourquoi il se désolait de la sorte.
— Hélas! répondit le galérien, j'ai une femme et de petits
enfants qui meurent de faim ; et je ne peux les secourir. Autre-
fois, je travaillais pour les faire vivre; maintenant qu'ils n'ont
plus personne, que vont-ils devenir?»
A ces mots, le bon prêtre fut touché jusqu'aux larmes; car il
savait que cet homme avait été condamné injustement.
— Allez, lui dit-il, rejoindre votre femme et vos enfants. Je
vais me mettre à votre place , et nul ne saura que vous êtes dis-
paru. »
Alors, profitant d'un moment où il n'était poinfr aperçu , Vin-
cent de Paul ôta les fers du galérien, se les fît attacher à lui-
même, et demeura ainsi plusieurs semaines, sans qu'on se doutât
de son sublime dévouement.
Ce saint prêtre était toujours là quand il y avait un bien à
faire ou un mal à guérir. Il fonda les congrégations des mission-
naires et des sœurs de la charité, ces pieuses filles qui renoncent
au monde , à la fortune , à leur famille, pour soigner les malades
et servir les pauvres. Ce sont elles que vous voyez dans nos hô-
pitaux sous le nom béni de Sœurs de saint Vincent de Paul.
Ce n'était point encore assez. Vous avez, sans doute , entendu
parler de ces malheureux enfants que leurs parents abandonnent,
et qu'on appelle les enfants trouvés. Eh bien ! autrefois personne
ne les secourait. Ils mouraient de faim ou de froid, là où on
les déposait ; et dans les grandes villes comme Paris , on trou-
vait chaque matin leurs petits corps froids et glacés étendus
au coin des bornes et sous le portail des églises. Vincent de Paul
ne put tenir à ce spectacle. Il appela sur ces innocentes créatures
la pitié des riches, et il obtint assez d'aumônes pour fonder le
premier hospice des enfants trouvés. C'est là, mes chers amis, la
plus belle œuvre de cette vie pleine de bonnes œuvres.
J'aurais encore bien des choses à vous dire, bien des vertus à
vous raconter; j'aime mieux vous laisser pour adieu ce doux
souvenir.
136
Vincent de Paul mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Les
pauvres le pleurèrent longtemps; car ils venaient de perdre leur
meilleur appui. Mais il fallait que Dieu récompensât enfin la belle
Ame de son serviteur.
L'Église le mit au nombre des saints qu'elle honore, sous le
pontificat du pape Clément XII, en 1737. et c'est dimanche der-
nier que nous avons célébré sa fête.
LA PREMIÈRE CROIX DE L'ÉCOLE.
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Depuis quelques jours on voyait rôder, à Stockholm , à l'heure
où le roi a coutume de sortir, un vieillard plus qu'octogénaire;
il avait l'air bien malheureux. Un des gardes du château , à qui la
vue continuelle de ce pauvre homme inspirait quelque méfiance,
le fit arrêter et conduire au corps de garde. Là on fouilla l'in-
connu et l'on trouva sur lui une lettre adressée au roi, et une
petite croix en argent suspendue à un vieux ruban blanc , dont il
refusa de se séparer. Tout à coup le bruit du tambour annonce
la sortie du roi. Le pauvre vieillard échappe à ses gardiens, se
précipite dans la cour, et va se jeter, en tremblant, aux pieds du
prince. « Sire , dit-il en lui présentant sa petite croix d'argent ,
vous avez remporté tant de batailles, gagné tant de croix depuis
que je vous ai vu pour la dernière fois, qu'il est bien possible
que vous ayez oublié la première que vous avez reçue de votre
vie; c'est moi, sire, qui vous l'avais donnée, et j'ai voulu vous
la rapporter avant de mourir. »
C'était l'ancien maître d'école du village où était né le petit
Bernadotte, aujourd'hui roi de Suède. Le monarque attendri fit
relever bien vite son ancien maître d'école , lui dit de touchantes
paroles, et lui fit donner une pension pour le reste de sa vie.
Mais hélas ! le pauvre vieillard ne devait pas jouir longtemps de
ce bonheur : il mourut quelques jours après, par suite de la trop
vive émotion que lui avait causée cette scène.
ïr f n i^ ot îf V0Ï$ tmnt
. dclctlith.
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■■■ ,cm.s .'-h s bjon vieilli! . !\<-r par celte chaleur avec
.ni loin (I l';ii'(lc.iH
, , : •
137
LE FAGOT DE BOIS MORT.
Sur les neuf heures du matin , vers le milieu du mois de juillet,
une jeune dame, d'une physionomie distinguée, sortait du parc
de Fontainebleau par la grille d'Avon. Plongée dans les délices
d'une douce rêverie, elle marchait lentement, sans paraître savoir
de quel côté la dirigeaient ses pas , lorsqu'une vieille femme ,
courbée sous le poids d'un énorme fagot de bois mort , attira tout
à coup son attention. La malheureuse était couverte de vêtements
en lambeaux, et ses pieds nus, qu'avaient arrachés les pierres du
chemin ou les ronces de la forêt, portaient en plusieurs endroits
des traces de sang. La jeune dame , douloureusement émue à
l'aspect de tant de misère , se disposait, sans doute, à lui adres-
ser quelques questions, lorsqu'une jeune fille , s'élançant d'un
petit sentier voisin, vint interrompre le cours de ses idées.
— Ho hé ! bonne mère , dit à la pauvre paysanne cette enfant
qui semblait n'avoir guère plus de douze ans, vous êtes bien
vieille pour marcher, par cette chaleur, avec un si lourd far-
deau! comme vos pieds sont meurtris, votre front mouillé de
sueur! Arrêtons-nous un moment sous ce noyer; là, vous pren-
drez ma petite hotte qui ne contient que de la fougère , et moi, je
me chargerai de votre fagot jusqu'à Ghangy.
■ — Bah! bah! reprit la vieille d'une voix chevrotante, un poids
comme celui-là écraserait trois mioches comme toi , chère petite ;
garde ta hotte, et laisse-moi mon fagot. Depuis que j'ai vendu
Martin, ajouta-t-elle en essuyant une grosse larme qui coulait
le long de sa joue ridée , il faut bien que je m'habitue à la fatigue.
— Martin, c'était votre mari? demanda naïvement la petite.
— Hélas! non, répondit la vieille: Martin, c'était mon âne;
mais je ne peux pas penser à la pauvre bête sans pleurer à chau-
des larmes.
— « Allons, allons, donnez-moi votre fagot, la mère, reprit
Madeleine dont le cœur était tout gros d'émotion , et chemin
i. 18
138
faisant , \ous me raconterez pourquoi vous avez vendu Martin. »
La pauvre vieille s'arrêta, essuya son visage où ruisselait la
sueur, et, se débarrassant de son fardeau, «Puisque tu le veux
absolument, ma chère petite , j'y consens ; mais sois tranquille,
la vieille Françoise n'oubliera jamais le service que tu lui rends. »
Et en disant ces mots , la pauvre paysanne chargea son gros fagot
de bois mort sur les épaules de Madeleine, qui eut bien de la
peine à ne pas fléchir sous le poids.
— Oh! oh! vous aviez raison, dame Françoise, reprit l'en-
fant; ce n'est pas si léger que ma hotte au moins; mais j'aurai
bon courage jusqu'à ce que vous soyez délassée. »
Arrivées devant un petit tertre autour duquel un grand chêne
projetait une ombre rafraîchissante, la pauvre septuagénaire enga-
gea Madeleine à s'asseoir; et toutes deux, harassées de fatigue,
se reposèrent un instant.
Alors la jeune dame, qui, sans affecter de les suivre, avait
pourtant écouté leur conversation avec le plus vif intérêt , vint
prendre place derrière elles, et parut redoubler d'attention quand
la petite Madeleine demanda à la vieille Françoise son âge et
le nom du pays qu'elle habitait.
— J'aurai soixante-quinze ans à Pâques fleuries , mon enfant,
répondit la paysanne, et je demeure au village d'Etfondrée, tout
auprès du bord de l'eau. Mon mari était marinier sur les bateaux
de la Touraine qui viennent apporter des tuiles à Paris pendant
six mois de l'année. Tant qu'il put 'aire le métier, il tint bon, le
pauvre cher homme , et nous avions toujours un morceau de
porc à mettre sur notre pain, le dimanche ; mais, quand les années
sont venues, la Seine l'a remercié de ses services; alors il est
tombé malade de chagrin , car il disait toujours que la terre ne
lui convenait pas. A cette époque , nous possédions un petit champ
de luzerne dont la récolte nourrissait notre âne pendant l'hiver;
il allait, durant l'été, paître la mousse de la forêt. Mais mon
pauvre homme une fois mort, il fallut vendre le champ pour
payer les frais de l'enterrement, et quand le champ fut vendu,
il fallut aussi se défaire de l'âne que je ne pouvais plus nourrir
faute de fourrages. Bref, la misère est entrée dans ma cabane , et
139
je prie soir et matin le bon Dieu de me rappeler à lui , avant que
la faim ne se charge de ce soin.»
Pt ndant cette triste confidence de la vieille , Madeleine es-
suyait ses yeux mouillés de larmes, et la jeune dame, profondé-
ment attendrie, ne pouvait détacher ses regards de ce groupe
auquel l'honnêteté, la souffrance et la misère donnaient un inté-
rêt irrésistible.
— Et toi, chère petite , demanda Françoise, quel âge as-tu?
et quel est ton village ?
— Moi , ré, ondit Madeleine avec un petit soupir, je suis née,
il y a douze ans , sous l'aile d'un moulin à foulon. Oh ! c'était
un bon temps que celui-là, à ce que di' ma pauvre mère , et , jus-
qu'à sept ans, mon enfance fut bien heureuse! Je me souviens
toujours d'une belle vache tigrée qu'on nommait Javotte, et qui
venait manger, dans ma main, des touffes d'armoise cueillies au-
tour de la marre ; et puis je vois encore les poules caquetant sous
le hangar de la bicoque, tandis que ma mère filait le chanvre à
l'ombre de son noyer. Oh! alors je ne sortais qu'avec une belle
jupe de droguet , de bons bas bleus achetés à la foire du village ,
et de gros souliers garnis de clous. Comme j'étais contente , le
dimanche, d'étaler mes beaux habits à la messe d'Avon, et comme
j'étais fière aussi quand M le curé me présentait sa belle bourse
dans laquelle je mettais un sou!.. Oui , oui, c'était un bon temps
que celui-là ! Mais la maladie se jeta sur tous les bestiaux du
pays, alors nous perdîmes notre vache, et mon père tomba en
paralysie, tant cette perte lui fut sensible; et , au bout de quinze
jours, le beau moulin, qui nous faisait vivre, fut vendu à l'encan;
depuis ce temps , mère Françoise , le pain a bien souvent manqué
à la huche. Ma mère est obligée de rester à la maison pour gar-
der son pauvre mari , et moi , je vais ramasser de la fougère dans
la forêt, pour les fruitiers qui envoient du raisin à Paris. On me
donne quatre sous de la hotte. Quand il ne fait pas trop chaud,
je suis bien contente , car je fais deux voyagi s : ce qui me fait
un bon petit bénéfice. Mais , dans les grandes chaleurs , ma mère
me défend de tant marcher, parce qu'elle dit que ça me donne la
fièvre.
140
— Tope là, mon enfant, dit la vieille Françoise à la petite
Madeleine en lui tendant sa main flétrie , nous avons mangé
notre pain blanc le premier. »
Et toutes deux, ayant repris leur fardeau, se disposèrent à
partir.
En ce moment, la jeune dame fouilla dans un petit sac de ve-
lours, sans doute pour y prendre quelques pièces de monnaie
qu'elle voulait leur offrir; mais, soit qu'elle n'y eût pas trouvé ce
qu'elle cherchait, soit qu'il lui vînt une autre pensée , elle s'éloi-
gna en jetant sur les deux paysannes un long et mélancolique
regard.
A quelque temps de là, vers six heures du matin, on frappa
lestement à la maison de la vieille Françoise dans le village d'Ef-
fondrée.
— Oh là ! hé ! la mère! cria de dehors la voix fraîche et rieuse
d'une jeune fille, ouvrez vite, je vous apporte une galette toute
chaude ; et la porte n'eut pas été plutôt ouverte que Madeleine
sauta au cou de la bonne paysanne.
— Mais regardez-moi donc, continua-t-elle avec une volubi-
lité ravissante, regardez donc comme je suis belle! me voilà mise
comme autrefois, avec un jupon de droguet, des bas bleus, des
souliers tout neufs!... Et puis, j'ai... j'ai... devinez, mère Fran-
çoise, j'ai une belle vache rayée, qui s'appelle aussi Javotte, avec
un beau champ de sainfoin pour la nourrir! aussi ma mère a failli
mourir de joie. Mon père va bien mieux, et nous allons racheter
notre moulin! Oh! que le bon Dieu est bon! n'est-ce pas,
mère Françoise ?
— La pauvre vieille était trop attendrie pour répondre à
Madeleine; mais, emmenant la jeune fille dans sa petite cour,
toute tapissée de vigne vierge, elle lui fit voir, sous le hangar, un
bel âne brun déjà revêtu d'un bât, et de deux paniers tout neufs.
Voilà, dit-elle à son tour en pleurant de joie, voilà mon Martin
retrouvé. Puis tirant de son sein un papier soigneusement plié :
et ceci est une permission pour le faire paître l'été dans la forêt ,
et pour aller recevoir, chaque semaine d'hiver, six bottes de foin
aux écuries des Héronières; aussi maintenant, le pain m'est
141
assuré jusqu'à la mort. Oh ! merci ! merci ! dit la vieille en croi-
sant ses mains avec ferveur, merci ! âme charitable qui avez pitié
des malheureux ! que le ciel vous rende un jour le bien que vous
nous faites aujourd'hui !
— Vous connaissez donc la personne qui nous a envoyé toutes
ces richesses ? demanda Madeleine.
— J'imagine, mon enfant, que c'est la belle jeune dame qui
s'est assise sous le chêne, derrière nous.
— Je ne sais pourquoi mon cœur l'avait deviné , s'écria Ma-
deleine... Oh ! je la chercherai tant dans la ville, qu'il faudra bien
que je la trouve.
— C'est un monsieur, tout habillé de noir, qui est venu m'ap-
porter ces bonnes nouvelles, ajouta Françoise, mais il a toujours
refusé de m'apprendre le nom de la personne qui l'envoyait.
— C'est aussi ce qui nous est arrivé, reprit l'enfant; eh! j'y
pense , la jeune dame qui se montre si charitable envers les pau-
vres, doit aimer Dieu, mère Françoise; si vous voulez venir
dimanche avec moi à l'église de Fontainebleau , peut-être y
apercevrons-nous notre bienfaitrice.»
Cette proposition fut acceptée, et l'on convint, de part et d'au-
tre, d'être fidèle au rendez-vous.
Le dimanche arrivé , les deux paysannes, escortées de leur
nouvelle monture, et parées de leurs plus beaux habits, se ren-
dirent à Fontainebleau. Mais les abords de l'église étaient envahis
par une si prodigieuse quantité de monde, qu elles ne purent en
approcher.
— Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire? demandaient les uns.
— On dit que la famille royale est à la chapelle de la Vierge ,
répondaient les autres.
— La voiture est attelée de huit chevaux ; regardez donc, mère
Françoise , disait Madeleine, qui ne comprenait rien à tant de
luxe.
— Place à la reine ! vive la reine! » s'écria tout à coup un aide
de camp tout chamarré d'or, tandis que la foule se repliait der-
rière le double rang de soldats qui formaient l'escorte.
En ce moment, la reine, appuyée sur le bras d'une de ses filles,
142
puis madame Adélaïde , suivie de plusieurs dames d'honneur,
montèrent dans le brillant équipage, aux acclamations bruyantes
de tous les assistants. Mais, lorsque la gracieuse fille de France
tourna ses regards vers la foule , une rumeur singulière s'\ éleva
soudain; une vieille femme de soixante -quinze ans sanglotait
en tendant ses mains flétries du côté de la voiture; et une jeune
fille, trop émue pour pouvoir en dire davantage, s'écriait, au
milieu de ce flot de têtes attentives : « C'est elle !... c'est elle !...»
Mais la calèche partit avec la rapidité d'un Irait ; et quelques
personnes seulement crurent remarquer que la jeune prin-
cesse, suivant de son regard le centre de la foule, agita, quelques
minutes, son mouchoir en signe d'adieu.
— Dieu t'a bénie d'avoir porté le fagot de la vieille , dit la
pauvre Françoise à 3Iadeleine, quand elle eut retrouvé l'usage
de la parole , et il a envoyé un de ses anges sur la terre pour
nous rendre le bonheur. »
HISTOIRE MIRACULEUSE DE JOSEPH.
Ce que c'était que Joseph, el comment il fui vendu par ses frères.
Il y eut autrefois, dans un pays fort reculé, un homme très-ri-
che, appelé Jacob, qui possédait de grands troupeaux. Cet homme
avait douze fils, mais il ne les aimait pas tous également, et celui
qu'il préférait se nommait Joseph. C'était un jeune garçon d'une
figure charmante, et, ce qui vaut mieux encore, d'un excellent
caractère; aussi méritait-il, sous tous les rapports, l'affection que
lui témoignait son père.
Cependant ses frères, ne pouvant souffrir une semblable pré-
férence, en devinrent extrêmement jaloux, et ils conçurent con-
tre lui une haine si forte , qu'elle finit par ne plus connaître de
bornes. Un jour, Joseph leur raconta ainsi un songe extraordi-
naire qu'il avait eu :
— J'ai rêvé que nous étions ensemble occupés à la moisson.
Nous venions de lier chacun notre gerbe , et voilà que la mienne
demeurait seule debout , tandis que les vôtres , rangées autour
143
d'elle, s'inclinaient en signe de respect et semblaient l'adorer.»
Or, vous verrez plus tard que c'était une prédiction.
Jacob ne répondit rien , car il savait que Dieu protégeait son
fils; mais ses frères en furent indignés. Qu'est-ce que cela signi-
fie ? demandèrent-ils. N'espères-tu point être notre roi ?
Cette circonstance et quelques autres de même nature exci-
tèrent leur coupable envie; au lieu de gagner l'amour de Jacob
en imitant les vertus de Joseph, ils résolurent de perdre leur
malheureux frère, dès que l'occasion se présenterait; et l'occasion
ne tarda pas, car ils furent, à quelque temps de là, conduire au
loin leurs troupeaux , et Jacob appelant Joseph qui restait tou-
jours avec lui , lui dit :
— Tes frères sont à tel endroit; va voir ce qu'ils font , et tu me
le rapporteras ensuite.
Aussitôt l'enfant se mit en chemin , et après avoir marché
beaucoup , il aperçut ses frères dans la plaine. Il s'avançait vers
eux fort tranquillement, ne se doutant de rien; mais, dès que
ceux-ci l'eurent reconnu, ils tinrent conseil et dirent :
— Voici le songeur qui vient nous espionner; si vous voulez,
nous le tuerons.
— Le tuer! mes frères! y pensez-vous? répondit Ruben, leur
aîné. — N'est-il pas du même sang que nous? Je vous en sup-
plie, ne commettez point une si méchante action ; car Dieu qui
voit tout, nous punira. Et que deviendrait notre père , s'il était
instruit de ce crime.
— Tuons-le toujours, et si l'on nous demande ce qu'il est
devenu , nous dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré. »
Ruben essaya vainement de les adoucir, et voyant qu'il n'en
viendrait pas à bout, il ajouta, comme s'il se fut rendu à leur
mauvais dessein :
— Alors, si vous voulez absolument vous en défaire, croyez-
moi, descendez-le au fond de cette vieille citerne; il y mourra
très-certainement. »
Cette citerne était une sorte de puits où l'on avait coutume
d'abreuver les troupeaux ; elle se trouvait alors sans eau, et Ru-
ben, le moins méchant de tous, leur donnait ce conseil dans l'in-
144
tcntion d'aller plus tard délivrer Joseph. Son avis prévalut. Dès
que Joseph fut arrivé, ils se saisirent de sa personne, le dépouil-
lèrent d'une robe magnifique, présent de Jacob, qu'il portait
ordinairement, et le descendirent au fond de la citerne.
Ruben s'était éloigné , et les autres venaient de s'asseoir pour
prendre leur repas , quand ils aperçurent des marchands qui se
rendaient en Egypte pour y faire le commerce.
— Tenez, dit Juda, à quoi nous servira de laisser mourir notre
frère, si nous pouvons nous en débarrasser autrement? Voici des
marchands là-bas ; tâchons de le leur vendre et d'en recueillir
quelque profit.
— Marchands ! marchands ! s'écrièrent-ils. Les marchands
approchèrent.
— Nous avons ici un jeune homme que nous voulons vendre
comme esclave. Combien nous en donnerez-vous ? »
En même temps ils tirèrent Joseph de la citerne et le présen-
tèrent aux marchands. Ceux-ci, l'ayant examiné, répondirent :
— Nous vous en donnerons vingt pièces d'argent.
— Prenez-le, il est à vous. Et ces méchants, sans pitié
pour la jeunesse de leur frère, le livrèrent aux marchands is-
maélites.
Quand Ruben, qui n'avait point assisté à cet affreux marché,
fut de retour, il courut à la citerne, et ne trouvant plus Joseph, il
se désolait. — Que vais-je devenir! mon Dieu, que vais-je de-
venir! Comment annoncerai-je cette nouvelle à notre père?
— Ne crains rien, repliquèrent-ils, nous allons tuer un c*he-
vreau; nous tremperons dans son sang la belle tunique de notre
frère, et quand Jacob la verra , il croira qu'une bête féroce l'a
dévoré.
Ce projet leur sourit. Ils chargèrent un étranger de porter la
robe sanglante à leur père , car ils n'osaient y aller eux-mêmes ;
et dès que le vieillard l'eut reconnue, il s'écria en pleurant :
— C'est bien là la robe de mon fils! une bête sauvage l'a dé-
voré ! une bête sauvage a dévoré Joseph !
Ses enfants s'approchèrent alors,et ils essayaient de le consoler;
mais ils n'y pouvaient réussir.
145
— Laissez-moi, disait-il, laissez-moi. Je descendrai vers mon
lils jusqu'au tombeau !
Ce que devint Joseph. Comment il fut jelé en prison. Comment il expliqua les songes
des deux grands officiers du roi Pharaon, et ce qui s'ensuivit.
Pendant ce temps-là, que devenait le pauvre Joseph? Ne crai-
gnez rien pour lui, mes chers enfants : Dieu le protégeait comme
il protège l'innocence, et si les secours humains lui manquaient,
la Providence veillait sur lui.
Dès que les marchands furent arrivés en Egypte, ils le vendi-
rent à un officier du roi nommé Putiphar. Cet officier le prit en
affection à cause de sa grande douceur et de son intelligence, et
il alla même jusqu'à lui confier l'intendance de sa maison. Joseph
se trouvait donc aussi heureux qu'on peut l'être , quand on ha-
bite loin d'un bon père , lorsque la femme de Putiphar, la plus
méchante de toutes les femmes, l'accusa devant son mari d'un
crime odieux. Celui-ci eut l'imprudence de la croire sur parole ,
et persuadé que Joseph était coupable , il le fit jeter en prison.
Ce qui devait le perdre le sauva, et voici comment :
Le hasard voulut que le grand échanson du roi Pharaon
(celui qui lui versait à boire) et le grand panetier (le chef des
boulangers), fussent jetés dans la même prison que lui. Ces
deux officiers s'étaient rendus coupables envers leur maître , et
ils s'inquiétaient beaucoup du sort qui les attendait. Un jour que
leur visage paraissait plus sombre qu'à l'ordinaire , Joseph s'ap-
procha d'eux et leur dit :
— Pourquoi messeigneurs sont-ils si tristes ce matin ?
— Nous avons eu chacun un songe, répondirent-ils, et il n'y
a là personne pour nous en donner l'explication.
— Si vous voulez me raconter votre songe , je vous la donne-
rai peut-être, moi !... — Toi ! — Moi, messeigneurs! l'explica-
tion des songes ne vient point de l'homme , mais de Dieu.
— Eh bien! reprit l'échanson, puisque tu te prétends si habile
interprète, écoute, et tache de in'apprendre le sens de ce rêve :
« Je voyais devant moi une vigne qui avait trois branches. Ces
branches croissaient à vue d'œil. Elles poussèrent d'abord des
I. 19
14G
boulons, puis des Qeurs, puis des grappes. Je lenais d'une main
la coupe de Pharaon; de l'autre, je pressais dans la coupe les rai-
sins mûrs , et je la présentais au roi.
— Prenez bon courage, seigneur, dit Joseph, les trois bran-
ches sont trois jours au bout desquels le roi vous pardonnera et
vous rendra votre première charge. Je vous prie alors de ne pas
oublier votre interprète; car je suis innocent, et c'est par erreur
que j'ai été jeté dans ce cachot.
Le grand panelier voyant que Joseph avait habilement inter-
prété le songe , parla ainsi :
— Pour moi , je croyais avoir sur la tête trois corbeilles rem-
plies de gâteaux , et les oiseaux du ciel en mangeaient.
— Quant à vous, seigneur, répliqua Joseph, je n'ai rien de
bon à vous- annoncer. Les trois corbeilles sont trois jours au bout
desquels le roi vous fera trancher la tête. Votre corps sera sus-
pendu à une croix, et les oiseaux se nourriront de votre chair. »
Je ne sais si les officiers crurent à cette explication , toujours
est-il qu'elle se réalisa, car le troisième jour, Pharaon, célébrant
l'anniversaire de sa naissance , se rappela ses deux officiers. Il lit
mourir le grand panetier et rétablit le grand échanson. Seule-
ment, comme il arrive d'ordinaire, ce dernier oublia l'interprète.
Il est même plus que probable qu'il ne s'en serait jamais sou-
venu, si le roi n'eût eu à son tour un songe que tous les devins
de l'Egypte ne purent expliquer. Alors l' échanson pensa au jeune
escla\e prisonnier; il en parla à Pharaon, et Pharaon voulut le
consulter. Aussitôt on délivra Joseph , on lui coupa les cheveux ,
on lui donna des habits convenables pour paraître devant le mo-
narque, et on le lui présenta.
«J'ai appris, dit le roi , que tu étais fort habile dans l'art de
conjecturer : or, j'ai eu cette nuit un songe dont les savants de
l'Egypte ne peuvent m'expliquer le sens; voyons si tu seras plus
heureux. Je croyais être sur le bord d'un fleuve. Je vis sortir de
ce fleuve sept vaches grasses qui se mirent à paître dans un marais.
Bientôt après, j'en vis sortir sept autres d'une affreuse maigreur;
et ces méchantes bêtes , se précipitant sur les premières , les dé-
vorèrent en un instant.
1-iT
Joseph s'inclinant devant le roi , répondit : « C'est Dieu qui
envoie ce songe à Pharaon. Les sept vaches grasses réprésentent
sept années d'abondance pendant lesquelles l'Egypte récoltera
plus de grain qu'elle n'en pourra consommer. Les sept vaches
maigres annoncent que ces années d'abondance seront suivies de
sept années d'une affreuse stérilité. Il n'y a qu'un moyen d'éviter
ce fléau. C'est de placer à la tête des affaires un homme habile
et prudent, qui mette en réserve, dans les greniers publics, la
cinquième partie des fruits de la terre, durant les sept années
d'abondance, afin que l'Egypte ne soit pas prise au dépourvu
lorsque la famine arrivera. »
A ces mots, le roi, saisi d'étonnement, regarda les officiers qui
l'entouraient, tant il était surpris de trouver une si grande sa-
gesse dans la bouche d'un pauvre esclave. Enfin, s'adressant à
Joseph, il lui dit : — C est Dieu lui-même qui t'inspire, et je
ne sais s'il existe un homme plus sage que toi par toute l'étendue
de mon royaume. Aussi je te choisis, dès aujourd'hui, pour mon
ministre; je t'établis chef de la terre d'Egypte, et j'entends que
mes sujets t'obéissent comme ils m'obéissent à moi-même.
Alors Pharaon lui passa au cou un collier d'or. Il lui mit au
doigt un anneau précieux; et voilà, mes chers enfants, com-
ment le fils de Jacob, vendu par ses frères, emprisonné par son
maître , fut élevé tout à coup à la première charge d'un puissant
empire ; parce que n'ayant point désespéré de la Providence, la
Providence ne l'avait pas abandonné.
Coinmnt les frères de Joseph vinrent en Egypte. Comment Joseph les reconnut
et la réception qu il leur lit.
Cependant le songe de Pharaon s'accomplit, et après les sept
années d'abondance, il vint une telle stérilité que, de mémoire
d'homme, jamais on n'en vit une semblable. Joseph l'avait bien
prévu; aussi, quand les Egyptiens se plaignirent de la famine, il
lit ouvrir les greniers, remplis pendant les bonnes années , et il
leur vendit du blé au prix qu'il voulut. Cette nouvelle se répan-
dit bientôt dans les pays d'alentour; et comme la disette régnait
148
partout, on accourait de fort loin pour acheter du blé en Egypte :
ce qui lit grand bien au trésor du roi. Les frères de Joseph y
vinrent aussi, et ils ne le reconnurent pas, car ils le croyaient
mort depuis longtemps ; mais Joseph les reconnut, et il résolut de
ne point se découvrir aussitôt. Il les fit donc approcher de son
tribunal, et leur parla rudement ainsi qu'à des étrangers.
— Qui ètes-vous? leur demanda-t-il d'un ton sévère.
— Seigneur, nous sommes les enfants d'un vieillard qui se
nomme Jacob.
— D'où venez-vous ?
— Nous venons du pays de Chanaan afin d'acheter de quoi
vivre, la famine ayant désolé notre canton.
— Il n'en est rien, reprit Joseph : vous êtes des espions en-
voyés par les ennemis de l'Egypte. Vous venez visiter le royaume
pour examiner les endroits faibles et mal fortifiés.
Ils reprirent humblement : — Seigneur, nous vous avons dit
la vérité. Nous étions douze frères. Le plus jeune, nommé Ben-
jamin, est resté avec Jacob, notre père, et l'autre n'est plus.
— Vous dites que vous avez encore un jeune frère , repartit
Joseph. Décidément je saurai si vous êtes ou non des imposteurs.
Retournez dans votre famille et amenez-moi ce Benjamin qui est
demeuré auprès du vieillard. En attendant votre retour, je gar-
derai l'un de vous prisonnier, et si vous ne revenez pas, je le
ferai mettre à mort. »
Le sort tomba surSiméon, qui fut jeté en prison et enchaîné
comme un criminel. Quant aux autres, on emplit leurs sacs, et
Joseph ordonna même de remettre secrètement le prix du blé à
l'entrée de chaque sac. Ils partirent le cœur plein d'amertume ,
et dès qu'ils furent de retour, ils annoncèrent à Jacob le triste
résultat de leur voyage.
— Hélas! s'écria le malheureux vieillard, vous êtes la cause
de toutes mes infortunes, et vous avez tant fait que je n'aurai
bientôt plus de fils. Joseph est mort, Siméon est prisonnier, et
il faut encore abandonner Benjamin; non! je n'y consentirai
jamais. Benjamin n'ira pas en Egypte, car si je m'en séparais,
ce serait pour ne le plus revoir, et j'en mourrais de douleur ! »
149
Les enfants de Jacob n'insistèrent pas davantage; et s'étant
mis à vider leurs sacs, quelle fut leur surprise en retrouvant
toute la somme qu'il avaient portée ! Ils crurent que c'était une
erreur des oflïciers'de l'intendant, et ils se promirent de rendre
cet argent aussitôt qu'ils le pourraient.
Les choses allèrent quelque temps ainsi ; mais la famine con-
tinuait, le blé touchait à sa fin, et il fallut retourner en Egypte.
Juda fut donc trouver Jacob et lui dit :
— Mon père, voici le blé qui diminue, et nous en manque-
rons très-certainement. Vous savez que le gouverneur de l'Egypte
ne veut point nous revoir sans Benjamin, remettez-le entre mes
mains; je vous en réponds sur moi-même, et si je ne vous le
ramène sain et sauf, je veux être à jamais coupable envers
vous.
— S'il en est ainsi, répondit Jacob, partez! prenez quelques
productions rares de notre pays pour les offrir au gouverneur;
n'oubliez pas l'argent que vous avez trouvé dans vos sacs, de
peur qu'on ne vous accuse de l'avoir volé , et puisque cela est
nécessaire, que Benjamin aille avec vous! »
Leur voyage fut heureux, et leur réception plus heureuse
encore. Joseph, cette fois, les accueillit fort bien , et fit aussitôt
délivrer Siméon.
— Votre père, dit-il, ce vieillard dont vous m'avez parlé,
vit-il toujours? — Il vit toujours, seigneur. — Se porte-t-il bien?
— Il se porte bien. — Quel est ce jeune homme que j'aperçois?
est-ce votre frère Benjamin?
— C'est lui, seigneur.
— Mon fils, repartit Joseph, que le Seigneur te soit miséri-
cordieux! — mais il ne put rien ajouter; car sa voix tremblait
d'émotion, et ses larmes étaient sur le point de le trahir. Il se re-
tira quelques instants dans sa chambre pour pleurer ; et s'étant
lavé le visage pour que personne ne s'en aperçût , il rentra dans
l'appartement où ses frères se trouvaient réunis ; il appela ensuite
un de ses officiers, et lui dit à voix basse : Je veux qu on serve
un repas magnifique à ces hommes que tu vois. Pendant qu'ils
seront à table, tu empliras leurs sacs, lu remettras, comme la
150
première fois, le prix, du blé au fond de chaque sac, et tu ca-
cheras ma coupe d'or dans celui du plus jeune. Puis tu les lais-
seras partir, et quand ils seront en chemin, tu courras après eux,
et tu leur diras : — Pourquoi avez-vous dérobé la coupe de mon
maître?»
Cet ordre fut exécuté. Les onze enfants de Jacob retournaient
joyeusement dans leur pays, et ils avaient déjà quitté la ville,
lorsqu'ils s'aperçurent qu'on les poursuivait. En effet, le grand-
oflicier de Joseph les atteignit bientôt.
— Comment? leur dit-il, vous avez été bien reçus, bien
nourris, et pour payer mon maître de ses bontés, vous avez
dérobé sa coupe !
— Nous? s'écrièrent-ils indignés; nous croyez-vous capables
d'un tel crime? Que celui d'entre nous qui l'a commis soit puni
de mort, et nous deviendrons tous esclaves de votre maître !
— Alors, repartit l'officier, ouvrons les sacs, et voyons!
La coupe se trouva dans le sac de Benjamin.
Chapitre dernier, ou les frères de Joseph le reconnaissent, et ou tout le monde
est heureux.
A cette vue, ils demeurèrent immobiles! Il fallut se résigner.
On les ramena honteusement dans la ville, et ils comparurent
devant Joseph.
— Pourquoi, leur demanda-t-il, avez-vous agi de la sorte?
Ne deviez-vous pas savoir que je découvrirais facilement les au-
teurs de ce vol ?
— Nous n'avons rien à dire, répondit Juda consterné... Faites
de nous ce qu'il vous plaira; nous sommes vos esclaves.
— A Dieu ne plaise, reprit Joseph, que je commette une telle
injustice ! Le coupable sera seul puni ; pour vous, retournez chez
votre père.
Mais Juda, s' étant avancé un peu, dit : — Seigneur, Benjamin
est très- jeune; notre vieux père l'aime tendrement, et si je ne
lui ramène pas noire frère, il ne pourra survivre à sa douleur. Je
vous prie donc, seigneur, de laisser aller Benjamin, et de me
retenir esclave à sa place. »
151
Joseph ne pouvait plus retenir son émotion. Il lit aussitôt sortir
les étrangers , et demeurant seul avec ses frères, il s'écria d'une
voix entrecoupée de sanglots : — Je suis Joseph !...
Saisis d'étonnement et de crainte, ses frères, prosternés devant
lui, n'osaient le regarder; mais il s'approcha d'eux, et avec une
grande douceur, il ajouta :
— Je suis Joseph que vous avez autrefois vendu ; ne craignez
point. C'est la Providence qui a tout conduit. Retournez vite
apprendre à mon père que je ne suis point mort, et amenez-le
près de moi avec votre famille.»
Ensuite il embrassa Benjamin en pleurant; il embrassa chacun
de ses frères, et leur pardonna.
Cependant le bruit se répandit dans le palais de Pharaon
que les frères de Joseph étaient venus; le roi l'apprit, et dit
à Joseph :
— Je veux que votre père, vos frères, leurs femmes et leurs
enfants s'établissent en Egypte : donnez-leur les meilleures terres
du pays pour qu'ils les cultivent et vivent heureux ensemble. »
Je n'essaierai point de vous peindre , mes chers amis, la joie
du vieux Jacob lorsqu'il apprit que Joseph, son bien-aimé Joseph,
vivait, et qu'il pourrait l'embrasser avant de mourir. J'aime
mieux vous la laisser imaginer, à vous qui savez comment aiment
les bons parents.
D'abord il n'en voulut rien croire ; mais quand il eut vu les
chars qui arrivaient afin de l'emmener, lui et sa famille, il dit :
— J'irai !... j'irai ! puisque je dois revoir mon fils.
Joseph, de son côté, alla au-devant de son père , et lorsqu'il
l'aperçut de loin , il descendit de son char et courut à lui. Ils
restèrent longtemps embrassés, et versèrent beaucoup de larmes ,
de ces douces larmes de bonheur qui soulagent si bien les cœurs
vertueux.
Jacob vécut encore dix-sept années, et il mourut à l'âge de
cent quarante-sept ans. au milieu de ses douze fils auxquels il
donna sa dernière bénédiction. Joseph oublia tout à fait le crime
de ses frères. Il leur accorda la terre de Gessen, pays fertile en
pâturages , et ils devinrent les chefs de familles nombreuses.
152
Ces lamilles formèrent le peuple hébreu, qui, persécute par les
successeurs de Pharaon, sortit plus tard de l'Egypte sous la con-
duite de Moïse !
LA PIPE TURQUE.
Par une magnifique soirée du mois d'août 1760, le joli petit
village de , situé sur la rive droite du Rhin, présentait un
coup d'œil inaccoutumé. C'était le jour de la saint Albert, pa-
tron du lieu, et les habitants le fêtaient de leur mieux. Rien que
le soleil n'eût pas disparu encore de l'horizon, les danses avaient
déjà commencé; de nombreux groupes de walseurs tournoyaient
joyeusement sur la place de l'église, en face de laquelle étaient
dressées, à la porte d'une espèce de café, de longues tables de
bois où il ne restait plus alors que quelques vieillards fumant
tranquillement leur pipe , et causant de leurs affaires. Plus loin ,
de bonnes vieilles femmes chantaient en chœur une ancienne
légende pour célébrer les louanges du saint. D'un autre côté ,
une troupe d'enfants, tambour entête, parcourait le village,
en exécutant des évolutions militaires. Enfin, pour compléter
cette scène animée, le Rhin , qui coulait à peu de distance , était
sillonné, en tous sens, par des barques venues des environs, quel-
ques-unes desquelles luttaient de vitesse pour suivre un grand
bateau sur lequel un orchestre exécutait des fanfares qui réson-
naient au loin sur les deux rives du fleuve. Une de ces barques,
s'étant détachée des autres, aborda au rivage, et un jeune homme
d'une tournure et d'une mise élégantes, sauta lestement à terre
en recommandant au batelier de l'attendre. L'inconnu prit le
chemin du village ; et, quand il l'eut presque traversé, il s'arrêta
vers un carrefour où se croisaient plusieurs sentiers différents.
11 hésitait sur le chemin qu'il lui fallait prendre, quand vint à
passer près de lui , la petite troupe d'enfants dont nous avons
parlé , exécutant tant bien que mal les commandements de son
chef, enfant d'une dizaine d'années, dont la physionomie vive et
153
intelligente frappa l'étranger. 11 s'approcha donc de lui, et lui
frappant amicalement sur l'épaule: «Petit garçon, lui dit-il,
» veux-tu me conduire à cette maiso ) blanche que tu vois là-
» bas? Au retour, je t'achèterai un tambour et un beau sabre. »
A cette offre si séduisante , l'enfant rougit jusqu'au blanc des
yeux, balbutia quelques mots de consentement, puis enfila en
sautant l'un des sentiers et faisant signe au voyageur de le sui-
vre. Mais, à peine eut-il fait quelques pas qu'il s'arrêta avec
embarras. — Eh bien! qu'as-tu donc? demanda l'étranger.
Pourquoi n'avances-tu point? — C'est que, monsieur, reprit Cari
( c'était le nom de l'enfant) , mon parrain ne serait pas content,
s'il savait que je me suis absenté sans lui avoir dit où j'allais.
— Alors, cours vite l'instruire que tu me mènes à la Maison
Blanche, et dépêche-toi. »
L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et au bout de cinq
minutes , il était de retour, tout essoufflé, mais joyeux, car son
parrain, en lui recommandant d'être bien sage, lui avait permis
d'accompagner l'inconnu.
Celui-ci prit l'enfant par la main, et tous deux disparurent
bientôt aux yeux ébahis de la petite troupe qui se dispersa du
moment qu'elle eut perdu son chef.
L'absence de l'étranger et de C; ri ne fut pas longue. Ils n'a-
vaient trouvé personne à la Maison Blanche ; une demi-heure
après, on les vit reparaître. Le jeune homme tint fidèlement sa
promesse, et mena l'enfant, dont la conversation l'avait fort ré-
créé pendant leur excurs^n, choisir lui-même un sabre et un
fusil à plusieurs boutiques ambulantes établies dans la grande rue
du village; et après lui avoir en même temps rempli les poches
de gâteaux, il l'embrassa et lui dit adieu.
Le jeune homme , s'étant amusé quelque temps à regarder les
groupes de danseurs, s'en retournait vers la barque qui l'avait
amené, et passait près d'un des cafés, quand il y aperçut, assis
à une table, un vieillard dont la vue le frappa : à son air martial ,
à la large cicatrice qui sillonnait sa joue, il était aisé de reconnaî-
tre un ancien militaire; sa longue barbe et ses moustaches toute
blanches contrastaient fortement avec so.i teint ha1 lé par le soleil ;
i. 20
154
ses vêtements usés jusqu'à la corde, et pourtant d'une extrême
propreté, prouvaient de reste qu'il avait rapporté de ses cam pa-
gnes plus de gloire et de blessures que d'honneurs et de riches-
ses. Mais une chose qui surprit singulièrement l'étranger, c'est
que ce brave , si pauvre par son extérieur, fumait alors silen-
cieusement dans une pipe turque de la plus grande beauté;
ce mélange bizarre de misère et d'opulence excitant au dernier
point sa curiosité , il l'accosta en passant :
— Salut, vénérable vieillard, lui dit-il avec bonté. La pipe
vous réjouit encore malgré vos cheveux blancs, n'est-ce pas?
Mais vous en avez une merveilleusement belle, ajouta-t-il en s'ap-
prochant pour l'examiner ; voudriez-vous me la vendre?
— Oh ! monsieur, répondit le vieillard, je ne le puis; c'est un
cadeau que je tiens de l'homme le plus brave que j'aie jamais
connu, et qui , Dieu le sait, l'a enlevée à un pacha devant Bel-
grade. 11 y a longtemps de cela, et j'étais bien jeune alors. Ce fut
là une rude journée, quand, avec trente mille hommes, nous
attaquâmes cent cinquante mille Turcs dans leurs retranche-
ments; mais nous étions commandés par le prince Eugène. C'est
là , monsieur, qu'il y eut un riche butin, et...
— Pardon , mon brave , si je vous interromps... Mais c'est que
votre pipe me tente étrangement... En accepteriez-vous deux dou-
bles ducats?
— Je ne suis qu'un pauvre diable, mon cher monsieur; je n'ai
que ma pension pour vivre , reprit le vieux soldat; et cependant,
pour tout l'or du monde , je ne donnerais pas cette pipe. Ecoutez •
moi, et vous jugerez si j'ai tort: tenez, ajouta-t-il en se levant
tout à coup , c'était par une belle matinée de printemps ; nos
trompettes jouaient précisément cette fanfare qui résonne là bas
sur le fleuve , et nous autres hussards, nous chassions galment
l'ennemi devant nous; c'était plaisir à voir comme les turbans
tombaient sous nos sabres; quand, caché derrière un buisson,
un chien de Janissaire envoya soudain à notre capitaine une balle
dans la poitrine. Le blessé tomba. J'étais à peu de dislance de
lui; en deux coups d'éperon, je fus à ses côtés; je le relevai, le
pris sur mon cheval, le tirai de la mêlée , et le plus doucement
155
qu'il me fut possible , je le transportai chez un gentilhomme du
voisinage. Là , je le soignai de mon mieux; mais la blessure était
mortelle, et le lendemain , mon pauvre capitaine expira dans mes
bras. Peu d'instants avant de mourir, il me donna sa bourse et cette
pipe, me serra affectueusement les mains, et fut encore un héros
à l'heure de sa mort, comme il l'avait été toute sa vie. Je l'ai
pleuré longtemps...
« Dès que je lui eus rendu les derniers devoirs, l'argent, me
dis-je, revient de droit au pauvre gentilhomme qui a été pillé
trois fois pendant la guerre , et je lui remis fidèlement toute la
bourse , et ne gardai pour moi que la pipe. Depuis ce jour, ce
précieux souvenir m'a suivi dans toutes mes campagnes -, vain-
queur ou vaincu, je l'ai porté constamment dans ma botte, suivant
l'usage de nous autres hussards. Un jour, dans une escarmouche,
une balle vint me fracasser la jambe; ma première pensée fut
pour ma chère pipe, ma jambe ne vint qu'après. Aujourd'hui que
tous mes parents et mes camarades sont morts, que je suis seul
au monde , je n'ai plus qu'elle pour me consoler, car c'est une
bien triste chose, monsieur, que de vieillir seul et pauvre. »
Ici, le vieillard se tut comme absorbé dans ses souvenirs; son
récit avait visiblement attendri son interlocuteur. — Vous m'avez
ému jusqu'aux larmes, dit enfin celui-ci, après un instant de si-
lence. Mais dites-moi le nom de ce capitaine pour que je le puisse
aussi révérer.
— Nous ne le connaissions , monsieur, que sous le nom du
brave Walter; il avait un château sur le Rhin, à deux lieues des
collines que vous voyez là-bas.
— Walter! s'écria soudain l'étranger; quoi! ce capitaine se
nommait Walter! Mais c'était mon grand-père, vieillard, et ce
château là-bas est aujourd'hui le mien. Venez, mon ami, mon
brave , venez vivre avec moi ; nous ne pouvons plus nous quitter
désormais. Venez dans le château de Walter ; c'est là que vous
devez finir vos jours.
— Oh! merci! mille fois merci! répondit le vieux soldat en
secouant tristement la tête; mais cela n'est pas possible; je ne
suis pas seul, et voici ce qui me retient, ajouta-t-il , en lui
156
montrant Cari, qui, après avoir fait admirer son beau sabre <■!
son fusil à ses camarades, et partagé ses gâteaux avec eux , ac-
courait en ce moment près du vieillard. — C'est mon filleul;
monsieur, toute sa famille est morte comme la mienne; il n'a plus
que moi au monde, et je n'ai plus que lui. Nous ne pouvons
nous séparer. — Ah ! qu'à cela ne tienne! reprit le jeune homme;
nous deux Cari , nous sommes déjà de vieilles connaissances.
Cari, poursuivit-il en se tournant vers l'enfant, veux-tu venir
avec ton parrain dans un beau chAteau? tu y auras, à ta disposi-
tion, un beau jardin où tu pourras jouer et courir à ton aise,
jusqu'à ce que tu sois grand et que tu puisses devenir officier. »
L'enfant, tout honteux , ne comprenait pas trop ce qu'on vou-
lait lui dire; et il regardait d'un air étonné tantôt son parrain,
tantôt le jeune homme.
— Eh bien! c'est convenu, reprit celui-ci entendant la main au
vieillard, vous ne pouvez plus me refuser; j'ai une dette de re-
connaissance à payer, voyez-vous! vous avez secouru mon grand-
père, vous en avez pris soin comme un brave que vous êtes; il
est mort dans vos bras, vous lui avez donné la sépulture; vous
avez été tout à la fois humain, généreux, désintéressé; vous
avez pleuré sa perte, vous la pleurez encore... C'est dit, je vous
attends tous deux dès demain.
— Ah! monsieur, reprit le parrain de Tari en serrant affec-
tueusement la main qui lui était présentée, alors qu'une larme
coulait silencieusement le long de ses joues, vous êtes le digne
petit-fils de mon brave capitaine. Dès demain, nous nous installons
tous deux chez vous; et, quand je mourrai , je veux, à mon tour,
vous laisser, pour souvenir, la pipe turque de votre grand-père.
L'ORPHELIN DE CONSTANTINE.
C'était par une rude soirée de l'hiver dernier; quinze person
nés environ des deux sexes se trouvaient rassemblées dans la
grande salle basse d'une maison de Sainte-Colombe, village situé
aux portes de la petite ville de Provins. Réunies autour d'une
ï'Qrplirlin fc (3 luuïtantim*.
[ouislas - ■' Cjllier.
Une femme Arabe était là étendue succombant à une blessure qui ensanglantait ses vêtements.
BuislOl . , leur ckDlMANr.HK des EnfkntS
157
lampe fumeuse, qui descendait du plafond, les femmes filaient
ou se livraient à des travaux de couture ; tandis qu'assis aux deux
coins d'une énorme cheminée, où flambait un bon feu de fa-
gots, les hommes s'entretenaient du prix des grains ou des
événements du jour. Ces bonnes gens faisaient la veillée, se-
lon l'expression consacrée dans les campagnes. Au dehors
tout était silencieux. On n'entendait par intervalle que le sif-
flement d'un vent de bise à travers les portes mal jointes, ou le
cri de la neige sous le pied des passants , ou les grincements
d'une girouette qui faisait sur son pivot rouillé quelques tours
indécis, et dans l'intérieur de la maison, pas d'autre bruit que
celui des rouets et des fuseaux , quand tout à coup la porte s'ou-
vrit; alors parut un homme jeune encore, qu'accompagnait un en-
fant de douze ans environ, glacé par le froid, et qui courut tout
d'abord s'accroupir devant le foyer en murmurant des paroles sans
suite. L'entrée de ces deux personnages fut saluée par de vives
acclamations : « Ah ! voilà Pierre Martin, notre héros d'Afrique !
Martin, sois le bien-venu, prends cette chaise, et chauffe-toi ,
car le temps est rude. »
Or, il faut que je vous dise que Pierre Martin , enfant du vil-
lage, avait servi pendant quatre ans en Afrique, et qu'il y avait
laissé son bras gauche. Depuis quelques jours seulement, il était
revenu dans ses foyers , suivi par un pauvre petit idiot : celui-là
même qui , devant la cheminée , cherchait alors à ranimer ses
membres engourdis. Aussi, depuis son retour, le jeune soldat
était-il l'objet de tous les entretiens du village; les commères se
perdaient en suppositions sur l'origine de cet enfant , car Pierre,
peu causeur de sa nature, n'en avait encore parlé qu'à ses parents,
et ceux-ci gardaient eux-mêmes le secret. Ce soir-là , comme
Pierre paraissait plus expansif que d'ordinaire , un des assistants
s'avisa de lui dire : « Mon brave Martin, raconte-nous donc
l'histoire de ton fou (c'est ainsi qu'on appelait l'enfant dans le
village) , et dis-nous comment tu as perdu ton bras; cela nous
distraira jusqu'à l'heure de la retraite.
— Volontiers, fit celui-ci d'assez bonne grâce. »
A ce mot, tous les visages rayonnèrent de joie. On allait enfin
158
connaître le mot de cette curieuse énigme; le bois de la chemi-
née fut renouvelé, la mèche de la lampe relevée , et Martin com-
mença son récit :
« Le 13 octobre 1837, comme vous le savez , mes amis , on
s empara de Constantine. Ce fut une terrible journée que celle-là,
car on se battit, l'estomac creux , les pieds dans la boue, et la
giberne à peu près vide. Tout nous manquait à la fois; il fallait
donc prendre la ville à tout prix. Oh ! mes amis, que Dieu vous
garde d'assister jamais à pareils combats, c'est chose bien cruelle !
Mourir sur une terre étrangère, loin de ses parents, sans une per-
sonne aimée pour vous fermer les yeux, sans un prêtre pour vous
dire de saintes paroles de consolation, et puis songer que votre
corps sera jeté dans une fosse commune , au lieu de reposer pai-
siblement au cimetière du village à l'ombre d'une croix de bois,
voilà les pensées amères qui assiègent l'esprit avant l'instant su-
prême du combat. Mais vienne le bruit du tambour et de la fusil-
lade, vienne l'odeur enivrante de la poudre, alors les pensées
prennent un autre cours. On s était senti faible un instant, désor-
mais on est fort, car les camarades vous entraînent, vous exci-
tent, et les chefs vous regardent; on se jette résolument en avant.
« Pour moi , comme je faisais partie de la première colonne
commandée par le brave Lamoricière , je parvins lestement au
haut de la brèche; et, avec quelques camarades, je m'engageai
dans une rue tortueuse, des fenêtres de laquelle les Arabes nous
fusillaient impitoyablement. Resté seul un instant, j'entrai dans
une maison, à demi détruite par nos boulets; je comptais m'y
établir pour riposter un peu à ces damnés Bédouins; mais un
spectacle déchirant s'offrit à ma vue. Une femme arabe était là
étendue, succombant à une blessure qui ensanglantait ses vête-
ments; près d'elle gisait le cadavre d'une jeune lille , et sur son
sein , elle pressait un petit garçon de neuf ans environ. Mon ap-
parition subite lui fit jeter un cri de frayeur; ses yeux, déjà pres-
que éteints, sembleront se rallumer; mais, comme je m'appro-
chais d'elle, l'arme basse, dans l'intention évidente de lui porter
secours, son visage redevint plus calme. Alors, d'un geste con-
vulsif, elle me montra son fils; et, à sa pantomime expressive, je
159
compris qu'elle me conjurait de le sauver du massacre. Cette
femme infortunée, qui sentait déjà l'horrible éternité de la mort,
avait oublié, en ce moment, tous ses ressentiments contre les
Français : ce n'était plus qu'une mère implorant un protecteur
pour son fils. A peine l'avais-je rassurée sur ce point, qu'elle
retomba sur sa natte , et rendit le dernier soupir.
« Je me trouvai ainsi chargé d'un enfant dont j'ignorais le
nom et l'origine , qui n'entendait pas un mot de français, et pou-
vait devenir pour moi une source d'embarras. Le soir même, cet
enfant était installé à notre bivouac, partageait nos vivres et
notre paille ; là il fut baptisé du nom de Constantine.
« Sa grâce et sa gentillesse lui attirèrent bientôt l'amitié des ca-
marades et même des officiers; c'était à qui le caresserait et lui
ferait répéter quelques mots de notre langue; aussi , grâce à son
intelligence précoce, apprit-il à parler français en très-peu de
mois. Alors seulement je sus de lui que son père était fort atta-
ché à Achmet, et quil avait dû se jeter dans le désert avec ce
bey, après la prise de la ville; cependant, quoi que je fisse poul-
ie distraire , mon petit Constantine ne manifestait jamais une
grande gaieté; le souvenir de ses parents ne le quittait guère;
bien souvent je le trouvais même plongé dans de profondes rêve-
ries. II se jetait alors dans mes bras en me disant :
« Ma bonne mère et ma sœur Aidé sont mortes; mon père ,
où est-il? peut-être est-il mort aussi ; je suis seul sur la terre;
oh! je suis bien malheureux !
— Allons, Constantine , lui répondais-je , du courage, mon en-
fant ; est-ce que je ne suis pas ton père maintenant? la compagnie
n est-elle pas ta famille? Tu vois comme tout le monde t'aime et
prend soin de toi ici ; regretterais-tu de nous avoir suivi au lieu
d'être resté là-bas pour y mourir de faim peut-être? Console-toi
donc et espère; un jour tu reverras ton père, car il y a au ciel un
Dieu qui protège les petits enfants. » Alors il se taisait, et pour
me prouver son attachement , il recommençait à m 'embrasser.
Oh! c'était une douce créature, allez; obéissant au premier mot,
portant à tous amitié et respect. Hélas! pour quoi faut-il que j'aie
à vous raconter , à cette heure , des choses bien tristes !
« Dans le courant de l'année dernière, notre bataillon tut envoyé
dans un camp établi non loin d'Oran. Un soir, j'étais de grand'
garde, poste périlleux et important, puisqu'il la vigilance de
quelques hommes est confié le salut de l'armée. Nous étions là
une trentaine causant bas, bien bas, de la France, pour l'honneur
de laquelle nous nous battions, de nos familles que nous laissions
souvent sans nouvelles. Je ne sais pourquoi j'étais alors triste ,
découragé; aussi je répondais mal aux caresses de ce pauvre
Gonstantine , qui , selon son habitude , était assis à mes cotés.
— Qu'as-tu donc , Martin? me dit un vieux sergent; on di-
rait que tu trembles. Est-ce parce que c'est aujourd'hui vendredi,
et que tu dois prendre la faction de minuit? mauvais jour et mau-
vaise heure, sans doute; mais le danger est loin, le Bédouin
ne s'est pas montré depuis plusieurs jours. Tiens , prends ma
gourde, et secoue un peu tes mauvaises pensées, car, dans un
instant, il te faudra bon pied, bon œil.
« Je m'empressai de rassurer le sergent superstitieux, et comme
l'heure était venue , je me rendis à mon poste, où je fus rejoint
par Constantine.
« La nuit était froide, de gros nuages noirs couraient au ciel et
empêchaient la lune de nous éclairer ; on ne voyait point à quatre
pas devant soi. Vous devinez bien que tout cela n'était pas de
nature à me rendre ma gaîté. Aussi je me laissais aller à penser
à mon village, à vous tous, mes amis, quand tout à coup un
léger bruit se fit entendre à certaine distance de moi : c'était
comme le frôlement d'un corps sur des herbes. Puis ce bruit se
rapprocha, devint plus distinct. Comme il n'était pas continu,
je devinai que l'être animé qui le produisait s'avançait avec
précaution. Constantine avait bien entendu aussi ; et, comme moi,
il cherchait, mais en vain, à percer les épaisses ténèbres qui
nous enveloppaient.
«La lune sembla un instant se dégager, mais tout retomba
bientôt dans l'obscurité , et le bruit qui s'était arrêté devint de
plus en plus significatif. J'étais en présence d'un danger, je le
compris, et j'armai de suite mon fusil... Nouveau silence, puis
un craquement comme celui d'une branche qui se brise ou celui
ICI
d'une arme qu'on apprête. Une seconde fois, la lune se fit encore
entrevoir faiblement, puis enfin un gros nuage ayant cessé de la
masquer, elle nous inonda soudain de sa lumière argentée. Aus-
sitôt une masse blanche se dressa à vingt pas devant moi ; je
l'ajustai en criant qui vive! Un éclair en jaillit, un coup de fusil
éclata, je lâchai le mien, et la masse blanche disparut dans le
nuage de fumée. Pendant ce court instant, la lune s'était de nou-
veau cachée , l'obscurité était revenue. Alors seulement je res-
sentis une grande douleur dans le bras gauche ; un éblouissemcnt
passa devant mes yeux; je sentis mon cœur défaillir, je tombai...
Deux heures après, lorsque je revins à moi, je me vis étendu
dans la masure qui nous servait de corps de garde; le chirurgien
apprêtait ses outils pour me couper le bras que la balle avait
fracassé... Dans un coin, j'aperçus le corps d'un bédouin enve-
loppé dans son bournous, et sur ce corps, Constantine, le visage
bouleversé, hagard; je l'appelai, et il ne parut pas m'entendre.
Hélas! le pauvre enfant était bien à plaindre. Lorsqu'au bruit de
l'explosion de nos armes, le poste était accouru, Constantine,
obéissant à je ne sais quelle voix intérieure , s'était présenté du
côté où la masse blanche avait paru s'évanouir, et qu'avait-il
reconnu? son père véritable tué par moi, son père adoptif! Sa
tête, déjà si faible , n'avait pu supporter cette nouvelle douleur :
Constantine était devenu fou.
«Voyez, je raconte toutes ces choses devant lui, il les entend et
il ne les comprend pas. J'ai assisté à la mort de sa mère et de sa
sœur, j'ai tué son père, il était bien juste que je l'adoptasse, le
pauvre enfant ! »
— Oh ! c'est beau, ce que tu as fait là, Pierre Martin, s'écriè-
rent tous les auditeurs; que Dieu te soit en aide, car tu es un
brave et digne garçon. Ton protégé à toi, sera le nôtre aussi; nous
t'aiderons à pourvoir à ses besoins, et il y aura toujours dans nos
chaumières un abri et du pain pour l'orphelin de Constantine.
Onze heures venaient de sonner au clocher de la vieille église ;
les assistants se séparèrent, en comblant l'honnête Pierre de bé-
nédictions.
21
162
VOYAGE AUX ANTIPODES.
Par suite d'une condamnation flétrissante , John Oliver avait
été déporté à Botany-Bay; mais il avait laissé, en Angleterre,
sa femme , excellente créature qui n'avait connu les crimes de
son mari que pour pleurer sur eux et prier Dieu de les lui par-
donner, et deux enfants, Tom et Jenny, qui n'avaient appris les
malheurs trop mérités de leur père que pour désirer lui porter
un jour des consolations. Le bas âge de ces deux enfants avait
seul empêché l'infortunée mère de suivre le condamné. Mais, dès
qu'elle les crut enfin en état de pouvoir soutenir l'immense
voyage de Plymouth à Botany-Bay, elle se hâta d'écrire à son
mari qu'elle se disposait à l'aller rejoindre. Malheureusement,
quelques semaines avant de mettre son projet à exécution, cette
excellente femme mourut. Tom et Jenny, dans l'affreux isole-
ment où ils se trouvaient plongés, n'éprouvèrent que plus ardem-
ment le désir de voir leur père. Un jour donc qu'ils versaient
des larmes abondantes sur la tombe encore fraîche de leur mère ,
et que serrés dans les bras l'un de l'autre , ils semblaient lui
demander ce qu'ils devaient faire , une forte et généreuse idée
leur vint : ils résolurent d'accomplir, à eux seuls, le voyage qu'ils
devaient entreprendre précédemment sous l'égide maternelle.
Quand ils eurent dit que pareille inspiration leur était venue sur
la tombe sacrée, personne n'osa plus les détourner de leur des-
sein. Le magistrat chargé, d'après la loi, de la direction de la
faible fortune laissée par madame Oliver, leur composa une
petite somme qui s'accrut encore des bienfaits de quelques âmes
compatissantes, et les deux enfants s'embarquèrent bientôt à
Plymouth, sur un vaisseau où on leur avait même obtenu la
traversée gratuite.
Pendant un long temps du moins, leur voyage ne fut marqué
par aucun incident extraordinaire, et Tom et Jenny auraient
passé d'une hémisphère à l'autre, pour ainsi dire sans s'en douter,
si la nature avait continué à leur offrir le même climat et les
163
mêmes spectacles qu'en Europe. Mais les nouvelles mers où ils
entraient, auraient suffi à elles seules, même sans l'aspect des
grandes côtes près desquelles le vaisseau jetait l'ancre de temps
à autre, pour frapper d'un étonnement continuel l'imagination
de nos deux enfants. Ici, la surface de l'Océan étincelait comme
une étoffe d'argent; là, ses vagues se déployaient en nappes im-
menses de soufre et de bitume embrasés; quelquefois des étoiles
scintillantes semblaient jaillir, par milliers, du fond de ses abî-
mes, tandis que, sous ses vagues, on voyait rouler des masses
rouges, carrées, ou en forme de globes, tantôt pirouettant sur
elles mêmes, se déployant en guirlandes éclatantes, tantôt s'échap-
pant en serpentaux lumineux. En d'autres moments, l'Océan
apparaissait décoré d'une longue écharpe de lumière, mobile,
onduleuse , dont les extrémités allaient se rattacher aux bornes
de l'horizon. Enfin ces mers resplendissantes, jusqu'au sein de
la nuit , de couleurs bleues , roses , argentées , orangées , pro-
duisaient le magique effet d'un immense kaléidoscope, dont l'œil
ne pourrait pas même supporter l'éclat.
Ce fut précédé et suivi, dès avant le passage de l'Equateur, de
ces magnifiques traînées de feux flottants , et de bien d'autres
phénomènes encore, que le vaisseau, après avoir doublé le Cap
Horn, à l'extrémité méridionale de l'Amérique, entra dans la
Mer du Sud ou Océan Pacifique , et pénétra au milieu d'innom
brables groupes d'îles , qui déjà présageaient à Tom et à Jenny
l'approche de la principale des terres australes : de la Nouvelle-
Hollande ou Australie, où ils allaient si loin chercher leur père.
Us virent de ces îles entières qui n'étaient autres que des ro-
chers de corail, œuvres prodigieuses de petits animaux, appelés
madrépores, imperceptibles à l'œil, et qui produisent pourtant
cette riche matière presque aussi dure que le diamant, avec la-
quelle on fait de brillants colliers. Plusieurs fois même le vaisseau
fut sur le point de se briser contre les rescifs de corail des îles
qui composent Y archipel dangereux ou de Pomotou.
On ne pouvait passer à travers l'archipel de la Société , sans
jeter l'ancre à Taïti , la reine de cet archipel , et peut-être , pour
sa beauté , de toute la mer du Sud.
104
Dès la veille, les montagnes de cette lie enchantée sortaient
du milieu des nuages, dorés par le coucher du soleil. Tom et Jenny
se rendirent avec empressement sur le gaillard d'avant1, pour
contempler cette terre qui charme tous les navigateurs qui y
abordent.
A la pointe du jour, un léger souffle de vent apporta de la
terre un parfum délicieux. Les montagnes, couvertes de forêts,
élevaient leurs têtes majestueuses, au-dessus desquelles on aper-
cevait déjà la lumière du soleil naissant ; plus près du vaisseau,
on voyait une rangée de collines, d'une pente plus douce, mais
boisées comme les premières, entremêlées de teintes vertes et
brunes ; au pied, se déroulait une plaine parée de ces beaux ar-
bres à pain , qui sont comme la providence des lies de cette mer,
puisque, sans culture, ils offrent à l'homme, avec leurs fruits ex-
quis, un précieux aliment; avec leurs feuilles, de larges parasols;
avec leur écorce battue, un excellent vêtement, et enfin, avec
leur tronc creusé, une pirogue pour fendre les eaux. Auprès des
arbres à pain s'élevaient les cocotiers et les palmiers géants. On
débarqua sur cette plage enchantée, où, en moins de cinquante
années , la civilisation européenne s'est assise avec le christia-
nisme. Cependant, au milieu des campagnes, il restait encore
assez du beau côté des anciennes moeurs du pays, pour qu'on pût
juger de ce qu'elles étaient. Tom et Jenny suivirent un joli sentier
qui les conduisit à plusieurs habitations à demi cachées sous les
bananiers à larges feuilles, sous les cocotiers et les arbres à pain.
Les longues feuilles du pandang servaient de couverture à ces
habitations soutenues par des colonnes de bois brut. Comme un
simple toit suffit pour mettre les Taïtiens à l'abri des pluies et
des rosées de la nuit, et que le climat de cette île est peut-être
le plus délicieux de la terre, les maisons sont ouvertes des deux
côtés. Devant chacune d'elles, des groupes d'habitants étaient
assis ou couchés sur un gazon fleuri , et semblaient ainsi passer
leurs jours dans le plus doux repos, sur ce sol bienheureux qui
i Élévation sur le tillac ou pont d'un vaisseau: à sa proue (partie de
l'avant), à sa poupe (partie de l'arrière).
165
n'a pas besoin de culture pour produire. Quelques-uns se levè-
rent à l'approche de Tom et de Jenny, et s'empressèrent de leur
offrir quelques fruits de l'arbre à pain et du lait de coco. Les
deux enfants , se croyant transportés dans un paradis terrestre ,
firent comprendre, par leurs gestes reconnaissants, qu'ils accep-
taient volontiers ce qu'on leur présentait de si bon cœur. Ils s'as-
sirent à leur tour sur l'herbe de ces bocages, où de tout petits
perroquets d'un joli bleu de saphir voltigeaient dans la cime des
cocotiers les plus élevés, tandis que d'autres, d'une couleur ver-
dâtre et tachetés de rouge , se montraient parmi les bananiers ,
et souvent dans les demeures des habitants, qui les apprivoisent.
Tant que dura le repas champêtre de nos deux enfants, un jeune
Taïtien joua plusieurs airs en soufflant avec son nez , selon l'an-
cien usage du pays, et non avec la bouche, dans une flûte de bam-
bou à trois trous. Quand Tom et Jenny se retirèrent pour re-
monter sur le vaisseau, on leur fit cortège, et on leur donna une
grande quantité encore de fruits savoureux. Ah! sans doute, les
pauvres enfants n'auraient quitté cette île délicieuse qu'avec bien
du regret , si le but de leur voyage n'avait été leur père et la
terre de déportation sur laquelle il vivait relégué.
Le vaisseau fit voile de Taïti vers l'Australie, en ayant soin
d'éviter les deux grandes îles de la Nouvelle-Hollande , cette af-
freuse contrée dont les habitants se nourrissent de la chair de
leurs semblables : coutume exécrable qui règne encore dans beau-
coup d'autres îles de la mer du Sud.
Tom et Jenny entraient en pleines antipodes de l'Europe, et
déjà ils avaient laissé de côté les antipodes de Paris, qui se trou-
vent à peu de distance de l'île de Bristol, au sud-est de la Nou-
velle-Zélande.
Figurez-vous, mes enfants, que si le globe de la terre était
transparent , et que si l'homme avait la vue assez puissante , vous
auriez pu voir Tom et Jenny voyageant les pieds en l'air et la
tête en bas , par rapport à vous et juste au-dessous de vous ,
absolument comme on pourrait se voir soi-même en marchant sur
un miroir. Tom et Jenny auraient alors été vos antipodes, tout
comme vous auriez été les leurs. Les antipodes! ce sont les
166
pays exactement à l'opposé de ceux où l'on se trouve; et, pour
nous Européens, les antipodes sont les terres australes dans
la mer du Sud ou Océan Pacifique.
Aux antipodes de l'Europe , dont le centre principal est la
grande île d'Australie que les Hollandais découvrirent en partie,
et nommèrent d'abord Nouvelle-Hollande , tout se passe au re-
bours de chez nous. C'est un véritable monde renversé.
On y a le jour, quand nous avons la nuit; l'été, quand nous
avons l'hiver; l'automne, quand nous sommes au printemps. Le
baromètre descend à l'approche du beau temps, et il s'élève pour
annoncer l'orage: ce qui est tout le contraire de chez nous. Là,
le vent du Nord (notre vent glacial) , est un vent brûlant; le vent
du Midi est le vent froid; enfin certains fleuves, au lieu de diriger
leur cours vers l'Océan, comme c'est l'ordinaire, semblent y
couler en sens inverse.
Quand Tom et Jenny débarquèrent en Australie, ils n'aper-
çurent aucun des arbres, aucun des animaux de l'Europe, ou,
s'il en y avait , par hasard , quelques-uns, ils différaient tellement
des nôtres, qu'il eût fallu l'œil d'un naturaliste pour les recon-
naître. Les cygnes y étaient aussi noirs que des corbeaux , et les
aigles, d'une éblouissante blancheur. Tom et Jenny virent un ani-
mal à deux pattes, mais sans plumes , sans ailes , môme sans lan-
gue; il était couvert d'une fourrure tenant le milieu entre le
poil et les plumes; c'était le casoar de la Nouvelle-Hollande.
Ailleurs c'était, au rebours, un renard d'un aspect horrible, qui
avait des ailes , volait sur des cerisiers dont les fruits grossissaient
en rejetant leur noyau à l'extérieur, et sur des arbres dont les
poires avaient la queue rattachée à leur partie la plus grosse, et
non à la plus effilée. Puis, c'était l'orpiihorinque, qui joint au bec
du canard la peau d'une vache, a le corps et les jambes du qua-
drupède, les pattes armées d'ergots comme un coq, et pond
des œufs comme une poule ; l'échidné , animal non moins bizarre,
qui ressemble extérieurement à un hérisson dont les piquants
seraient enveloppés d'un feutre épais, et qui atteint sa proie en
dardant sa langue extrêmement longue, laquelle s'agite comme
une couleuvre.
1G7
Enfin, parmi cent autres espèces aussi singulières, c'était le
kangourou, que les premiers voyageurs descendus sur les cotes
de l'Australie prirent pour un être surnaturel , à cause de sa
structure étrange. II y a plus de quinze espèces de kangourous en
Australie. Tous ont les jambes de derrière fort longues, et celles
de devant, qui font l'usage de mains, extrêmement courtes; leur
queue, d'une élasticité et d'une vigueur extraordinaires, leur sert
de troisième jambe de derrière pour s'appuyer, s'asseoir et s'é-
lancer soudain d'un lieu ou d'un arbre à l'autre , à plus de
trente toises de distance. Nos enfants aperçurent des chasseurs
qui poursuivaient une bande de kangourous à l'aide d'une meute
de chiens d'Europe, car le chien de l'Australie est à l'état
sauvage; il a la dent venimeuse, et ressemble au chacal; les fe-
melles emportaient leurs petits dans une poche qu'elles ont sous
le ventre, et de vieux mâles dirigeaient la course vers les bois.
Quatre des chiens d'Europe saisirent par la peau une des femelles
des kangourous; celle-ci jeta un cri déchirant, mais sans s'arrê-
ter, et en emportant ses quatre bourreaux suspendus après elle.
Enfin le nombre des chiens augmentant toujours, elle rejeta,
avec un air de désespoir, ses petits hors de son sac naturel pour
se rendre plus légère et s'apprêter au combat, et les plaça derrière
elle. Alors, s'appuyant sur ses pattes de derrière et sur sa queue ,
elle lutta d'abord, se tenant tout debout, avec ses pattes de de-
vant. L'un des chiens s'étant hasardé à l'attaquer de face, elle le
serra si fortement qu'elle l'étouffa, pendant qu'elle en éventrait
un autre avec les griffes acérées dont ses pieds de derrière sont
armés; elle ne succomba enfin sous le nombre qu'après avoir jeté
un dernier regard accompagné d'un dernier cri lamentable sur
ses petits, qui semblaient vouloir rentrer dans la poche mater-
nelle , où ils étaient nés , où ils avaient été nourris , et d'où ils
n'étaient précédemment sortis que pour gambader joyeusement
autour de la pauvre mère.
Tom et Jenny avaient été vivement touchés de ce spectacle. A
peine eurent-ils des yeux, pendant un moment, pour admirer de
beaux loriots prince-régent, à la livrée moitié jaune d'or, moitié
velours noir, qui voltigeaient dans les grands encalyptus, arbres
168
les plus communs de ces contrées; des faucons d'un blanc de
neige, des oiseaux satins, des cassicans variés, des céréopsis
cendrés, des moucherolles crépitants, dont le cri imite à s'y mé-
prendre le claquement d'un fouet, et de superbes oiseaux de
paradis , les uns livrant au vent deux longues plumes détacbées
de la queue , et se terminant soit en bouquet, soit en aigrette;
les autres brillant d'un beau rouge ponceau sur les flancs, d'un
vert émeraude et chatoyant autour de la gorge, d'un pur jaune
d'or sur le dos et sur le ventre , et laissant deux élégantes la-
nières tortillées s'échapper, comme des banderoles flottantes,
des côtés de leur queue recourbée comme l'arc-en-ciel, et plus
radieuse que lui.
Ces merveilleux oiseaux se reposaient parfois sur des casar-
nina, tristes arbres éternellement sans feuilles, où leur grâce et
leur éclat ressortaient sans mélange d'ombre; d'autres fois , ils al-
laient boire la liqueur sucrée des épis du xanthorea arborescent,
dont les tiges servent à faire des javelines aux sauvages, ou bien
ils se perdaient dans ces grandes forêts de l'Australie , qui ne se
dépouillent jamais de leur verdure, mais dont les écorces, pen-
dant et s'agitant au tronc de tous les arbres, offrent l'aspect d'une
vaste ruine de la nature.
Mais de quelle terreur soudaine ne furent pas saisis les deux
enfants, quand, du milieu d'un taillis d'orties hautes et grosses
comme de grands arbres et de fougères non moins gigantesques ,
ils virent s'élancer un de ces affreux serpents noirs de l'Australie,
que leur redoutable venin , qui donne la mort en moins de dix
minutes , a fait nommer acanthopsis-bourreaux. Les enfants
étaient à peu de distance de l'affreux reptile, et ils allaient in-
failliblement en être les victimes, quand un Australien, au teint
noir, à la face aplatie, aux narines presque transversales, aux
lèvres épaisses, à la bouche démesurément fendue, aux yeux à
demi voilés par la paupière supérieure, les joues et la poitrine
peintes en rouge, le front et les tempes sillonnés de raies blanches,
portant à la cloison du nez un petit bâton arrondi, et les épaules
couvertes d'une peau de kangourou, sortit tout à coup de sa mi-
sérable hutte de rameaux entrelacés; il épouvanta Tom et Jenny,
169
par sa présence, presque autant que l'horrible serpent noir qui
les menaçait. Heureusement un blanc , un Européen suivit im-
médiatement le sauvage, et, s'approchant des deux enfants, par
un mouvement instinctif, essaya de les rassurer. Pendant ce
temps, le sauvage s'était élancé vers le serpent, et, après l'avoir
attaqué avec une espèce de sabre de bois recourbé , nommé tata-
namang, dont il le frappa à plus de quarante pas de distance, il
l'acheva bientôt à l'aide de son casse-tête ou woudak ; le reptile
essaya , mais en vain en expirant , de lancer son venin meurtrier
contre son vainqueur; mais celui-ci était accoutumé à ces sortes
de dangers et habile à s'y soustraire par de rapides évolutions.
ïom et Jenny, Jenny surtout, étaient plus morts que vifs en-
tre les bras de l'Européen, à qui le sauvage apporta d'un air de
triomphe le serpent inanimé. L'Européen fit à l'Australien un
signe de profonde reconnaissance , et reporta sur-le-champ ses
regards mouillés de larmes sur les deux frêles créatures qui sem-
blaient n'espérer qu'en lui : car quelque chose leur disait d'a-
vance qu'ils n'étaient point étrangers les uns aux autres.
— Qui êtes-vous? D'où venez-vous, pauvres enfants? demanda
le blanc d'une voix émue.
— Nous sommes Anglais; nous avons perdu notre mère, et
nous venons chercher notre père , où le malheur l'a conduit.
— Dites son crime, repartit l'Européen... mais son crime que
Dieu , source inépuisable de pardon , finira peut-être par lui re-
mettre : car, sans doute, il a changé de manière de vivre, et son
exil, loin de l'endurcir dans l'infamie, comme tant d'autres cri-
minels de Botany-Bay, l'aura amené au repentir. »
Jenny et Tom se répandaient en larmes, et l'Européen, qui ne
cessait de regarder les innocentes créatures à travers le voile de
mélancolie qui obscurcissait ses yeux , y mêlait les siennes.
— Yous dites que vous êtes Anglais, et que vous venez cher-
cher ici votre père; hélas! si je savais le nom de ce compagnon
de mon exil, je pourrais peut-être vous conduire à lui.
— Il se nomme John Oliver, répondit Jenny d'une voix entre-
coupée par les sanglots.
— John Oliver ! je m'en suis douté, dès que je vous ai aperçus!
i '>>
170
s'écria l'Européen. John Oliver! c'est moi! Et vous êtes mes
«niants, mes pauvres enfants! Que Dieu ait pitié de vous et de
moi ! »
Tom et Jenny ne trouvaient plus une seule parole sur leurs
lèvres; ils pleuraient, c'était leur unique éloquence. Le père
aussi resta un moment sans voix; et le sauvage Australien, té-
moin de cette scène attendrissante , en paraissait lui-môme pro-
fondément ému. Enfin John Oliver emmena d'un pas lent et
méditatif ses deux enfants dans le voisinage de la ville de Sidney,
où il avait obtenu, en raison de sa conduite irréprochable depuis
son exil , la faveur de se fixer, sans être désormais astreint à une
surveillance rigoureuse. Il n'avait point fait une de ces scanda-
leuses fortunes de plusieurs millions comme on en voit quelque-
fois faire à des convias ou condamnés de Botany-Bay, ce grand
pénitencier des Anglais, dans leur vaste colonie de la Nouvelle
Galles méridionale, sur les côtes de l'Australie, au-dessous de
la chaîne des Montagnes Bleues; mais, à force de travail , il était
parvenu à gagner une honnête aisance, qu'il fit partager, avec
une sorte de bonheur, à ses enfants , dont la présence fut désor-
mais, tout son rêve, tout son espoir, toute sa consolation.
HISTOIRE DE RUTH.
Il y eut une fois une grande famine dans la Judée. Elimelech,
de Bethléem, s'en alla donc au pays de Moab avec sa femme
Noëmi et ses deux fils pour y chercher l'hospitalité , car la famine
avait épargné cette contrée; Elimelech ne survécut pas longtemps
à son exil; ses enfants épousèrent deux jeunes filles de Moab; ils
se fixèrent ainsi loin de leur patrie; mais quelques années après,
ils suivirent leur père au tombeau, laissant Noëmi, la veuve,
sans autre consolation que ses deux belles-filles. L'une se nom-
mait Ruth, l'autre Orpha.
« Ruth et Orpha, mes filles, leur dit-elle un jour, venez : al-
» Ions sur le chemin qui conduit en Israël. » Et aussitôt elles
obéirent à leur mère adoptive. Quand elles se furent avancées un
Jjifffoir/ iV }uttl]
;.. .ici et lui»
Seigneur, murmuua t elle .u-ie bien pu ir.jm j rous moi qn: ne suis
rien qu'une femme
JVis 1.01'
171
peu, Noëmi s'arrêta : « Adieu, mes filles, s'écria-t-elle : adieu. Je
» retourne au sein de ma famille, dans la terre d'où je suis sor-
» tie; vous savez que le Seigneur a eu pitié de son peuple, et
» que la famine a cessé. Pourquoi reslerais-je ici? je ne vous
» suis , hélas! d'aucun secours; allez à la maison de votre mère;
» Noëmi ne vous reverra plus! que le Seigneur vous soit misé-
» ricordieux , autant que vous avez été bonnes envers mes en-
» fants et envers moi! » Alors, elle se mit à pleurer, et toutes
trois s'embrassant fondirent en larmes. « Nous ne vous quitte-
» rons jamais, répondirent les deux Moabites , et nous irons avec
» vous dans votre patrie ! »
» Mes filles, répondit Noëmi, votre douleur m'afflige plus que
» la mienne. Laissez-moi , je vous en prie , regagner seule le
» pays où je suis née , et que mon malheur ne retombe pas sur
» vos têtes! »
A ces mots, elles pleurèrent de nouveau. Orpha retourna
chez sa mère, mflis Ruth ne voulut pas abandonner Noëmi.
« Votre peuple sera mon peuple, lui dit-elle, votre Dieu sera
» mon Dieu! »
Elles se dirigèrent donc ensemble vers la terre de Juda , et ar-
rivèrent à Bethléem à l'époque de la moisson.
La veuve d'Elimelech'avait possédé autre rois de grandes ri-
chesses, et maintenant elle se voyait réduite à la plus profonde
misère. C'est qu'hélas! l'amitié qui s'attache à la fortune est pas*
sagère comme elle.
Personne ne compatissait donc aux maux de Noëmi, personne
ne pensait à la secourir, et les femmes se la montraient du doigt
en disant : « C'est là cette Noëmi !... »
Que serait-elle devenue sans sa belle— fille? Ruth, si heureuse
de pouvoir la consoler, n'y réussissait pas toujours. Elle était là,
mêlant ses larmes aux siennes, recevant les tristes confidences de
sa douleur. Parfois même elle entrouvrait son âme à l'espérance,
si douce aux malheur ;ux.
Mais il fallait encore trivail'e* pour nourrir Noëmi. Chaque
matin, Ruth allait aux champs ramasser les épis tombés sur les
pas des moissonneurs, partout où se trouvait un père de famille
172
humain; cl le soir elle revenait toujours apporter à la veuve la
recolle de la journée.
Tant de piété filiale ne pouvait demeurer sans récompense;
un jour donc que Ruth glanait dans le champ d'un riche appelé
Booz, celui-ci l'aperçut et demanda aux moissonneurs quel était
son nom. « C'est, lui répondirent-ils, cette jeune femme qui est
» venue avec Noémi, du pays de Moah. Elle est là depuis ce ma-
» tin. et n'est pas encore retournée un instant en sa demeure. »
Booz alors s'approcha d'elle, et lui dit : « Ma fdle, ne craignez
» pas que mes serviteurs vous renvoient. Joignez- vous à eux
» quand l'heure du repas sera venue , et restez ici jusqu'à la lin
« de la moisson. »
Ruth, tombant à genoux, ne savait comment exprimer sa re-
connaissance : « Seigneur, murmura-t-elle, ai— je bien pu trou-
ai ver grâce devant vous, moi qui ne suis rien qu'une femme
» étrangère? »
— «Je sais, ô ma fille! ce que vous avez fait. Vous avez quitté
» la terre de votre naissance pour suivre votre belle-mère dans
» un pavs qui vous est inconnu. Puisse le Dieu d'Israël vous pro-
» téger, puisque vous vous êtes mise à l'ombre de ses ailes! »
Ruth, cette fois, partagea le repas des moissonneurs, et le soir,
sa petite moisson se trouva plus abondante que de coutume, car
Booz leur avait ordonné de laisser tomber exprès beaucoup d'épis.
Quand Noëmi eut appris ce qui s'était passé, elle leva les yeux
au ciel, et s'écria : « Béni soit cet homme qui a eu pitié de nous!
» Il est notre parent!... Retournez donc dès demain, comme il
» vous l'a dit. Unissez-vous à ses filles jusqu'à ce que la récolte
» soit achevée, car je vois qu'il est aussi bon pour le malheureux
» que pour le riche. »
Ce jour fut le terme des souffrances de Ruth et de Noëmi;
mais les faveurs de la Providence ne s'arrêtèrent pas là. Booz , le
riche père de famille, épousa Ruth , la pauvre femme : la veuve
fut bientôt consolée , et tous trois ils goûtèrent ensemble le bon-
heur d'une vie calme et tranquille, fruit précieux de leurs vertus.
Mes chers enfants, j'ai voulu vous raconter l'histoire de la
Moabite , pensant bien que sa douceur et son amour filial char-
173
nieraient vos cœurs. Que cette leçon ne soit pas perdue pour
vous. Soyez pour vos parents ce que Ruth fut pour Noémi, et
Dieu se souviendra de vous, comme il s'est souvenu de l'étran-
gère!
— >e^c"- - —
PAUVRE CHIEN ! !
A Rome, vivait jadis certain personnage fort riche; cet homme
était sénéchal de la ville. Le palais qu'il habitait, touchait aux
remparts. Depuis neuf ans qu'il était marié , et nonobstant ses
vœux, jamais le ciel ne lui avait fait la grâce de lui accorder un
enfant; il se désespérait... Aussi quelle ne fut pas sa joie quand
sa femme devint enfin mère d'un beau garçon; cet heureux évé-
nement combla même de joie toute la ville, car ce sénéchal était
aimé à Rome , à cause de sa loyauté et de sa courtoisie ; et sa
femme l'était plus encore pour sa douceur et sa charité. Les deux
époux n'eurent plus qu'une pensée , leur enfant; qu'une préoc-
cupation unique , la conservation de cet être chéri ; les soins les
plus tendres, les plus minutieux, lui furent prodigués : indépen-
damment d'une nourrice, on plaça encore près de lui deux ser-
vantes, qui avaient pour mission exclusive de ne s'occuper que
de l'enfant bien-aimé.
Le sénéchal, grand amateur d'animaux, avait chez lui un
ours qu'il tenait, dans sa cour, attaché et muselé. Or, un jour de
Pentecôte, les Romains, voulant se divertir, selon leur habitude,
(car ces combats d'animaux féroces , si fort en usage depuis en
Espagne et dans le midi de la France , nous viennent des Ro-
mains) , vinrent prier M. le sénéchal de leur prêter son ours ,
pendant quelques heures , pour le faire combattre contre des
chiens. le sénéchal y consentit volontiers ; on emmena donc l'ours.
Le lieu destiné au combat était une grande prairie qui se dé-
ployait le long du Tibre. Cardinaux, chevaliers, bourgeois, fem-
mes en beaux habits, bref toute la ville accourut pour assister à
ce cruel divertissement. Le sénéchal lui-même ne put se dispen-
ser d'y faire acte de présence, en compagnie de sa femme, et
174
suivi de tous les gens de sa maison. Il ne restait ainsi au palais
que la nourrice, les deux servantes, et un jeune chien charmant
de douze à treize mois, que le sénéchal aimait beaucoup, et qu'il
avait enfermé par précaution, avant de sortir, de peur qu'il ne
prît fantaisie à la pauvre héte de le suivre dans la foule, et qu'il
ne se trouvât ainsi, sans le vouloir, mêlé dans la bagarre des
chiens combattants et furieux : imprudence dont il n'eût certes
pas été bon marchand.
Cependant les trois femmes, que nous avons laissées au palais,
ne se virent pas plutôt seules, que soudain l'ennui les prit. Les
aboiements des chiens, le bruit de la multitude et les cris de joie
qu'elles entendaient au loin, venaient irriter incessamment leur
instinct de curiosité; que vous dirai-je? Elles ne purent enfin y
résister. Aussi à peine eurent-elles couché et endormi l'enfant,
qu'elles posèrent tout aussitôt, sans autre réflexion, le berceau
à terre, et montèrent en hâte toutes trois au haut d'une des tours
du palais, pour voir au moins de là quelque chose du combat.
Hélas! elles étaient loin de prévoir tout ce que cette curiosité fa-
tale et cet abandon passager de leur nourrisson allaient leur
coûter de larmes !
Un gros serpent vivait depuis longtemps logé dans une des
crevasses du rempart; en cet instant même , il vint à sortir ino-
pinément de son trou : à force de se glisser, de ramper de côté et
d'autre, il parvient enfin jusqu'à la salle, et s'y introduit par la
fenêtre. Le reptile a bientôt vu le bel enfant, plus blanc que la
fleur du lis, doucement assoupi. Voilà sa proie... il s'élance sur
lui. Le chien se trouvait alors couché sur le lit des gouvernantes
du pauvre enfant, mais il veillait. A l'aspect du serpent qui se
précipite en rampant dans la chambre, celui-ci se jette au-devant
du berceau, et engage avec lui une lutte terrible. Bientôt les deux
combattants sont couverts de sang; dans leurs mouvements impé-
tueux, ils en vinrent à renverser le berceau, mais d'une façon si
heureuse et si providentielle, que l'enfant, sans avoir reçu la
moindre atteinte, sans même avoir été réveillé, se trouva com-
plètement abrité, et couvert de l'osier protecteur. Enfin, après
un combat long et acharné, le chien parvient à saisir le serpent
175
par la tète; il la lui broie, il le lue. Puis, accablé de fatigue,
tout meurtri de sa lutte avec le reptile, ce pauvre chien remonte
sur le lit, pour veiller encore.
Sur ces entrefaites, le combat de l'ours venait de finir; les
spectateurs commençaient à s'en retourner chez eux : les trois
femmes descendent alors de la tour. A la vue de ce berceau san-
glant et renversé, il n'y eut qu'une seule pensée pour ces mal-
heureuses, pensée affreuse et rapide comme l'éclair : c'est que le
chien avait étranglé leur nourrisson; oh! alors leur tête se perd;
elles ne songent pas même à relever le berceau, tant elles sont
éperdues; encore moins oseront-elles attendre le retour des pa-
rents... Que feraient-elles? que leur diraient-elles? Elles pren-
nent donc toutes trois précipitamment la fuite.
Et l'effroi les a tellement troublées, qu'elles se sauvent préci-
sément à travers le chemin par lequel devaient revenir leurs
maîtres. La mère est la première à se trouver sur leur passage;
en les voyant courir ainsi, comme des insensées, elle les arrête ,
épouvantée qu'elle est à son tour: « Où allez -vous donc?
» s'écrie-t-elle. Qu'est-il arrivé? qu'est devenu mon enfant?
» parlez... » Les femmes se jettent à ses genoux pour implorer
leur pardon, et, la voix entrecoupée de sanglots, elles lui avouent
tout : leur fatale imprudence, et ce qu'elles croient l'horrible vé-
rité, le meurtre de son fils par le chien. A cette nouvelle, la dame
tombe tout à coup de cheval, sans connaissance; le sénéchal, qui
la suivait, arrive en ce moment. Sa femme est mourante; il de-
mande quel accident a pu la mettre en cet état. A la voix de son
mari, la dame ouvre les yeux, et s'écrie : « Ah! messire, partagez
» mon désespoir; ce que j'aimais le plus au monde après vous,
» ce fils qui faisait votre bonheur et le mien, il est mort !... le
» chien que vous élevez l'a dévoré ! » Ces paroles frappent le
sénéchal comme un coup de foudre; il ne répond rien, et pré-
cipite ses pas vers le palais.
Qui pourrait peindre jamais les horribles angoisses de ce mal-
heureux père, alors qu'il franchissait avec tant de vitesse l'espace
qui le séparait de son enfant... Ah! mes amis, ce pauvre père
vous eut bien fait peine à voir, car il était fou, il délirait. En effet,
176
derrière lui, il laissait sa femme, accablée de désespoir, à demi-
mourante et il était forcé de l'abandonner, sur la voie publique,
aux soins de ses gens, du premier venu ; — et, devant lui, l'image
désolante de son enfant, meurtri, décbiré, luttant peut-être contre
les dernières étreintes de l'agonie, ou sinon déjà froid, glacé par
la mort! Enfin donc essoufflé, hors d'haleine, il arrive à la porte
de la chambre fatale.
A peine eut-il ouvert cette porte que le chien vint tout aussitôt
sauter autour de lui pour le lécher et le caresser. Malgré la dou-
leur de ses blessures , le fidèle animal lui exprimait sa joie par ses
bonds et ses cris. Le sénéchal le regarde ; il lui voit le museau
ensanglanté, et dans sa colère aveugle, il tire son épée, et lui
abat la tête. Il se jette ensuite tout éperdu sur le lit des femmes,
et, là, déplore son malheur.
Mais, tandis qu'il se livrait au désespoir, soudain l'enfant se
réveille, pousse un cri; le père s'élance pour voltr à son secours,
soulève le berceau... que voit-il? son fils, qu'il croyait mort, lui
sourire doucement Hors de lui, il crie, il appelle. ..Tout le monde
accourt... la mère, dans l'ivresse de sa joie, saisit l'enfant chéri
dans ses bras; elle ne trouve sur son corps ni traces de dents, ni
blessures. Des larmes de bonheur coulent alors de tous les yeux;
on cherche de tous côtés, et l'on aperçoit enfin, dans un coin de la
chambre, le cadavre du serpent, dont la tête broyée n'attestait
que trop le combat et la victoire du pauvre chien. Le sénéchal
reconnut en lui le sauveur de son fils bien-aimé, et, pour prix de
son dévouement, il l'avait tué de sa main! Ah ! mes enfants,
vous le comprenez tous; ses regrets furent alors inexprimables;
il pleura longtemps sa déplorable erreur. La chronique ajoute
même qu'il se condamna, pour l'expier, à la même pénitence
que s'il eût été réellement coupable de la mort d'un homme.
C'est cette histoire si attendrissante qu'un peintre habile a
reproduite et mise en scène; si vous visitez jamais la magnifique
galerie du Musée du Louvre, cherchez des yeux ce tableau; vous
l'y trouverez... et sa vue, j'en suis sûr, vous arrachera des lar-
mes.
177
HISTOIRE
DE
MADEMOISELLE CAROLINE DE LATOUR.
De tous les dons que Dieu a départis à l'homme, le plus beau,
sans contredit, est l'intelligence. Mais l'intelligence appelle l'in-
struction; elle a besoin de la science, cette nourriture intellec-
tuelle, comme notre corps a besoin d'aliments. Sans la science,
elle languit et meurt.
L'ignorance est essentiellement funeste ; non-seulement elle
est la source de toutes les misères , de tous les vices de l'espèce
humaine; mais elle engendre la barbarie et la férocité. L'homme
ignorant est grossier, cruel , superstitieux. Voyez les sauvages :
qui de nous voudrait leur ressembler? Et, cependant, que fau-
drait-il pour devenir comme eux? Bien peu de chose : une ou
deux générations suffiraient pour rendre méconnaissables les en-
fants de l'être le plus civilisé. En nous donnant l'intelligence,
Dieu a voulu que nous la cultivions. Dès qu'on la néglige, elle
fait comme la terre, au lieu de fleurs, elle ne produit plus que
des ronces et de mauvaises herbes. Ecoutez; je vais vous conter,
à ce sujet, une histoire qui vous prouvera combien, chez nous, la
dépravation va vite, quand on ne fait rien pour la combattre.
Il y a de cela fort longtemps , une jeune personne d'une famille
noble et riche reçut une éducation conforme à sa fortune et
à son rang. Fille unique, elle était l'orgueil de sa mère et de
son père qui l'idolâtraient. Il faut dire aussi que mademoiselle
Caroline de Latour méritait réellement d'être aimée. Ce n'était
pas seulement une belle personne; elle unissait aux grâces natu-
relles de la figure et du corps un esprit cultivé, une intelligence
remarquable. Bien qu'elle n'eût pas encore dix-sept ans, plu-
sieurs jeunes gens de bonne maison s'étaient déjà présentés pour
la demander en mariage. Aucun d'eux n'avait été agréé : l'ambi-
tion des parents visait plus haut.
Un jour, malheureusement, tous les biens de la famille furent
perdus. Ce revers de fortune changea subitement les dispositions
i. 23
178
des pt as empressés. Amis et prétendants cessèrent de venir voir
des gens ruinés. Au milieu de cet abandon général, le besoin ne
tarda pas à se faire sentir dans cette maison naguère si opulente.
3Iademoiselle Caroline , puisant alors du courage dans sa ten-
dresse pour les auteurs de ses jours, se détermina à chercher du
travail comme une simple lille de journée.
Monsieur et madame de Latour, ayant quitté l'hôtel magnifi-
que qu'ils habitaient dans le faubourg Saint-Germain, furent
se loger dans une mansarde au quatrième étage de la rue Saint-
Jacques. La pauvre enfant n'avait qu'une pensée, qu'un désir:
c'était de rendre moins cruelle la misère qui menaçait son père
et sa mère. Dans ce but, elle travaillait sans relâche. Le jour,
elle se rendait chez une lingère , et passait la plus grande partie
de la nuit à broder dans sa chambrette à la lueur d'une chandelle.
Grâce à elle, M. et Mme de Latour ne manquaient pas du pain
quotidien; mais ce pain, hélas! était bien souvent trempé de
larmes.
Un an et demi s'écoulèrent ainsi dans les fatigues et les priva-
tions de toute espèce. Au bout de ces dix-huit mois, ou plutôt
de ces dix-huit siècles de souffrances, un jeune homme du voisi-
nage, employé dans une maison de commerce, vint demander la
main de Caroline ; l'aspect de la mansarde ne le rebuta pas. De-
puis longtemps, il la voyait, de ses fenêtres, travailler toutes les
nuits avec une constance admirable; et cette vie de labeur, plus
encore que sa beauté, avait ému le cœur de M. Michel Grandjean.
C'est que, voyez-vous, le goût du travail est toujours une vertu
précieuse.
Michel Grandjean, ayant pris des informations sur Caroline,
découvrit l'honorable motif de ses veilles. Ce fut alors que, plein
d'admiration pour un si noble caractère , il osa se présenter chez
les parents de Mlle de Latour. Le jeune commis n'était pas riche :
toutes ses espérances reposaient sur la protection d'un oncle qui
l'aimait beaucoup , et désirait le pousser dans le commerce. Néan-
moins ses propositions ne furent point rejetées; et , peu de temps
après, le mariage se conclut. Combien 31. et Mme de Latour du-
rent-ils souffrir dans leur fierté , eux qui avaient tant de fois
17!)
refusé des partis si différents de celui-ci ! Leur ambition se trou-
vait maintenant punie.
A quelques mois de là .l'oncle du jeune homme résolut de
l'envoyer à Lima, dans l'Amérique du Sud, chez un négociant
de ses amis, pour le faire participer à d'importantes opérations
commerciales. Le temps pressait, l'occasion devait être saisie ,
le moindre retard pouvait la faire évanouir, et la fortune du jeune
homme en dépendait. Malgré son vif attachement pour sa femme,
Michel Grandjean se décida. D'ailleurs, l'oncle le voulait, et lui
désobéir c'était s'exposer à perdre son amitié.
Quand il partit, Caroline était bien près de le rendre père.
Grandjean la recommanda donc vivement à son oncle, qui pro-
mit d'avoir grand soin, en son absence , de la mère et de l'enfant,
et il tint parole. Mrae Grandjean eut un joli petit garçon, qu'on
nomma Michel , comme son père ; on s'empressa d'envoyer cette
heureuse nouvelle à Lima. M. Grandjean la reçut avec une joie
indéfinissable. Un double lien l'unissait maintenant à sa femme.
Les deux époux, séparés par la vaste mer, s'écrivaient le plus
souvent possible. Il ne partait pas un navire pour la France ou
pour le Pérou qui ne fût porteur de quelque message pour l'un
ou pour l'autre. Mais la distance était si grande , qu'ils restaient
quelquefois quatre et cinq mois sans recevoir de lettres: ce qui
rendait leur séparation bien pénible.
Plusieurs années s'étaient écoulées de la sorte. Le petit Michel
avait six ans; M. de Latour était mort, et le mari de Caroline
possédait maintenant une brillante fortune. Un jour, une lettre de
Lima parvint à Mme Grandjean; elle contenait une traite de dix
mille francs sur un banquier de Paris. Son mari la priait, dans ce
message, de s'embarquer promptement et de venir le joindre en
Amérique, où il avait acheté des terres considérables. Quinze
jours après, un trois-mâts, lin voilier, quittait le Havre, vent ar-
rière, emportant à bord Caroline Grandjean, le petit Michel et
Mme de Latour.
Depuis le départ, le ciel semblait prendre plaisir à favoriser
cette navigation. Déjà l'on avait doublé le cap Horn, et l'on avan-
çait rapidement dans le grand Océan. Chaque jour, on se rappro-
1S0
chail davantage du terme du voyage. Enfin, un mutin, au lever
du soleil, les matelots signalèrent à l'horizon les montagnes du
Pérou. La ville de Lima n'était plus qu'à quelques lieues. Encore
un jour, et Caroline allait revoir son mari. Dans sa joie, elle em-
brassait son iils, lui parlait de son père ; elle lui montrait la terre
qu'on apercevait au loin comme une ligne nébuleuse ; et l'enfant,
lui aussi, tendait ses petits bras vers la côte, impatient d'em-
brasser son père qu'il n'avait jamais connu. La mer était douce;
la brise soufflait mollement dans les voiles. Tout faisait présager
un heureux mouillage.
Jusque vers le milieu du jour, le temps se soutint au beau.
Alors seulement les rayons du soleil perdirent un peu de leur
éclat. Les nuages se moutonnèrent en roulant sur eux-mêmes.
De bleue qu'elle était, la mer prit soudain une teinte plombée.
Le vent n'avait pas fraîchi sensiblement, et pourtant les vagues
étaient plus hautes. On entendait au loin un mugissement sourd,
qui présageait la tempête. Puis tout à coup le jour s'obscurcit;
l'ouragan se déchaîne avec violence, il tourbillonne dans les
manœuvres du navire, qui font crier les mâts en les tordant. Heu-
reusement ils se trouvaient acclampês. Craignant d'être poussé sur
quelque récif en restant dans le voisinage de la côte, le capitaine
lit mettre la proue au large , et laissa courir.
Pendant six jours et six nuits, le navire fut chassé avec une
vitesse extraordinaire sur une mer hérissée d'archipels et d'é-
cueils. On était vers le soir. A ce moment , le vent cessa de souf-
fler. La mer continuait à être fortement houleuse. Une nuit
sombre et pluvieuse succéda à la tempête.
On avait cru distinguer, dans le jour, une terre vers l'Orient.
Dans l'impossibilité de manœuvrer à cause du calme qui régnait
dans l'air, l'équipage obéissait forcément à la houle. Depuis plus
de six heures , on se trouvait dans cette situation périlleuse ,
lorsqu'à minuit, quelques matelots vinrent prévenir le capitaine
qu on entendait le heurtement des vagues contre les brisants.
Maintenant le navire était engagé au milieu d'un labyrinthe d'é-
cueils. De tous côtés , le danger se montrait menaçant. Pendant
deux heures, on fut ballotté au hasard, à travers de nombreux
181
récifs. Le capitaine, l'œil dans les voiles, épiait avec anxiété le
souffle de la brise ; mais les voiles restaient toujours pendantes le
long des mâts. A chaque instant, on s'attendait à quelque sinis-
tre. Hélas! ce que l'on redoutait arriva. Une secousse violente,
accompagnée d'un long craquement dans les flancs du navire, ne
laissa plus de doute sur le malheur dont on était menacé depuis
longtemps. Le vaisseau venait de heurter contre un banc de co-
rail à fleur d'eau, qui bordait l'une des îles de l'archipel Nou-
kahiva. Cette secousse fut immédiatement suivie de plusieurs au-
tres. En un instant, la cale s'emplit d'eau.
Dès le premier choc, matelots et passagers s'étaient jetés à la
hâte dans les chaloupes. Plusieurs, dans leur précipitation,
étaient tombés à la mer. On entendait , par intervalle , au milieu
de cette nuit noire, des cris lamentables et déchirants, qui do-
minaient le mugissement des ressacs. Une heure après, on n'en-
tendait plus rien que le bruit de la houle. En approchant des
bords escarpés de l'île , les malheureux avaient tous péri , excepté
Caroline et son fils, qui se trouvaient sauvés par un matelot, le
seul de l'équipage échappé à la mort. Réfugiés tous trois sur un
des débris du navire, ils parvinrent à s'aiiérir dans une crique
auprès d'un petit bois de cocotiers. Quant à Mme de Latour, elle
fut trouvée morte le lendemain sur la grève, et presque entière-
ment ensevelie dans la vase et le sable.
Maintenant, qu'allaient-ils faire, ces infortunés? Sur quelle
terre se trouvaient-ils jetés? Le matelot n'en savait rien. Y avait-il
des habitants dans l'île? Déjà le soleil s'était levé sur l'horizon,
et personne ne paraissait encore. Le matelot, impatient d'aller à
la découverte, recommanda à Mme Grandjean de l'attendre, et il
s'enfonça dans le bois.
Muni de plusieurs noix de cocos qu'il avait cueillies dans ses
explorations, il s'en revenait vers le rivage, lorsqu'une troupe
de sauvages armés de flèches, et tatoués par tout le corps , fit en-
tendre des cris de cannibales en l'apercevant. Au bruit de ces
hurlements, le matelot s'enfuit épouvanté. Comme il venait
d'atteindre la lisière du bois, deux flèches sifflent à travers les
arbres , et viennent le percer de part en part. Il fait quelques pas
182
encore, puis il tombe, et les fruits dont il était chargé roulent
jusque vers Caroline , qui les ramasse en croyant que leur libé-
rateur les leur jetait. Bientôt la troupe de sauvages accourt de
son côté. L'un d'eux portait une tête sanglante au bout d'un
pieu. A cette vue. Mme Grandjean pousse un cri d'horreur,
enveloppe son fils de ses bras, et le presse sur son sein.
En approchant d'elle, les sauvages ne donnèrent aucun signe
d'hostilité; ils l'entourèrent, et se mirent à chanter sur un ton
triste et monotone ; après quoi, ils emmenèrent la mère et l'en-
fant dans l'intérieur de l'île. Le chef de la tribu les reçut dans sa
hutte. C'était un vieillard à barbe blanche et à l'air vénérable. Sa
fi Ile , à peu près de l'Age de Caroline, vint à la rencontre de l'é-
trangère en dansant. Ces sauvages portaient autour du corps une
ceinture composée de feuilles; queiques-uns d'entre eux avaient
le tour de la tête orné de plumes, et, au lieu de feuilles, leur
ceinture était une sorte de toile faite avec l'écorce du cocotier.
La couleur de leur peau était celle du cuivre foncé. Us étaient gé-
néralement grands et bien faits.
Dès que Caroline et le petit Michel eurent franchi le seuil de
la hutte du chef, tous les sauvages leur montrèrent de !a dé-
férence. A partir de ce jour, ils furent regardés comme faisant
partie de la tribu. Mais combien le genre de vie de ces insulaires
contrastait avec les habitudes de nos contrées! Pour habitation,
ils avaient des cabanes grossièrement faites , et couvertes avec les
feuilles de l'arbre à pain ; pour lit, des feuilles sèches; pour nour-
riture, des fruits, du poisson, la chair crue du gibier que l'on
tuait à la chasse, et pour boisson ordinaire , l'eau des ruisseaux
et des sources. Quelquefois, dans les grandes occasions, ils fai-
saient usage du lait de coco fermenté. Pourtant les habitations
ne laissaient pas que d'être agréablement situées dans les vallées.
Généralement les hommes avaient le corps tatoué avec une ad-
mirable symétrie. Beaucoup laissaient croître leur barbe, et la
divisaient en deux portions qu'ils nattaient. Quant à leur cheve-
lure , ils la relevaient , et la soutenaient sur les côtés de la tête
avec une espèce de diadème d'écaillé orné le plus couvent de
plumes de diverses couleurs.
183
Ou reste, ces sauvages remportaient, par les belles proportions
de leurs formes et la régularité de leurs traits, sur presque tous
les autres habitants de la Polynésie : c'est ainsi qu'on appelle une
vaste étendue de mer parsemée d'innombrables îles, formant la
troisième partie de l'Océanie ou monde maritime. Nulle loi ne
réglait les rapports de cette peuplade. Elle était gouvernée sim-
plement par des chefs, qui n'avaient eux-mêmes d'influence que
celle que leur donnaient la force , l'expérience ou la religion. Un
grand nombre de divinités recevaient leur adoration. Quelques-
unes d'entre elles étaient l'objet d'un culte ridicule et barbare.
Leur religion, comme celle de tous les sauvages, se composait
d'un tissu de superstitions grossières.
Voilà au milieu de quels gens cette jeune femme si bien éle-
vée, si douce, si délicate, se trouvait maintenant réduite à vivre.
Dans les premiers temps de son séjour dans l'île, une sombre
tristesse s'empara d'elle. Peu à peu elle se résigna à sa position.
Obligée d'imiter ses compagnes, de participer à leurs travaux ,
à leurs excursions , elle s'habitua à leur genre d'existence. Quand
ses vêtements furent usés à force de courir dans les bois, elle alla
toute nue comme les autres femmes. L'exercice fréquent, les courses
lointaines, l'endurcirent aux fatigues. Nourrie de mets grossiers,
elle perdit la délicatesse de son goût. Les mœurs barbares des
gens au milieu desquels elle vivait, la rendirent semblable à eux.
Au bout de quelques années, elle savait très-bien leur langue,
imitait leurs gestes, grimpait aux arbres, chantait et dansait à
leur manière. N'ayant plus aucune occasion de parler le français,
elle finit par l'oublier presque entièrement. Mais c'est le petit
Michel surtout qui subit en grandissant une métamorphose
complète. Le pauvre garçon , lui , devint tout à fait sauvage.
Telle est l'influence qu'exerce sur nous la société dans laquelle
nous vivons. Si elle est bonne, nous nous perfectionnons; si elle
est mauvaise , il est rare que nous ne devenions pas comme elle.
Ici ce ne fut point l'être civilisé qui éleva vers lui le sauvage ; ce
fut celui-ci qui dégrada l'être civilisé. Bref, Caroline Grandjean
et Michel finirent par se trouver si bien de la vie de liberté qu'ils
menaient dans l'île, qu'ils ne songèrent plus à en sortir.
184
Plus do vingt ans s'étaient écoulés depuis le jour de leur nau-
frage, sans que le pauvre M. Grandjean eût eu les moindres in-
dices du sort de sa femme et de son enfant. Il avait fait, à cet égard,
de nombreuses démarches ; toutes étaient demeurées infructueu-
ses. La seule chose dont il fut assuré , c'est qu'ils étaient partis
du Havre pour aller le joindre; quant à la destinée du navire, on
l'ignorait absolument. Brisé sur une terre inconnue, son désastre
était resté enseveli dans un profond secret. Jamais l'Ile n'avait
été abordée par les Européens. Ses seules relations consistaient
dans les visites que lui faisaient les habitants de l'Archipel; et
souvent ces visites occasionnaient des rixes sanglantes. Heu-
reusement que les populations des lies Ouapoa , Onaliouga et
Nonkahiva, les plus considérables de tout le groupe de l'Archipel,
protégeaient les habitants de la petite île où. se trouvaient Mi-
chel el Caroline. L'étendue de celle-ci n'excédait pas une lieue
et demie de longueur sur une de large. Elle était peu élevée,
d'une physionomie pittoresque, et formée entièrement de corail.
Le fils de Mme Grandjean en était venu à exercer une certaine
influence dans l'île. C'était un homme grand et vigoureux , qui
maniait habilement l'arc et le casse-tête. Quant aux manières et
à l'extérieur, on ne le distinguait pas des indigènes. Sa mère
était non moins méconnaissable; sa peau avait pris une couleur
basanée, qui ne mettait presque pas de différence entre elle et les
autres femmes.
Un jour que la tribu se trouvait réunie sur le bord de la mer
pour fêter ses divinités marines, une corvette américaine se mon-
tra en vue de l'île, cinglant dans cette direction. Rapprochée de
la côte, elle mit en panne. Le capitaine, qui se nommait In-
graham, détacha un canot armé vers la terre dans le but de faire
des reconnaissances. C'était en 1791 ; il venait de découvrir l'un
des deux groupes qui constituent aujourd'hui l'Archipel de
Mendàna. Lorsque les sauvages virent arriver le canot, ils se
réfugièrent dans l'intérieur; mais bientôt ils revinrent précédés
du vieillard vénérable, qui était leur chef, de sa fille et de Caro-
line. Tous les trois tenaient une branche d'arbre dans leur main
en signe de paix. Caroline s'avança seule au-devant de l'officier,
185
et lui fit entendre, moitié par gestes, moitié en français, que la
tribu les traiterait avec amitié, s'ils ne venaient point avec des
intentions mauvaises. Elle ajouta que l'île était abondamment
fournie de fruits et de gibiers, et qu'ils pourraient s'y approvi-
sionner selon leurs besoins.
Étrangement surpris d'entendre parler français sur ce coin de
terre inconnue , l'officier retourna à bord faire part à son chef
de cette circonstance singulière. Le lendemain , le capitaine des-
cendit lui-même à terre pour éclaircir le mystère. 11 était accom-
pagné d'une nombreuse escorte. Personne , sur cette corvette, ne
parlant le français qu'un passager qui retournait en Amérique,
on le pria de faire partie de l'expédition. Ce passager était ma-
lade; c'était, du reste, un homme sombre et triste, qui ne se
rendit qu'avec infiniment de peine aux sollicitations les plus
pressantes.
Comme la veille , les sauvages vinrent à la rencontre des étran-
gers avec les mêmes démonstrations pacifiques. Caroline mar-
chait encore à leur tête. Le capitaine et le passager s'approchent
d'elle. Tout à coup elle s'arrête ; ses yeux se fixent tout grands
ouverts sur le passager, son sein s'agite , et , toute frémissante ,
elle s'écrie :
— Michel! Michel!...
L'homme qu'elle vient de nommer, rempli d'un sentiment in-
dicible , répond à ce cri par un cri , et se précipite dans ses bras
en pleurant : c'était son mari. M. Grandjean a reconnu sa femme.
Celle dont l'instant d'auparavant il portait encore le deuil dans
son cœur est enfin retrouvée; elle existe; il la voit; ses bras la
pressent. Mais , grand Dieu! dans quel état elle lui apparaît!
Les assistants, de part et d'autre, restaient muets d'étonne-
ment. M. Grandjean, dans l'excès de sa joie, ne pouvait que
verser des larmes. Sa femme demeurait muette comme lui. Enfin,
après les premières étreintes , retrouvant la parole :
— O mon amie! lui dit-il, que je suis heureux de te revoir!
combien je t'ai pleurée! Et mon iils ? et Michel, où est-il? vit-
il encore? Ah! parle, montre-le-moi, que je le presse sur mon
cœur.
.. 24
186
— Voire lils? dit-elle en se retournant et cherchant quelqu'un
des \eux.
Soudain s'élançant vers un sauvage d'une taille gigantesque,
dont le corps était entièrement tatoué, elle le saisit par le bras,
le conduit devant son mari , et ajoute en le poussant vers lui :
— Le voilà!
A celte vue, M. Grandjean ne peut retenir un cri d'effroi. Il
recule, comme s'il eût aperçu un spectre. Son désespoir était visi-
ble. Néanmoins, surmontant sa répugnance, il parle à Michel ,
qui ne le comprend pas ; il le caresse, s'efforce de le déterminer lui
et sa mère à l'accompagner en Amérique. Eh bien! voyez à quel
état d'abrutissement peut nous plonger une existence de sauvage ;
tout fut méconnu, la voix du sang, celle de la nature: ni Caro-
line, ni Michel, ne voulurent jamais consentir à quitter leur île.
Et cependant quels bras leur étaient ouverts? ceux d'un père,
d'un époux. Cela est effrayant sans doute à avouer, et pourtant
rien n'est plus vrai.
DEUX PETITS PAINS.
-»3X€gfr
George avait dix ans; il était bon, dévoué. Dès que sa mère lui
disait ou commandait quelque chose, il s'empressait de lui obéir.
Mais il était si vif, si léger ; il avait si peu l'habitude de réfléchir
à ses actions, qu'il lui arrivait souvent de mal faire sans intention
mauvaise. Mais la légèreté et l'étourderie, moins blâmables sans
doute que la méchanceté, ne sont pas toutefois excusables, car
elles ont quelquefois des effets aussi dangereux.
La mère de George nourrissait avec beaucoup de peine ses
enfants. Veuve depuis peu de temps, elle avait, pour élever sa
petite famille , épuisé peu à peu toutes ses ressources. Une ma-
ladie de quelques jours, en l'empêchant de travailler, acheva de
la ruiner.
George était l'aîné des enfants ; intelligent et sensible , il com-
prenait déjà la triste position de sa famille, et, ne pouvant l'a-
doucir, il se prenait souvent à faire de beaux projets d'avenir
iPni.Y tfriit£ jJninH
■ •sJJe delellith
Hélas' dit l'enfant en redoublant ses pleurs . ou irais-jc ? ils mont chasse
Paris LOUIS JANET Ed.leur du DIMANCHE Jes Enfenl.
187
pour aider à ses besoins quand il serait grand : il voulait gagner
beaucoup d'argent, et ne rien garder pour lui que la joie qu'il
ferait à sa mère en lui donnant tout. Ces rêves , que l'on fait
tout éveillé étant enfant, sont vains ; car il ne faut pas croire qu'il
suffise de la force et de l'âge pour satisfaire nos désirs. Hélas!
chaque âge de la vie a ses peines et ses désirs; nul ne doit rêver
ce qu'il n'a pas, mais bien chercher à tirer parti de ce qu'il a, et
puis s'en rapporter après à Dieu du soin de l'avenir.
Or donc, George , se laissant aller aux écarts de son imagina-
tion , occupait tous ses moments de liberté à rêver à ses beaux
projets; quelquefois il lui semblait être devenu un grand ouvrier:
il gagnait cinq francs par jour, et ces cinq francs qu'il croyait être
toute une fortune (car il n'en voyait jamais autant chez lui), c'est
à sa mère qu'il les confiait. D'autres fois il avait trouvé une bourse ;
oh ! alors il se dépêchait d'acheter avec cet argent tout ce qu'il
pensait devoir plaire à sa pauvre mère; il l'habillait de neuf; il
la faisait bien belle; il lui semblait qu'il l'aimait mieux ainsi;
puis sa tête se montait bientôt au point de croire déjà la voir en
toilette; il en sautait de joie. Et, si, dans ces moments de folie,
sa mère venait à l'appeler ou à lui donner quelques ordres ,
étourdi qu'il était par cette préoccupation qui le dominait, il
sortait comme d'un profond sommeil ,* n'écoutait qu'à demi ce
qu'on lui disait, et exécutait tout de travers ce qu'il avait à faire.
Pourtant George ne croyait pas être coupable. Sa récréation était
à lui; il l'employait à rêver, au lieu d'aller jouer. A ses yeux, où
était le mal?
Le mal? A laisser prendre trop d'empire à son imagination , à
ne pas soumettre ses pensées à la raison , qui doit toujours nous
guider, car si une seule de nos facultés échappe à son empire ,
cette faculté égarée finit, tôt ou tard, par nous entraîner au
mal.
Hélas! c'est aussi ce qui arriva à George, bon et excellent en-
fant d'ailleurs.
Un soir que la pauvre veuve , plus fatiguée que de coutume ,
était restée couchée sans vouloir rien prendre de la journée,
George , obligé de sortir pour une commission , pensait triste-
188
ment à sa mère; il oubliait qu'il n'avait pas soupe, et qu'il n<-
souperait peut-être pas, car il n'y avait rien au logis ce soir-là ,
et il revenait bien triste et bien découragé, lorsqu'en détour-
nant une rue, il vit, appuyée sur une borne, la 'panière d'un
boulanger, pleine de petits pains tout chauds... Le jeune mitron,
auquel ces petits pains avaient été confiés pour les porter en.
ville , s'amusait à regarder une partie que faisaient des enfants
avec de gros sous. George s'arrêta instinctivement devant cette
panière; il était à jeun depuis midi, et ces petits pains dorés
étaient pour lui, pauvre enfant! ce que sont pour vous, mes
amis, les excellents gâteaux que vous choisissez chez le pâtissier,
lorsqu'on vous y conduit. George les admirait! Dieu sait, mais
sans avoir, un instant, la mauvaise intention d'en prendre; il fit
un gros soupir, et, pour se distraire . regarda, lui aussi, la par-
tie commencée des autres enfants.
Bientôt le petit mitron , rappelé à son devoir, reprit sa cor-
beille, l'enleva lestement, la plaça sur sa tête, puis voulant re-
gagner le temps perdu, se mit à marcher fort vite. Tout en cou-
rant, deux de ses petits pains tombèrent; il ne s'en aperçut
pas, et continua sa route. George, qui suivait machinalement
de l'œil ses chers petits pains qui fuyaient , crut de loin en voir
tomber; il hâta le pas pour s'en assurer, tandis que le petit
mitron, lui, courait toujours de plus belle. Arrivé aux petits pains,
George les ramasse; le détour d'une rue lui cachait déjà le jeune
boulanger; il s'élance après lui, l'appelle une fois, deux fois inu-
tilement; il allait essayer de le rejoindre pour les lui rendre,
quand l'idée de sa pauvre mère souffrante vint à traverser sa
pensée; elle n'avait rien mangé de la journée... Pauvre mère!...
le pain qui restait était si dur !... et il en restait si peu!... peut-
être même s'en était-elle privée pour leur en laisser; ces petits
pains lui feraient tant de plaisir! Il lui dirait qu'il les avait trou-
vés, et , au fait, ne les avait-il pas ramassés. Habitué qu'il était
à céder aux rêves de son imagination, George ne pensa plus
qu'au plaisir qu'aurait sa mère, s'il lui portait ces pains si dorés;
il la voyait déjà sourire lorsqu'il les lui offrirait; il entendait ses
remercîments, et, tout à ces images, il partit emportant précieu-
189
sèment les deux petits pains. Mais bientôt il ralentit le pas; il
commençait, trop tard, à se rappeler que ces deux pains n'étaient
point à lui , et qu'il allait commettre une faute en les gardant. Il
regarda alors de tous ses yeux, courut de rechef après le mitron,
l'appela pour les lui restituer: mais celui-ci était déjà bien loin,
et il ne le connaissait pas. George fut donc obligé de rester maî-
tre des petits pains; alors il sentit qu'il avait eu tort, le remords
le prit, car George était un honnête enfant! Son imagination
l'avait seule égaré; il ne s'était point, dès l'enfance, habituée la
régler comme ses autres besoins : elle marchait toujours la pre-
mière, à la moindre sensation qu'il éprouvait, et elle égarait le
jugement de George.
Arrivé chez sa mère, il entra doucement; le bonheur y avait
reparu. La sœur Marthe, religieuse de la Charité, était venue
consoler la malade, et lui porter quelques petites provisions; les
enfants avaient soupe... La mère avait pris un bon bouillon...
George cacha instinctivement ses pains : il rougissait de sa faute;
cette honte l'embarrassa, et le préoccupa surtout à cause de
ses frères et sœurs qu'il aimait tant. Soustraire les deux pains à
leurs regards devenait pour lui chose difficile ; il y parvint pour-
tant, puis il se coucha ; mais il eut bien de la peine à s'endormir,
car il ne fit, toute la nuit , que se demander ce qu'il ferait le len-
demain : s'il devait avouer sa faute à sa mère , ou la lui cacher.
Dire qu'il avait trouvé ces petits pains , c'eût été mentir, et
George n'était pas menteur. Il n'eût pu soutenir cette imposture
sous le regard de sa mère; il valait donc mieux, dans son idée,
ne rien avouer; et, le lendemain, avant que*tout le monde fût
éveillé , il jetterait ou mangerait ces pains , qui lui avaient déjà
causé tant d'ennuis.
Que de peines nous inflige la moindre faute , mes enfants !
George s'endormit bien tard, et il lui fallait encore guetter le petit
jour, reprendre ces petits pains, aller manger dehors, puis re-
venir se coucher pour en imposer à sa mère. Quelle différence de
ce misérable repas pris en cachette, de peur qu'on ne le surprît,
à celui qu'aurait fait George si ces deux pains lui eussent été
réellement donnés !
190
Tout le jour qui suivit, George fut inquiet, mal à l'aise; sa
faute lui pesait comme un remords, car il ne pouvait la réparer.
Sur le soir, il quitta ses frères et sœurs; sa pensée n'était plus
avec eux; il était coupable... Nos fautes nous isolent toujours. Il
descendit, et se promena jusqu'à la nuit, seul et triste.
Comme il allait rentrer, il entendit pleurer un pauvre enfant
assis sur le coin d'une borne. Il fut à lui.
— Qu'avez-vous? lui dit-il. Vous êtes- vous fait mal?
L'enfant ne répondit pas ; il pleurait toujours. — Vous a-t-on
battu? reprit George. Et comme l'autre continuait à se taire et
à pleurer : Voulez-vous que je vous venge, si l'on vous a battu ;
ou si l'on vous a pris quelque chose, je vous le ferai rendre.
Dites-moi qui?... George prenait déjà, en disant ces mots, une
allure toute martiale.
— Oh! non, dit enfin l'enfant; non , ce n'est pas cela.
— Eh bien ! qu'avez-vous ? Il est déjà tard , voulez-vous que
je vous conduise chez vous?
— Hélas! dit l'enfant en redoublant ses pleurs... où irais-je?..
Ils m'ont chassé.
— Chassé! répliqua vivement George. Qui donc? Votre mère!
Qu'avez-vous donc fait? Vous n'avez pas volé?
— Oh! non, non, je vous assure... Ils le disent... Mais je suis
innocent... Oui, je le suis, Dieu le sait bien... Oh! mon Dieu!
mon Dieu! j'ai l'air d'un voleur... Et l'on m'a chassé !
— Contez-moi cela Qu'avez-vous donc fait?
— Je n'ai rien fait... rien.
— Mais enfin!
— Us croient qu'ils m'ont donné vingt pains à porter. En ar-
rivant, il n'y en avait que dix-huit... Us disent que c'est moi...
— Comment! balbutia George atterré. Qui?
— Eh bien! qui? répliqua l'enfant avec humeur, vous ne
comprenez donc pas que les pains manquants font six sous, et
comme je me suis arrêté à voir jouer aux gros sous, on dit que
j'ai volé ces six sous qui manquent sur la note de l'argent que
je devais recevoir, et que je les ai joués. Comme je n'ai pu ren-
dre ces six sous , ils m'ont chassé ce soir devant tous mes cama-
191
rades, encore. Oh! mon Dieu!... Où aller?... je suis bien malheu-
reux !... Je n'ai pas pris de pains; il n'y en avait que dix-huit,
puisqu'on n'en a retrouvé que dix-huit.
George, agité, tremblant, sentait sa tête en feu. Que faire?
que dire? Le petit mitron s'arrachait les cheveux; son désespoir
allait toujours croissant.
Enfin George, n'écoutant plus que son cœur et son repentir,
lui saute au cou : « Venez avec moi, lui dit-il. Je puis tout répa-
rer; venez, je sais un moyen d'expliquer la chose. » L'enfant
résiste; mais George l'entraîne tout en l'encourageant.
Ils arrivèrent chez le boulanger; une des portes de la boutique
était déjà fermée.
— Ouvrez, dit vivement George; ouvrez, je vous ramène vo-
tre garçon. Vous l'avez injustement accusé : il n'est pas coupable !
— Qui est-ce qui le prouve ? reprit le boulanger.
— Qu'il rende les six sous , dirent les autres mitrons que le
bruit attirait de l'arrière-boutique.
— Bah! dit la femme; c'est un gourmand qui les a mangés.
— Ou qui les a joués, comme un mauvais sujet.
— Non, non; c'est faux. Non, interrompit George avec véhé-
mence... Écoutez-moi : moi seul suis le coupable... Et , racon-
tant chaleureusement son histoire , il s'efforça de disculper le
malheureux enfant, et de le faire rentrer en grâce. Mais le bou-
langer, prévenu qu'il était, ne voulut rien entendre; il traita les
deux enfants de mauvais sujets, et les mit à la porte.
George, si cruellement trompé dans son attente, comprit alors
tout le mal qu'il avait causé à son petit compagnon, et l'impos-
sibilité où il était de le réparer. Ne voulant pourtant pas l'aban-
donner ainsi :
— Viens avec moi, lui dit-il; viens, tu partageras mon sort.
Viens... Et il le fit monter avec lui chez sa mère.
Cette pauvre mère commençait à s'inquiéter vivement de l'ab-
sence de son fils ; il était nuit : George n'avait pas l'habitude de
rentrer si tard. Lui serait-il arrivé quelque accident? Et cette ex-
cellente femme, encore malade, se tourmentait: que de consé-
quences funestes cette première faute de George n'avait-elle pas!
192
Honteux , il n'osa embrasser sa mère : « Ma mère ! s'écria l-il
en entrant, grâce!... Aidez-moi !... Je suis bien malheureux !
— Qu'as-tu donc fait, George? reprit celle-ci effrayée.
— Tenez, dit l'enfant en attirant de derrière la porte le petit
mitron, qui s'y tenait caché, et l'amenant devant elle ; tenez,
jugez-moi. Je l'ai perdu, grondez-moi, ajouta-t-il; car je suis
bien coupable ; mais ne le renvoyez pas ce soir. — Alors il lui
conta tout. — Laissez-le coucher avec moi, ma mère! Qu'il passe
la nuit ici, qu'à cause de moi il ne soit pas plus malheureux.
Oh ! ma mère ! ma bonne mère ! je vous le jure , jamais à l'avenir
je ne me laisserai dominer par ma mauvaise tète ; mais laissez-
moi réparer mes torts. »
La bonne mère y consentit , et, touchée de la franchise de
George et des bons sentiments qui l'animaient, elle lui pardonna ;
et dès le lendemain, suivie des deux enfants, «lie alla chez le
boulanger demander la grâce du jeune apprenti, et elle l'obtint.
JACQUES AMYOT.
-#£%%&>•
Un soir de l'an 1516, un cavalier cheminait sur la route qui
conduit de Melun à Montereau ; son pourpoint de drap gris ,
ses haut-de-chausses de même couleur, sa collerette bien blanche
et bien empesée, sa toque de velours où pendait une belle plume
noire, tout annonçait en lui un bourgeois aisé, et le trot soutenu
de son cheval, qu'il aiguillonnait de temps en temps avec l'épe-
ron , prouvait qu'il était pressé d'arriver. Tout à coup cependant
le cheval fit un écart et recula en hennissant; le voyageur, tiré
de ses pensées par ce brusque mouvement, fixa l'objet qui effrayait
sa monture, et fut lui-même saisi de terreur à la vue d'un corps
gisant sur la terre et à moitié caché par les épis qui bordaient le
chemin.
Notre cavalier était un homme à la fois brave et humain; il se
rappela l'évangile du Samaritain, et ne voulut pas laisser sans
secours, s'il en était temps encore, l'être malheureux que Dieu
103
avait placé sur sa route. Il mit donc pied à terre, et s'approchant,
I reconnut que c'était un jeune garçon de douze ans environ ,
entièrement privé de sentiment, mais qui toutefois respirait
encore. Il le souleva, introduisit dans sa bouche sa gourde pleine
d'hydromel1, et, au bout de quelques instants, il eut le bonheur
de lui voir ouvrir les yeux ; il acheva de lui prodiguer des soins ,
puis le fit monter sur son cheval, le soutenant devant lui et dans
ses bras pendant qu'il tenait les rênes, car il voulait poursuivre
sa bonne œuvre jusqu'au bout; et bien qu'il eût des affaires très-
pressées, il ne pouvait se décidera abandonner ce pauvre petit,
qui, bien certainement serait mort pendant la nuit, sans le secours
inespéré qu'il lui avait porté. Le mouvement du cheval ranima
peu à peu le jeune garçon, et quelques nouvelles gorgées du-
breuvage salutaire achevèrent de lui rendre un peu de forces.
— Qui donc es-tu, mon pauvre enfant? lui demanda alors le
cavalier.
— Jacques Amyot, pour vous servir, mon bon monsieur.
— Et par quel hasard te trouves-tu en si piteux état? D'où
viens-tu? — De Melun, de chez mon père. — Tout seul? — Tout
seul ; je me suis sauvé. — Comment sauvé ! tu as quitté la maison
de ton père sans sa permission? — Dam! il m'avait battu. — Et
pourquoi t'a-t-il battu? — Parce que... parce que... — Eh bien !
parce que? — Parce que je ne voulais pas travailler.
— Oh! oh! maître paresseux, vous croyiez qu'il était plus
commode de vagabonder ! Et comment vous trouvez-vous de votre
équipée?
— Ah ! très-mal ; j'ai bien faim , et je suis si fatigué que tous
mes membres sont douloureux.
— Je le crois, de reste, si tu es venu de Melun ici tout d'un
trait, sans boire ni manger.
— Mon Dieu, oui; je n'avais pas d'argent, et je n'ai jamais
osé demander du pain à ceux que j'ai rencontrés. Aussi, quand je
m ■ suis assis dans ce champ là-bas, j'ai cru que j'allais mourir ;
et, sans vous , monsieur, ça serait déjà fini.
1 Breuvage fait avec de Veau, du vin el <!:; miel.
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— Cela se pourrait; mais dis-moi, qu'est-ce que ton père
exigeait donc de toi? c'était donc bien pénible ?
— Il ne m'en demandait pas plus qu'à mes autres frères, qui
l'aident dans son métier de boucher ; mais il fallait recommencer
tous les jours; vous conviendrez que c'est ennuyeux.
— Est-ce que tu ne recommences pas tous les jours à manger?
— Oui, mais tout le monde mange, et tout le monde ne tra-
vaille pas. Vous, par exemple, je suis sûr que vous ne faites rien.
— Je ne fais rien ! Voyez-vous ce petit morveux qui me croit
un fainéant comme lui? Apprenez, monsieur le paresseux, que
maître Balderin n'est devenu le premier armurier de France qu'à
force de travailler du matin au soir, et souvent encore du soir au
matin. Ah î je ne fais rien ! J'ai travaillé toute ma vie, et il ferait
beau voir que mes marmots refusassent de travailler à leur tour,
je leur aurais bientôt appris de quel bois je me chauffe. »
Jacques, devenu honteux, n'osa répondre; d'ailleurs, ils arri-
vaient devant une auberge, et il était grand temps, car le pauvre
garçon était près de retomber en pâmoison. Maître Balderin le fit
coucher, et le lendemain il l'emmena avec lui à Orléans , où le
conduisaient les mêmes affaires qui l'avait amené à Montereau;
et, comme en définitive Jacques était réellement malade, il le
plaça à l'hôpital en le recommandant bien aux bonnes sœurs.
La maladie de Jacques fut longue; mais sœur Ursule prit tant
de soins de lui, qu'il entra enfin en convalescence ; alors elle chercha
aie consoler, car elle voyait bien qu'il se repentait de sa faute; ce-
pendant elle lui en fit sentir encore toute la gravité.
« Il n'y a personne dans le monde, mon cher enfant, lui disait-
elle , qui ne soit obligé de travailler. Les uns s'occupent à soigner
les malades , les autres à instruire la jeunesse ; quelques-uns di-
rigent les affaires de l'État; le plus grand nombre cultivent la terre,
ou se livrent à des arts et à des métiers qui les font vivre; aucun
n'est dispensé de se rendre utile aux autres; c'est le devoir de tous
les hommes, et le premier devoir des enfants est d'obéir à leur
père, qui est pour eux le représentant du bon Dieu, qui les a
soignés depuis leur naissance, qui travaille tous les jours pour
pourvoir à leurs besoins; vous n'avez manqué de rien, tant que
195
vous avez été soumis au vôtre. Dieu n'a paru vous abandonner
que quand vous avez voulu vous soustraire à son autorité; et
voyez cependant quel secours il vous a envoyé dans sa miséricorde !
mais il vous abandonnerait tout à fait si les souffrances que vous
avez éprouvées ne vous inspiraient un salutaire repentir. Quelles
que soient les peines qui vous attendent encore dans le monde,
n'oubliez jamais que la Providence veille sur vous; cherchez à
mériter ses bontés, et confiez-vous en elle. » Jacques écouta do-
cilement ces avis; il se promit bien de les suivre; lorsqu'on le
jugea assez rétabli, la sœur Ursule lui fit un petit paquet de linge,
lui acheta une bonne paire de souliers , et lui remit le reste de
la somme que maître Balderin avait laissée pour lui, car ce digne
homme n'avait pas voulu que son protégé fût à charge à l'hospice.
Puis sœur Ursule, ayant fait entendre la messe à Jacques, le confia
à un voiturier qui allait à Melun. Jacques y arriva le lendemain
de son départ de l'hospice. Il s'était bien promis de demander par-
don à son père, et de désarmer son courroux par sa soumission
et son activité; cependant il tremblait en entrant dans la rue qu'il
habitait; il sentait bien qu'il méritait une réprimande sévère, et
il aurait voulu que ce premier moment fut passé. Malgré lui, ses
pas se ralentissaient; pourtant il arrive près du banc qui était à
côté de la porte; mais il ne comprend rien à ce qu'il voit : la
boutique de son père a disparu, il se frotte les yeux, regarde en-
core ; voilà bien à droite la mercière qui venait, tous les jours,
acheter sa viande; à gauche, voici la fruitière qui lui donnait des
pommes de temps en temps; mais létal du père Amyot, où donc
est-il? la porte et les volets sont fermés; on dirait qu'il n'y a per-
sonne dans la maison; il frappe, pas de réponse. Enfin inquiet, il
entre chez la fruitière, qui ne le reconnaît pas, car il est pale et
maigre, d'ailleurs il a bien grandi.
— Où donc est mon père , mère Robin ? demande-t-il en
étouffant les sanglots qui oppressent sa poitrine.
— Votre père , jeune homme ! quel père? Eh! mais c'est Jac-
ques le vagabond; ah! mauvais sujet, vous revenez trop tard:
le pauvre cher homme est auprès du bon Dieu ; il r.e se portait
déjà pas trop bien ; le chagrin que vous lui avez fait l'a achevé. »
196
Oh! qui pourrait dire ce que Jacques souffrit en entendant
ces terribles paroles ? Son père était mort ! mort sans lui avoir
pardonné! il ne le verrait plus, et ne pourrait expier la faute
dont il s'était rendu coupable envers lui ! Abattu par la douleur,
il tomba sur un banc , et crut qu'il allait mourir : la mère Robin
chercha alors à lui donner des consolations; mais le remords se joi-
gnait à la misère pour rendre Jacques bien malheureux. Son père
n'avait lais.se aucune fortune : il n'en avait pas d'autre que son tra-
vail. Ses frères avaient été recueillis par des parents qui savaient
qu'ils étaient laborieux ; mais lui ! qui voudrait se charger d'un
enfantqui avait refusé d'obéir à son père ! Il sentait bien que tout le
monde l'abandonnerait. Il commença à se livrer au désespoir.
Cependant les dernières paroles de la sœur Ursule lui revin-
rent à la mémoire. « Quelles que soient les peines que vous
éprouverez, lui avait-elle dit, n'oubliez pas que la Providence
veille sur vous. » Ces paroles devinrent pour Jacques comme un
baume consolateur; il fit le signe de la croix, et courut à l'église,
où il se jeta à genoux en pleurant.
« Mon Dieu, disait-il , prenez pitié de moi! que vais-je deve-
nir ! je suis bien malheureux, et je l'ai bien mérité ; mais je veux
réparer mes torts, je vous promets d'employer ma vie aussi uti-
lement que je le pourrai; ayez pitié de moi, puisque votre Pro-
vidence veille sur toutes vos créatures. »
Jacques sanglotait et partait tout haut, se croyant seul avec
Dieu. Il ne s'était pas aperçu de la présence d une dame âgée ,
qui était restée dans l'église après l'oflice. Cette dame fut émue de
la douleur de cet enfant, et le questionna. Ses réponses lui avant
prouvé qu'il avait un vrai repentir de ses fautes, elle lui proposa
d'entrer à son service. Vous pensez bien que Jacques accepta a\ee
reconnaissance, et qu'il remercia Dieu du secours inespéré qu'il
lui envoyait. Tout à l'heure, sans asile et sans pain, il se trouvait
introduit dans une bonne maison où il ne manquerait de rien.
Sa besogne la plus importante était de conduire au collège les
enfants de madame de Saint-Yvon ( c'était le nom de sa protec-
trice ) , et de les en ramener. Jacques avait bien du temps de
reste pour s'amuser, s'il l'avait voulu; il aurait pu aller jouer sur
197
la place avec d'autres petits garçons, pendant que ses jeunes
maîtres étudiaient leurs leçons; mais il était bien trop triste pour
cela ; d'ailleurs , il avait résolu d'employer utilement tous ses
instants. Aussi préféra— t-îl rester à la porte de la classe ; et de là,
il écoutait ce que disait le professeur. D'abord il n'y comprit rien
du tout; mais à force d'écouter, il réussit à retenir quelques mots
dont il demanda l'explication aux jeunes de Saint-Yvon ; le len-
demain, la leçon lui parut moins obscure; au bout de quelques
jours, il parvint à comprendre presque tout à fait; puis enfin il
prit tant de goût à l'étude , qu'il passait à lire les livres de ses
jeunes maîtres, tout le temps employé à leur service.
Aussi arriva-t-il qu'un jour le jeune Robert de Saint-Yvon
ayant été interrogé sans pouvoir répondre, parce qu'il avait mal
appris sa leçon, Jacques s'avança tout doucement derrière lui,
lui souffla ce qu'il devait dire, puis revint bien vite à la porte,
car il n'avait pas le droit d'entrer dans la classe. Le professeur, à
qui ce petit manège n'avait pas échappé , appela Jacques après
l'étude, le fit causer, et fut bien surpris de le trouver plus instruit
que ses premiers élèves. Il parla de lui au principal du collège,
qui se chargea d'obtenir que cet enfant pût faire ses études.
Oh! comme Jacques se trouva heureux, le jour où on lui vint
annoncer qu'il allait entrer au collège en qualité de boursier !
Alors il se promit bien de se rendre digne d'un si grand bonheur
en se livrant au travail avec une ardeur nouvelle; aussi ne con-
nut-il jamais l'ennui: il n'y a que les paresseux qui trouvent le
temps long. Jacques travailla donc, et si assidûment qu'il fut
presque toujours le premier de sa classe; la rapidité de ses pro-
grès paraîtra sans doute surprenante, car sa première enfance
avait été fort négligée; mais Jacques avait d'heureuses disposi-
tions, de plus une volonté bien ferme de réparer sa conduite
passée. D'ailleurs, chaque jour, l'étude avait pour lui plus d'at-
traits; plus il apprenait, et plus il voulait apprendre. Son appli-
cation était soutenue par une conduite exemplaire; ses maîtres le
citaient toujours comme un modèle à suivre.
Jacques Amyot avait près de vingt ans , et il avait terminé sa
classe de philosophie , lorsqu'un gentilhomme du Berry vint
108
demander au principal du collège un bon professeur pour faire
l'éducation de ses enfants. Le principal lui désigna Jacques, qui
venait d'entrer dans les ordres, comme le sujet le plus distingué,
sous le rapport des mœurs et de l'instruction. 31. de Montche-
vron l'emmena donc immédiatement à son château. Amyot, en
acceptant ces fonctions d'instituteur, était à la fois tremblant et
satisfait. Satisfait, car il allait enfin pouvoir se rendre utile et.
payer ainsi la dette que tout homme contracte envers la société;
mais il tremblait en pensant à la responsabilité qui allait peser
sur lui. Il fallait former à la fois l'esprit et le cœur de trois jeunes
enfants, que la moindre erreur pouvait é-arcr.
Mais se souvenant toujours que la Providence veillait sur lui,
il l'invoqua avec confiance, pria Dieu de l'éclairer, et entreprit
son honorable tâche avec zèle et dévoûment. Il s'attacha d'abord
à gagner l'affection de ses élèves; il réussit à leur rendre l'étude
agréable, à former leur jugement , à adoucir leur caractère , si
bien qu'au bout d'un an ces jeunes gens l'aimaient comme un
second père, et ne pouvaient passer une journée sans lui.
Il y avait déjà quelques années que Jacques Amyot était dans
cette famille, lorsque le roi Henri II vint visiter la province. Les
jeunes de 3Iontchevron allèrent lui rendre leurs hommages, et
l'un d'eux lui présenta une épigramme grecque, composée par
leur précepteur. Le chancelier de L'Hospital, premier ministre
du roi, était connaisseur; il fut frappé de l'énergie et de la
pureté de ces vers, et voulut en connaître l'auteur. Lorsqu'il eut
causé une heure avec Amyot, il crut ne pouvoir mieux faire que
d'engager le monarque à lui confier l'éducation de ses fils.
Quelle gloire pour le pauvre Jacques Amyot, fils d'un bou-
cher, et combien il regretta que son père ne put en jouir! Après
tous les chagrins qu'il lui avait causés dans son enfance, il aurait
été si heureux de pouvoir l'en dédommager en comblant de joie
ses vieux jours; mais la faute de Jacques était de celles dont
les suites sont irréparables. Amyot était un exemple frappant de
la justice de Dieu; elle répandait sur lui ses faveurs depuis que le
repentir l'avait fait rentrer dans la voie du bien, comme elle avait
semé sa route d'afflictions, tant qu'il avait méconnu ses devoirs.
£a (Juniir
Ucdel «litli
■
199
Parvenu au poste éminent qui lui était confié, Jacques ne né-
gligea rien pour répondre dignement au choix dont le souverain
l'avait honoré. Aussi le roi le récompensa-t-il en le nommant tour
à tour abbé de Belloyasse, grand-aumônier, puis évoque d'Auxerre.
Dans sa prospérité, Amyot n'oublia pas ceux qui l'avaient
secouru pendant ses mauvais jours. Les forges de maître Balderin
ayant été incendiées, il les fit rétablir à ses frais. L'hôpital
d'Orléans reçut une dotation spécialement affectée à secourir les
jeunes orphelins, et il chercha constamment à protéger les jeu-
nes gens studieux que la pauvreté seule empêchait de réussir
Malheureusement pour lui et pour la France, ayant été blessé
dans un tournois, par le comte de Montgommery, Henri II mou-
rut de cette blessure au bout de quelques jours. Dès lors Amyot
ne fut plus maître de diriger à son gré l'éducation des jeunes
princes ; il se retira dans son évêché d'Auxerre, et il y continua
cette vie de bonnes œuvres à laquelle il s'était voué.
LA TIRELIRE.
Cette narration, mes jeunes amis, a pour but de vous prouver
que les plus petites économies accumulées produisent souvent
de fortes sommes; et avec elles la jouissance de rendre un service
important, de prévenir un grand malheur; et, comme nous le dit
un des sages de l'antiquité : « // riy a pas de riens dans la nature.»
Les nombreux élèves de l'enseignement mutuel d'un arron-
dissement de Paris portaient un attachement particulier au vieux
concierge de leur école , père de deux enfants mâles et de deux
jeunes filles. L'aîné des garçons, employé dans une imprimerie ,
s'était fait exempter de la conscription, comme fds aîné de famille
pauvre, et surtout comme étant atteint d'une névralgie, qui par-
fois l'obligeait de cesser tout travail. Il n'en était pas de même
de son frère cadet, nommé Charles : celui-ci, favorisé de la nature,
joignait à la figure la plus expressive une constitution robuste ;
aussi secondait-il son vieux père dans le service pénible de l'école
200
mutuelle. Seul des quatre enfants, Charles habitait avec son père
et sa mère; ses deux jeunes sœurs demeuraient chez une proche
parente, couturière très en vogue, qui les avait en quelque sorte
adoptées, et les initiait chaque jour à sa profession.
On conçoit aisément toute la tendresse qu'Etienne et sa femme
portaient à leur bien-aimé Charles, dont la bonté du cœur et la
franche gaîté faisaient le charme de leur existence, et leur at-
tiraient rattachement et la considération de tous les élèves de
l'école. Il n'était pas un seul d'entre eux qui n'eût reçu de cet
excellent jeune homme une prévenance, un service dont ils con-
servaient le souvenir. Il était devenu leur conlident, leur ami;
plus d'une fois même, il leur avait évité des punitions par sa
prévoyance et son adresse à réparer une faute, une étourderie;
plus d'une fois il avait obtenu du directeur de l'établissement,
homme à la fois juste et sévère, un pardon qu'on était loin d'es-
pérer. C'était Charles qui se chargeait de classer et de mettre en
ordre le panier de chaque élève , contenant la provision d'usage
pour le déjeuner entre les deux classes. C'était Charles qui rac-
commodait tantôt une corde à sauter, tantôt une quille brisée,
une casquette déchirée : on le regardait comme la providence de
cette jeunesse nombreuse, turbulente, que d'un mot, d'un coup
d'œil, il ramenait à l'ordre et soumettait à sa volonté.
Un matin Charles, après avoir balayé la grande classe, nettoyé
les banquettes, les encriers et rangé les divers tableaux d'instruc-
tion, se reposait assis sur une table, tout haletant et essuyant
avec la manche de sa chemise la sueur qui coulait de son visage.
Le père Etienne le regardait à travers une croisée du jardin, où
s'étaient déjà réunis plusieurs élèves qui remarquaient sur les
traits du vieillard une vive altération , et voyaient môme des
pleurs qui s'échappaient de ses yeux. « Eh quoi ! » dit l'un des
mutuels, « vous pleurez, père Etienne, en regardant votre fils!
» Est-ce qu'il vous causerait du chagrin? — Je ne saurais vous
» le cacher, répond le vieillard, et c'est pour la première fois de
» sa vie. — Lui, si bon, si prévenant ! Et qu'a-t-il donc fait? —
» Oh ! rien que de bien innocent : il vient de compter ses vingt-un
» ans; et, dans quelques mois, il sera de la conscription. S'il faut
201
» qu'il parte pour l'année, ma pauvre femme en mourra de
» douleur; et moi, trop vieux, trop infirme pour vaquer aux tra-
» vaux de concierge de l'école, je me vois réduit à terminer ma
» pauvre vie dans un hospice. — Vous, père Etienne ! » s'écrient
presque à la fois douze ou quinze élèves de l'école : « vous, parmi
» les infortunés que l'on entasse dans des maisons de charité !
» nous ne le souffrirons jamais. — Eh ! que ferez-vous, mes chers
» petits amis? enfants presque tous d'honnêtes ouvriers qui ne
» vivent que du travail de leurs mains, vous ne pouvez m'être
» d'aucun secours. — Rien n'est impossible,» lui répond avec
une expression remarquable, Casimir Blondel, fils d'un premier
garçon menuisier; « non, rien n'est impossible, quand on a dans
» le cœur une forte résolution de faire le bien : calmez vos crain-
» tes, prenez courage, et laissez-nous faire. » Le vieillard, touché
de ces paroles, jette sur eux un regard plein d'espérance en se
disant tout bas : « 0 mon Dieu ! secondez-les ! »
« Je devine quel est ton dessein , » dit à Casimir, Joseph Girard,
fils d'un garçon imprimeur. « Tu sais, comme moi, qu'en souscri-
» vaut pour une somme... je ne sais pas laquelle, on s'assure un
» remplaçant, dans le cas où le sort obligerait à partir. — C'est
» cela même, répond Casimir; dès ce soir, je vais m'informer
» quelle est la somme nécessaire... — Et tous nos camarades,
» ajouta Joseph, demanderont, comme nous, à leurs parents de
» se cotiser, chacun selon ses petits moyens, pour empêcher
» notre bon ami Charles de se séparer de nous. — Oh! j'ai en
» tête un meilleur projet que tout cela. Je ne puis vous l'expli-
» quer que demain, pendant le déjeuner; en attendant, mes amis,
» de la prudence et de la discrétion. »
Le lendemain, Casimir, qui avait pris tous les renseignements
nécessaires, réunit en secret un grand nombre de mutuels dans
la salle de récréation, et leur apprend qu'il existe dans Paris un
bureau d'assurance où, moyennant une somme de six cents francs
déposée avant le jour du tirage au sort, on se procure un rem-
plaçant. « C'est à nous, ajouta-t-il avec l'élan de l'âme, à nous
» procurer cette somme , afin de conserver parmi nous ce bon
» Charles que nous aimons tant, et qui maintenant est devenu
i. 2G
202
» Punique soutien de ses pauvres parents. Si chacun de nous par-
» lait aux siens, la somme, j'en suis sûr, serait bientôt réaliser;
» mais ce n'est qu'à nous seuls, mes chers camarades, que Charles
» devra sa délivrance, si vous adoptez le plan que j'ai conçu. —
» Explique-toi donc!» lui disent plusieurs élèves. «Voici ce
» que j'ai imaginé... mais que deux d'entre vous aillent faire
» sentinelle à la porte d'entrée, de crainte qu'on ne puisse m'en-
» tendre ; car mon projet exige un grand mystère. » Toutes les
précautions étant prises, Casimir poursuivit en ces termes, avec
toute la chaleur d'un véritable philanthrope.
« Ce sera dans trois mois, c'est-à-dire vers la fin d'avril qu'aura
» lieu le tirage de la conscription; et il faut que les six cents
» francs soient déposés avant cette époque au bureau des rem-
» placements. Nous sommes cent soixante élèves dens l'école : si
» chacun de nous pouvait déposer dans une tirelire , que je me
» charge de nous procurer, seulement un sou par jour, cela ferait
» deux cent vingt-cinq francs par mois : ce qui nous produirait
» au delà de la somme nécessaire. Plusieurs d'entre nous, je le
» sais, ne peuvent pas obtenir de leurs parents cette modique
» offrande ; mais un grand nombre pourront déposer le double :
» moi tout le premier; ma bonne mère me donne tous les matins
» deux sous pour acheter des pommes ou du fromage, à notre
» déjeuner de l'école : je les dépose de bon cœur dans la tirelire,
» et je mange mon pain sec. — Et moi, dit Joseph Girard, je
» m'en vais de temps en temps cajoler ma grand'tante, fameuse
» épicière, qui me lâche assez souvent une pièce de vingt sous ;
» je vous la campe dans la tirelire. — Oh ! si je pouvais devenir
» moniteur! » s'écrie Germain Castel, fils d'un peintre en bâti-
ments, « mon parrain, l'agent de change, m'a promis une pièce
» d'or : ça meublerait joliment la tirelire...» Enfin, chaque élève
s'offre à fournir tout ce qui sera en son pouvoir, à l'exception
toutefois de cinq à six jeunes gaillards, qui soutiennent qu'on
peut bien manger son pain sec pendant plusieurs jours de suite;
mais que pendant trois mois, c'est impossible; et que tels et tels
qui font les généreux, les magnanimes, seront peut-être les pre-
miers à négliger la tirelire pour acheter quelque friandise. « Nous
•203
» ne forçons personne, et chacun de nous est libre, » répondent
à la fois Casimir et Joseph ; « mais, dans tous les cas, nous ne ris-
» quons rien d'essayer nos cotisations. — Oui, oui, essayons, »
s'écrient presque tous les mutuels; « mais c'est à condition, re-
» prennent les réfractaires, que chacun déposera son offrande
» en secret, afin que ceux qui donneront le plus ne dédaignent
» pas ceux qui donneront le moins, ou peut-être rien du tout. »
Cette proposition est acceptée à l'unanimité. On convient donc
que, tous les lundis, à l'heure de la récréation, on déposera se-
crètement le fruit de ses économies de la semaine, dans une tire-
lire à deux clefs, pouvant contenir la somme de six à sept cents
francs, tant en gros sous qu'en petites pièces blanches; et qu'au
bout d'un mois il en sera fait l'ouverture par deux caissiers et
trois commissaires élus, pour constater le produit; ce qui fera
prendre, par l'assemblée générale, la détermination de continuer
ou de cesser la cotisation. On procède, en conséquence, aux élec-
tions. Casimir Blondel et Joseph Girard sont nommés les deux
trésoriers, dont chacun sera le dépositaire d'une clef de la tirelire.
Germain Castel, avec deux chauds partisans de la souscription,
sont élus commissaires-inspecteurs.
Dès le lundi suivant, une tirelire à deux serrures fut placée
dans une encoignure de la salle de récréation : elle était couverte
d'une vieille souquenille appartenante Charles, qu'il avait bien
fallu mettre à moitié dans le secret, et auquel on avait fait ac-
croire que c'était une cotisation de l'école pour la fête du direc-
teur. Chaque élève déposa donc secrètement ce qu'il voulut; et
dès que la cloche de la rentrée en classe se fit entendre, le crédule
Charles emporta dans sa chambre la tirelire qu'il représenta, le
lundi suivant, à l'heure ordinaire où les offrandes se renouve-
laient, et dont s'emparait encore Charles, bien loin de se douter
qu'il fût la cause de cette mystérieuse cotisation.
Mais ce mystère, si ponctuellement observé, faillit être révélé
par les marchandes de pommes, de pain d'épice et de gâteaux de
Nanterre, qui se tenaient à l'entrée de l'école, et ne faisaient pas
ensemble plus de dix sous de recette dans la journée. Ce n'était,
en effet, que les cinq ou six réfractaires et quelques gourmands
204
incorrigibles qui continuaient en secret leurs achats, et fei-
gnaient ensuite de déposer leur offrande dans la tirelire... mais
ils ne tardèrent pas à se repentir de leur égoïsme.
Enfin arriva le dernier lundi du mois de février, et nos mutuels
furent empressés de savoir ce qu'avaient produit leurs cotisations
et leurs sacrifices. « Voyons, disaient les uns, si notre premier
» mois s'élève au tiers de la somme nécessaire pour racheter
» notre ami Charles; cela nous donnera du courage pour achever
» notre entreprise. » On procède donc à l'ouverture de la tire-
lire : Casimir et Joseph, dépositaires des deux clefs, ouvrent cha-
cun une serrure; Germain Castel et les deux autres commissai-
res-inspecteurs lèvent le dessus de la tirelire; on met à part les
pièces blanches; on forme des piles d'un franc avec les pièces de
billon, qui sont en bien plus grand nombre; et le total se monte...
à la somme de cent quarante-cinq francs vingt centimes.
« J'étais bien sûr, dit alors le chef des réfractaires, que vous
» ne parviendriez pas à former, en trois mois de temps la somme
» de six cents francs. Pauvres dupes ! c'était bien la peine de
» vous priver des douceurs de la vie. — On ne fait pas le bien,
» lui répond Casimir avec énergie, sans éprouver des obstacles,
» des contre-temps: pour moi, je ne me laisse point abattre par
» cette première épreuve; et si mes camarades veulent me se-
» conder, nous en tenterons une seconde, qui peut-être nous
» sera plus profitable. — Adopté!» s'écrient presque tous les
mutuels; et les six réfractaires de rire aux éclats, en leur souhai-
tant bon appétit pour manger leur pain sec pendant un mois en-
core. On convient donc de laisser les cent quarante-cinq francs
vingt centimes en dépôt dans la tirelire, qu'on referme à double
serrure, et que l'on confie de nouveau a Charles qui, croyant tou-
jours que c'est une collecte pour la fête du directeur de l'école, a
le plus grand soin de la soustraire à ses regards.
Le lundi suivant, au moment de la récréation, la tirelire fut
remise à sa place ordinaire, toujours couverte de la vieille sou-
quenille; et au signal donné, les offrandes recommencèrent. Ca-
simir et Joseph remarquaient avec plaisir qu'elles étaient faites
avec plus d'empressement, et puis, ce qui semblait leur donner
205
quelque espoir, c'est qu'on touchait aux jours gras, époque où
chaque élève recevait de ses parents de quoi la célébrer : ce qui
pourrait être favorable à la recette du mois. Germain Castel était
devenu moniteur; Joseph Girard espérait, en cajolant bien sa
vieille tante l'épicière, obtenir d'elle une pièce de cinq francs
pour son carnaval; en un mot, tout paraissait offrir d'heureuses
chances pour le second mois de'la tirelire.
II arriva ce jour si impatiemment attendu, qui devait combler
l'espoir ou faire échouer les projets des intéressants mutuels ; car il
était unanimement arrêté que, si la cotisation du second mois n'é-
tait pas plus forte que celle du premier, on renoncerait, non sans
de vifs regrets, à procurer un remplaçant au bon Charles, toujours
dépositaire de la tirelire. Au moment donc où le directeur de
l'école allait faire lui-même son repas accoutumé, Casimir et
Joseph, seuls avec les trois commissaires-inspecteurs, profitant
d'un grand jeu de ballon qui occupait dans la cour presque tous
leurs camarades, procédèrent, en tremblant, à l'ouverture de la
tirelire. « Oh ! que de pièces blanches ! » s'écrie Joseph Girard
en relevant le couvercle. — Que vois-je ! » s'écrie à son tour Casi-
mir Blondel : « deux pièces d'or et plusieurs pièces de cinq francs!
» — On voit bien,» dit en sautant de joie Germain Castel, « que
» Joseph a été cajoler sa grand'tante l'épicière. — Et que toi , »
lui répond Joseph, « tu as reçu de ton parrain, l'agent de change,
» le prix de ton grade de moniteur. — Chacun de nous a fait de
» son mieux, » dit à son tour Casimir. « Ne perdons pas de temps,
» et sachons à combien s'élèvent nos deux premières cotisations ! »
On fait le compte, et le total se monte à la somme de quatre cent
trente-deux francs quatre-vingt quinze centimes; ce qui portait la
seconde cotisation presque au double de la première. Cet heureux
résultat fut annoncé à tous les mutuels, qui sautèrent de joie en
jetant en l'air leurs casquettes et portant un regard de triomphe
sur les six réfractaires, qui baissaient les yeux et commençaient
à se repentir de leur obstination.
Il fut convenu qu'aussitôt la classe terminée, les .deux tré-
soriers et les trois commissaires-inspecteurs iraient porter les
quatre cent trente-deux francs quatre-vingt-quinze centimes au
206
directeur du bureau des remplacements. On se doute aisément de
tout l'intérêt qu'ils inspirèrent à cet honnête agent, qui leur en
donna quittance, inscrivit aussitôt Charles Etienne parmi les con-
scrits remplacés, et promit aux cinq représentants de l'enseigne-
ment mutuel de leur remettre le titre d'assurance, en faveur de
leur protégé, dès que les six cents francs seraient déposés à sa caisse.
La troisième cotisation eut donc lieu comme les deux pre-
mières, et produisit au delà de deux cents francs, tant le désir de
sauver Charles de la conscription avait excité, parmi les élèves,
de zèle et de privations. Peu de jours après eut lieu le tirage à
l'Hôtel de Ville. Charles Etienne, accompagné de son père, vive-
ment ému, tire un numéro qu'il déplie en tremblant; mais avant
même qu'il en connaisse le chiffre, les cinq commissaires des
mutuels s'élancent vers lui, et lui remettent son congé par rem-
plaçant, que leur avait délivré le directeur du bureau d'assurance.
Il était temps : car le numéro tiré par Charles portait 13, et,
sous six semaines, le jeune conscrit eût rejoint le régiment auquel
il était destiné.
Il serait difficile de peindre la joie et le saisissement du père
et du fils, enlacés dans les bras l'un de l'autre; cette admirable
cotisation des mutuels fut applaudie de tout le monde, et répan-
due dans leur arrondissement. Ce fut surtout l'excellente mère
Etienne qui faisait éclater son bonheur et sa reconnaissance. Dès
le lendemain, elle s'établit à la porte de l'école, et chaque élève
qui paraissait était pressé sur son sein palpitant et mouille de ses
larmes maternelles. Charles, placé près de cette heureuse et digne
femme, donnait de même un bon gros baiser à chacun de ses jeu-
nes libérateurs, et se promettait bien de conserver toute sa vie la
tirelire qu'il était loin de regarder comme devant servir à sa dé-
livrance. . Mais au moment où il voulut de même presser dans ses
bras un des six réfractaires, qui s'avançait d'un air confus et les
yeux baissés, celui-ci s'arrêta tout à coup, en lui disant : « Tu
» ne me dois rien, bon Charles; je n'ai rien mis dans la tirelire,
» et tu m'en vois honteux et repentant. » Il en fut de même des
cinq autres dissidents; et le supplice de ces égoïstes fut au com-
ble, quand ils virent le directeur de l'école embrasser à son tour
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ses cbers élèves, et les féliciter de leur constance, de leur courage,
de leurs privations; puis porter sur les six réfractaires un regard
de mépris accompagné d'un silence plus accablant encore.
On remit à Charles le surplus des six cents francs, pour renou-
veler sa vieille souquenille, dont il avait couvert avec tant de soin
sa chère tirelire; et cette aventure ne fit qu'augmenter son dé-
vouement et son zèle dans son service pour l'école... Le maire de
l'arrondissement, instruit du généreux dévouement des mutuels,
voulut leur en exprimer toute sa satisfaction dans un dîner somp-
tueux qu'il leur donna. Leur directeur et la famille Etienne y
furent invités ; mais les six réfractaires n'osèrent pas y paraître.
On prétend même qu'ils furent obligés de se retirer de l'école
pour se soustraire aux brocards dont, chaque jour, ils étaient acca-
blés... Qu'ils vous servent de leçons, mes jeunes amis; n'oubliez
jamais que refuser de s'associer à une bonne action, de coopérer
au bien public , c'est se séparer de ce faisceau qui fait la force et
le salut de tous; c'est s'exposer à ne trouver, dans le malheur, que
des indifférents qui nous dédaignent à leur tour; c'est, en un mot,
renoncer à ce qu'il y a, pour l'homme, de plus précieux sur la
terre : l'estime et l'attachement de ses semblables.
LA FÊTE D'UN BON PÈRE.
La fête de M. de Warm devait être bientôt célébrée. Ses crnq
enfants, qui l'aimaient tendrement, se réjouissaient d'avance de
cette petite fête de famille : chacun d'eux se préparait à lui faire
une agréable surprise en lui offrant un présent. M. de Warm était
riche. Aussi ses enfants recevaient-iL beaucoup d'argent pour
leurs menus-plaisirs.
Enfin arriva ce jour si longtemps désiré. M. de Warm parut au
milieu de ses enfants, et reçut leurs vœux simples , mais sincè-
res ; puis ils lui présentèrent tour à tour leurs présents par rang
d'âge.
D'abord Henri, le fils aîné, offrit plusieurs gravures fort
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belles ; ensuite vint Théodore, le puîné, avec un beau bouquet de
fleurs odorantes ; après lui , s'avancèrent successivement Amélie
et Rosalie, déployant de gracieux ouvrages de femmes. Quand ce
fut le tour de Marie, tous les yeux se portèrent sur elle ; et Marie
avait les mains vides! Mais la charmante fille se prit à sourire; puis
elle ouvrit la porte, introduisit, dans le salon, un joli petit enfant
de quatre ans environ et tout habillé à neuf, et le mena devant son
père, en lui recommandant de baiser la main, et de le remercier
de ce qu'il était si beau ; l'enfant obéit; M. de Warm l'embrassa
et regarda Marie d'un air aussi profondément ému que surpris.
Alors Marie dit avec une touchante modestie : « Cher papa ,
vous le savez , il y a trois semaines que notre blanchisseuse est
morte ; elle a laissé ce pauvre petit enfant dans la plus profonde
misère. Je l'ai vu à la vendange, grelottant de froid, puisque
ses habits étaient déchirés ; alors voici le petit raisonnement que
je me suis fait : « Mon bon père est l'ami des pauvres , puisqu'il
leur fait lui-même tant de bien, je ne puis donc lui causer une
plus grande joie qu'en donnant, à l'occasion de sa fête, des vête-
ments au pauvre orphelin. »
Aussitôt M. de Warm serra Marie dans ses bras , et dit d'une
voix attendrie : — « Mes enfants, je vous aime tous également, et
vos dons me sont chers et précieux, parce qu'ils sont l'expression
de votre amour filial; mais Marie, — et je sais bien que vous ne
serez pas jaloux d'elle pour cela, — Marie a cependant, entre
vous , le mieux deviné mon cœur, car à l'amour filial elle a joint
l'amour du prochain. Soyez toujours charitables, mes enfants
bien-aimés; alors vous serez chéris du meilleur des pères, du
père qui est aux cieux, et qui récompense tout le bien qu'on fait
aux pauvres , comme si on le faisait à lui-même.
FIN DU VOLUME.
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